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Document historique et scientificité
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Document historique et scientificité
La parution de Mauriciens, enfants de mille races, de Jean Claude de l?Estrac vient nous rappeler combien importe la scientificité d?un ouvrage, même si son auteur a voulu, en s?adressant au grand public, briser l?image du livre d?histoire érudite destiné aux initiés.
Aussi vulgarisé soit-il, à moins d?être destiné à une littérature enfantine, le contenu d?un livre d?histoire n?échappe pas à sa valeur de document historique : il est condamné à devenir ouvrage à consulter, autrement dit, une source d?informations pour d?autres ouvrages à venir. Ce qui signifie qu?il doit obéir à certaines règles liées à la forme surtout lorsqu?il vient bousculer certaines idées généralement admises comme celles conernant les premiers engagés et les premiers esclaves à Maurice.
Il y a exactement quinze mois de cela, dans cette même page, pour avoir briser les règles académiques, un autre historien a été l?objet d?une critique, en dépit de son précieux ouvrage sur la naissance de la nation mauricienne ? ouvrage malgré tout digne d?un livre de chevet pour tout Mauricien soucieux de connaître l?origine de sa langue et culture.
Loin de vouloir réduire la qualité exceptionnelle (plus d?un seront d?accord) de son travail, nous nous devons de rouvrir ce même chapitre, dans cette même page, pour formuler plus ou moins les mêmes remarques à l?égard de Jean Claude de l?Estrac, l?auteur de Mauriciens, enfants de mille races, qui, par sa volonté exprimée dans l?avant-propos ? tout lecteur le reconnaîtra d?emblée ? n?a pas voulu écrire un récit romanesque sur la lente naissance de la nation mauricienne, mais ?relater les faits avec le souci scientifique de la citation des sources?.
Dès le XVe siècle, la méthode bibliographique appliquée en histoire cherche à faire de cette discipline-ci un terrain où le lecteur y pénètrerait aussi complètement que confortablement. C?est pourquoi, il est aujourd?hui conseillé à tout historien d?inclure dans son travail un répertoire bibliographique, peut-être même suivi de notes analytiques et descriptives, voire de commentaires critiques pour mieux orienter le lecteur. Mais plutôt que d?offrir une bibliographie, notre historien a choisi de mêler les sources de citation avec les notes de fin de document. Pourtant, parmi ses sources citées, nombreux sont les auteurs qui demeurent encore dans l?ombre pour le lecteur. Même si la lecture de l?ouvrage permet, grâce à des renvois, de prendre connaissance des sources, le lecteur qui s?intéresse de près au répertoire de l?auteur devra, lui, se livrer à une reconstitution bibliographique.
Mais on comprend que si l?auteur a utilisé les notes de fin de document comme alternative au répertoire bibliographique, c?est sans doute parce qu?il s?est intéressé davantage au travail de vulgarisation plutôt que d?en faire une étude érudite, sans toutefois négliger complètement le souci de scientificité.
D?autre part, notre élan d?appréciation ne nous retient pas de signaler l?absence d?indexation, surtout des noms cités, et peut-être bien des sujets traités. Rappelons que les pages d?index sont une table alphabétique qui a pour fonction de faciliter au lecteur l?entrée dans le document. Car il est un fait indéniable que, même si le livre d?histoire se lit comme un récit, on n?y entre pas toujours de la même manière qu?on entrerait dans un roman. L?absence de ces pages, qui ne met cependant pas pour autant l?ouvrage à l?index, nécessite de la part de tout lecteur qui souhaiterait l?utiliser comme manuel, un travail additionnel qui, fort heureusement et grâce à l?informatique, n?est pas si compliqué que ça.
Par ailleurs, si l?histoire ne s?arrête pas à la fin de ce premier tome intitulé ?au temps de l?île de France?, une note conclusive de la part de son auteur n?aurait certainement pas fait défaut. Peut-être est-ce dû au fait qu?il visait une forme d?objectivité qui lui interdisait fortement de déverser le flot de sa subjectivité ? tournure que prend souvent toute forme de conclusion ? Ce qui expliquerait, par ailleurs, cette absence remarquée des commentaires qui auraient pu accompagner la narration des faits historiques à certains endroits.
On comprend encore qu?il ne voulait pas ?manipuler l?histoire? ni en ?donner une vision tronquée?. Mais cela ne l?a pas empêché de céder à la tentation d?inclure des éléments relevant d?un discours à caractère conclusif, subjectif ou pas, dans? l?avant-propos !
Si critiquer une ?uvre est notre manière à nous de contribuer à sa production, du fait même que toute lecture est par définition production de sens, il sera injuste de notre part de ne pas signaler à Jean Claude de l?Estrac ce petit détail non sans importance : il n?est pas conventionnel de rencontrer dans un ouvrage à valeur de document une même expression, véhiculant une même signification, à la fois dans le titre principal et dans le sous-titre d?un chapitre à l?intérieur du dit-document. ?Enfants de mille races?, expression utilisée dans le titre principal réapparaît comme sous-titre du chapitre ?naissance des communautés?. Cela signifie que l?idée inhérente à la formulation a été traitée à deux reprises, dans deux dimensions inégales, et le tout dans un même espace langagier. La valeur de l?une est forcément réductrice pour l?autre.
Enfin, quoi qu?il en soit, et il faut bien l?admettre, tout ça ne dérange en rien la lecture de l??uvre, ni ne nuit à sa clarté singulière. La limpidité même du style nous permet de parcourir ce livre-document comme on le ferait pour un roman passionnant. Mais au nom de la rigueur et de la scientificité, de plus en plus exigées, et indispensables pour le progrès dans la recherche historique, il nous a paru indispensable de révéler à notre historien ces quelques détails qui, nous en sommes fort convaincus, ne manqueront pas d?attirer son attention pour le prochain tome dont l?attente promet d?être languissante, car, si tout le mérite est pour l?auteur, tout le plaisir reste pour ses lecteurs.
Quant au troisième tome promis et annoncé, dont le récit commencera en 1968, il soulève déjà certaines interrogations. Puisqu?il sera principalement consacré à la période contemporaine de l?histoire, l?historien, se faisant lui-même officieusement historiographe, et ayant été par ailleurs lui-même un acteur dans les affaires politiques du pays (député, maire et ministre à tour de rôle), le verra-t-on écrire sur lui-même et sur ses rapports avec ses contemporains ?
Si tel est le cas, on sera curieux de voir comment il fera pour que certaines parties de son ouvrage à venir ne se confondent pas à une forme autobiographique. Dans le cas contraire, l?oeuvre risquera de prendre l?aspect d?une écriture du moi, et l?histoire racontée un sens voulu. Le troisième tome promet de ne pas être facile.
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