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Disparition d?un «tourbillon»
par Marie-Annick SAVRIPÈNE
Dédé Féillafé est l?ombre de lui-même. Il erre d?une pièce à l?autre dans leur maison de l?avenue Queen Mary à Floréal où tout lui rappelle Mimi. Il n?a plus goût à rien. Même pas à la pratique de son passe-temps favori qui est la fabrication d?amplificateurs et de haut-parleurs.
Depuis sa retraite, Dédé a troqué l?uniforme bleu roi du commissaire de la police pour une tenue décontractée dont la couleur ces derniers temps est invariablement le blanc. «Mimi ne s?habille qu?en blanc ces temps-ci. Elle trouve que le blanc, c?est frais. Elle a d?ailleurs remplacé l?ameublement vert du salon par un autre qui est blanc. Linn detin lor moi», explique Dédé avec un sourire triste.
Il n?est pas le seul à être abattu. Georgette, leur femme de ménage qui est au service de Mimi depuis 34 ans, a également le visage marqué par le découragement. «Li pas ti enn patron pou moi. Tou so ti zafer, tout so secret ti pou moi.» Lorsque Georgette prend de l?emploi auprès de Mimi, celle-ci vient d?ouvrir son atelier de fabrication de cravates en soie à la rue Rémono à Curepipe. à l?époque, elle produit pour Cartier.
Par la suite, son entreprise, Mode-Soie Co. Ltd, qu?elle aménage dans un bâtiment à l?arrière de sa maison de Floréal, fabrique des cravates et des carrés de soie pour le compte d?Hermès. Au temps fort des commandes, Mode-Soie Co. Ltd emploie 300 personnes. Lorsque les commandes chutent des années plus tard, Mimi est obligée de procéder à un dégraissage de son personnel de moitié.
Elle a tout de même deux boutiques, Mary Street au Caudan et Ainsi soit-elle à Floréal Square qui vendent les cravates de soie qu?elle continue de fabriquer pour le marché local sous la marque Pascal André, amalgame des deux amours de sa vie, sa fille unique Pascalle mariée au Français Frédéric Wybo et son mari Dédé.
Récemment, elle préfère se désengager de l?aéroport SSR où elle a un comptoir et ce, en raison des charges devenues trop lourdes. Lorsque Hermès met un terme à son contrat avec Mode-Soie Co. Ltd voilà un an, Mimi encaisse le coup. Mais sa nature combative reprend le dessus. «Mimi prend tout à c?ur. Elle s?enflamme et fonce, sans jamais baisser les bras. Elle n?arrête jamais. Ce faisant, elle arrive à ses fins.» Femme de ressources, elle décide d?exploiter ses liens consulaires avec le Ghana ? elle est consul honoraire de ce pays depuis 1992 ? et d?inciter les industriels tant mauriciens qu?étrangers à y faire des affaires.
Ce qui explique ses nombreux déplacements dans ce pays et dans d?autres pays africains dont le Sierra Leone, la Guinée ou encore le Libéria. «Mimi adore l?Afrique. Elle s?y sentait chez elle. Là-bas, zot adore li. Elle apportait toujours des t-shirts ou des friandises pour les enfants de ces pays. Et lorsque sa voiture démarrait, les gamins couraient après le véhicule en criant : come back mama. Elle se sentait plus en sécurité en Afrique qu?à Floréal.»
Si Dédé l?a accompagnée au Ghana à deux reprises, il n?aime pas rester à ne rien faire. Et puis, de tels déplacements sont coûteux. «Il faut avoir les moyens pour cela. Si Mimi gagnait bien sa vie, elle réinvestissait tout. Et dans les derniers temps, notre situation financière était difficile. C?est pour améliorer le quotidien qu?elle voyageait autant. Elle tentait de repousser les échéances et disait que son rêve était de s?asseoir à la maison avec moi. Quand elle était là, on bavardait. Elle aimait aussi regarder la télévision. Pas d?émissions idiotes mais des documentaires, des émissions politiques et littéraires. Et quand un livre dont il était question à la télé lui paraissait intéressant, elle l?achetait aussitôt. Elle aimait aussi faire les mots croisés. Li ti avale sa bann liv la. En une journée, elle terminait toutes les grilles et plus les mots croisés étaient difficiles, plus elle appréciait.»
L?itinéraire passé au crible
La dernière fois que Dédé a eu contact avec Mimi, c?était quelques jours avant son départ du Sierra Leone. Elle lui a déclaré son amour par sms. C?est par une proche du Français pilotant le biplace qui s?inquiétait de ne pas recevoir d?appel de ce dernier quelques heures après l?horaire prévu de l?atterrissage, que Dédé a su que le petit avion n?avait jamais atteint sa destination. En fait, il a disparu de l?écran radar 20 minutes après son décollage. Il apprend aussi que ce jour-là, entre 19 et 21 heures, heure prévue du vol, les conditions météorologiques étaient défavorables aussi bien sur Freetown que sur Conakry.
Avertie de la disparition de deux de leurs ressortissants ? Mimi a aussi la nationalité française ? l?ambassade de France au Sierra Leone fait une demande d?assistance et de recherches des disparus auprès des autorités sierraléonaises, guinéennes, de même qu?auprès du bureau des Nations Unies au Sierra Leone (BINUSIL).
Dans un échange de courriels entre l?ambassade de France au Sierra Leone et Pascalle Wybo, qui possède une usine de pulls à Madagascar, on prend connaissance de toutes les missions de recherches aériennes et terrestres entreprises entre les 9 et 20 juin aussi bien par les autorités sierraléonaises, guinéennes que le BINUSIL. Et même les forces françaises du Cap Vert au Sénégal sont mises à contribution. L?itinéraire probable de l?ULM est systématiquement passé au crible. Des messages radiophoniques en langue locale sont diffusés.
Après avoir tenu compte de l?avis des différents équipages, les recherches aériennes qui ont été très denses entre les 9 et 11 juin sont interrompues le 12. Celles terrestres se poursuivent mais sont stoppées le 20 juin. L?ambassade de France au Sierra Leone a demandé aux autorités de ce pays de mener une enquête indépendante pour connaître les conditions de la disparition de deux de ses ressortissants. Des procès-verbaux de disparition seront envoyés au procureur de la République française pour qu?il puisse éventuellement établir des jugements déclaratifs de décès.
Jeudi, l?ambassade de France au Sierra Leone prend contact avec Pascalle Wybo pour signaler que le 16 juin, des pêcheurs ont découvert un corps féminin dont le visage serait méconnaissable dans la région de Matakan qui est au nord de Conakry. Ils auraient enterré le corps. Mais il n?est point question de débris du biplace ou de corps masculin.
Dans l?après-midi d?hier, d?autres nouvelles à l?effet qu?un deuxième cadavre a été retrouvé parviennent à Dédé. Celui-ci demeure sceptique. «Je ne suis pas en mesure de confirmer quoi que ce soit. Je sais que les militaires iront sur place pour exhumer le corps de la femme et procéder à l?autopsie. Mais nous n?avons pas d?évidence qu?un deuxième corps ait été retrouvé, ni des débris d?avion.»
Épuisé par l?angoisse de l?attente et par ces nouvelles non-fondées, Dédé se raccroche tout de même à l?espoir de la revoir vivante. «Mimi était un tel tourbillon, un tel débordement d?énergie que nos proches disent que rien ne peut lui être arrivé. Elle est trop forte. Moi, en mon for intérieur, il y a quelque chose qui me dit que cela ne peut s?arrêter là. On n?a pas retrouvé l?ULM. Et la dépouille féminine n?a pas encore été identifiée. I hope and feel she will be back. Let?s wait and see et met tout dan lamin Bondie? »
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