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De Singapour à La Havane
Je vais me contredire. Cent fois, j?ai écrit ici même que les problèmes du pays sont essentiellement d?ordre économique. Que l?on a tort de tout focaliser sur la politique. A priori, c?est une manière de voir qui n?est pas stupide. Mais voilà que les experts économiques eux-mêmes, les entrepreneurs et les décideurs identifient la politique comme le principal obstacle à la résolution des difficultés économiques qui assaillent le pays. Et plus encore, à la transformation indispensable des structures économiques qui ont fait leur temps.
C?est ce que vient de faire, dans une excellente analyse, le National Productivity and Competitiveness Council (NPCC). La question posée est de savoir si notre modèle politique de démocratie parlementaire n?est pas trop axé sur la confrontation pour permettre au pays de faire face, aujourd?hui, aux défis de la compétitivité internationale dans le monde globalisé. La réponse est sans équivoque : oui, les divisions ethniques, nourries par la politique, la démagogie et le clientélisme électoral sont de puissants freins qui menacent d?immobiliser le pays. Et de le pousser à son déclin économique.
La logique de ce raisonnement tient à la nature des défis qui se posent au pays et aux options envisageables. Le contexte est pourri : la croissance est ralentie, de 5 % alors qu?elle devrait être d?au moins 7-8 %. Les piliers traditionnels de l?économie ? le sucre, la confection, le tourisme, les finances ? sont fragilisés. Au pays « le mieux géré au monde », la dette publique atteint 77 % du produit intérieur brut (PIB), le déficit fiscal est à 5,5 % du PIB, le coût de l?État providence ne cesse de croître. Et le pire est à venir.
Dans un exposé de la situation actuelle, l?économiste Percy Mistry, ancien « Senior Financial Adviser » de la Banque mondiale, et actuellement président de l?« Oxford International Group », constate que Maurice n?a pas su réagir adéquatement à la globalisation, car nos entreprises ont compté trop longtemps sur des marchés protégés pour assurer leur croissance. Il en tire la conclusion que dans le nouvel environnement, l?avenir de Maurice se trouve dans le secteur des services et non plus dans la manufacture ou l?agro-industrie, même si l?on devait parvenir à sauvegarder, tant soit peu, les secteurs traditionnels.
Mais il y a une condition préalable à cette transformation. Pour insuffler une dynamique de croissance dans le secteur sophistiqué des services, Maurice n?a d?autre choix que de s?ouvrir totalement. Et d?émuler les « international city states » (ICS) comme Singapour, Hong Kong, et Dubayy. Le potentiel est réel, mais les contraintes sont énormes : il y a le système politique et la culture étriquée des gens d?affaires.
Il faut être clair : « an international city state is characterised by complete openness. » L?ouverture dont il est question ici implique donc un minimum de barrières à l?entrée des capitaux humains, financiers et physiques.
Faire accepter cette nécessité aux Mauriciens, et gérer le prix de cette ouverture, sont un défi politique qu?aucun parti et qu?aucune alliance électorale actuelle ne sont en mesure d?assumer. Ils se feront massacrer par leurs vis-à-vis démagogues. Et dans le secteur privé, si attaché aux privilèges et aux faveurs des princes qui gouvernent, on ne connaît pas beaucoup de chantres de l?ouverture internationale. La culture dominante est celle du protectionnisme.
Pourtant, il ne semble pas y avoir d?alternatives. Le séminaire du NPCC l?a bien démontré. Dans les années 1968-1980, Maurice a fait l?expérience d?un développement autarcique. Elle a débouché sur une catastrophe économique. Depuis, Maurice a adopté une stratégie d?ouverture partielle favorable aux investissements dans les secteurs d?exportation, et plutôt fermée aux entreprises et aux sociétés étrangères dans de très nombreux secteurs « nationaux » malgré les évidentes faiblesses en matière de savoir-faire technologique.
On voit bien désormais les limites de cette stratégie. Il reste l?option de l?ouverture. Cette option a également fait l?objet récemment d?un séminaire organisé avec le soutien du Bureau international du travail (BIT) et intitulé « Options for migration policies in the Long Term Development of Mauritius ». Il s?agissait plus particulièrement d?analyser le besoin de Maurice d?attirer un nombre significatif de spécialistes et d?entrepreneurs étrangers hautement qualifiés pour « donner une impulsion à la nouvelle économie sur laquelle Maurice compte pour assurer la création d?emplois futurs ». Les chiffres sont bouleversants : si le pays veut ramener le pourcentage de sans-emploi à 5 %, il faudra que le gouvernement crée 86 000 emplois d?ici 2010 ! C?est-à-dire lors du prochain mandat législatif. Est-ce possible ? Ce qui fait dire à Philippe Hein, l?expert du BIT : « Sans une augmentation significative dans le nombre de jobs, en particulier une augmentation spectaculaire dans les emplois de la nouvelle économie, il y a un réel risque de chômage massif, de baisse de revenus, de paupérisation et d?instabilité sociale. »
Et là encore les experts estiment que seule une ouverture vers l?étranger peut offrir une solution possible. Beaucoup de pays l?ont fait. Il faudra importer des centaines sinon des milliers de spécialistes en informatique pour espérer créer le nombre voulu de jobs dans la nouvelle économie. L?Allemagne l?a fait pour se rendre compte que chaque informaticien étranger recruté a produit deux ou trois jobs pour l?ouvrier allemand.
Les vertus de cette ouverture de frontières ne sont plus à démontrer. À Singapour, le gouvernement a délivré environ 500 000 permis de travail. C?est un « international island state » trois fois plus petit que Maurice. Avec un revenu par tête d?habitant sept fois supérieur !
Comment faire comprendre cette exigence à des partis politiques qui vivent de la confrontation et de conflits alors que l?intérêt national commande la cohésion, le consensus et la discipline. Le modèle politique actuel, qui va sans doute produire aux prochaines élections un gouvernement encore plus faible, dans un pays encore plus divisé, ne fait plus partie des solutions nationales. Il est devenu notre principal handicap.
Et il n?y a pas que le modèle lui-même ; il y a aussi le discours et la vacuité de la réflexion. Pas étonnant que les électeurs soient si nombreux à être incapables de choisir entre un Premier ministre qui dit chercher un job à l?étranger, et un étrange Ramgoolam qui cherche à adopter le langage marxisant du Bérenger des années soixante-dix.
On veut aller à Singapour, on va atterrir à La Havane !
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