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Devoir de mémoire
Il a beaucoup été question cette semaine de devoir de mémoire avec la visite du directeur général, Koïchiro Matsuura, à Maurice. On veut ne pas oublier ni pratiquer le révisionnisme historique. Mais il est d?autres devoirs de mémoire qui semblent n?intéresser qu?une toute petite poignée de gens. Les autorités publiques, elles, se montrent très évasives sur certains de ces devoirs lorsqu?elles ne pratiquent pas littéralement le silence radio.
Dans la nuit du 21 au 22 février 1999 mourait Kaya en cellule policière. Cinq années après, on court toujours après la vérité. Aujourd?hui, peu d?entre nous se souviennent que la fabrique sociale du pays a failli se désintégrer et que cet homme qui est mort, sans en faire un martyr ou un héros, était l?une des plus belles voix du pays.
« La justice suit son cours » ou « la transparence sera totale » voire « toute la lumière sera faite sur cette affaire », les expressions et intentions galvaudées n?ont pas manqué pour rassurer la population. Mais on ne connaît toujours pas les circonstances dans lesquelles est mort Kaya. Comment en arrive-t-on là ? Certes, la pusillanimité des autorités et l?opacité dans laquelle vit l?univers carcéral en sont deux causes majeures. Mais il importe aujourd?hui, sans jouer aux oiseaux de mauvais augure, de se demander ce qui paralyse réellement l?État devant certaines institutions qui se signalent par des dysfonctionnements flagrants au risque de mettre toute une société en péril ?
Ceux qui n?ont pas connu la répression des années 70 ont été témoins de la violence collective, de près ou de loin, lors des émeutes qui ont suivi la mort de Kaya. C?est le genre de traumatisme qu?on tente de refouler. Et il est tellement plus rassurant de se dire que la maturité des Mauriciens ne les conduira pas à de tels actes de nouveau. Pourtant, dans un contexte de surenchères et de marchandages, les risques de dérive sont plus grands. Avec le débat sur l?école et les langues, on voit comment des esprits incendiaires sont à l?affût du moindre prétexte pour allumer le feu. Dans cette île Maurice aux revendications ethniques et sectaires exacerbées, le temps des tergiversations est passé.
Il est inadmissible, pour dire les choses comme elles sont, que la vérité autour de la mort de Kaya ne soit pas encore connue. Nous savons tous qu?il y a certaines vérités qui ne seront jamais dites. Mais, ici, il est question d?un homme dont la mort a entraîné des émeutes. Il est question d?un éventuel cas de flagrante injustice. Y a-t-il donc dans ce pays, des individus, des institutions, des corporatismes qui jouissent d?une immunité et d?une impunité totales et inconditionnelles ? La mémoire de tous ceux qui ont aimé les textes de Kaya et sa personne est blessée. C?est à l?Etat de remplir son devoir. Jouerait-il indéfiniment aux abonnés absents ?
Le devoir de mémoire, il faut également le pratiquer par rapport à ce février noir de 1999. Il faut se rappeler que des citoyens de ce pays ont exprimé une profonde colère. Certes des casseurs en ont profité mais l?essentiel était ailleurs. On n?est jamais à l?abri de tels écarts. Le tissu social mauricien n?est pas fragile, il est fissuré. Se le rappeler nous permet d?éviter ces actions et paroles qui peuvent déclencher l?irréparable. Cette menace est réelle et constante. Même s?il n?est pas question de vivre dans un état de psychose permanent, il faut tout de même être conscients des risques qu?on encourt. Et cela restera le cas aussi longtemps que nous continuerons à pratiquer le communautarisme et que les citoyens de ce pays verront dans l?autre non un individu mais une personne appartenant à telle ou telle religion.
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