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De qui a-t-on peur ?

13 février 2005, 00:00

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Il est important aujourd?hui d?opérer une différence entre le clientélisme électoral et le populisme. Le premier fait partie de la culture politique mauricienne et s?appuie sur une lecture où l?État est dans un dialogue permanent avec les groupes religieux. Le citoyen est ici défini en fonction de son appartenance ethnique. C?est ce qu?on a appelé le communalisme scientifique et que pratiquent toutes les formations traditionnelles. Le second tire profit des pulsions irrationnelles de la société pour dresser des individus contre un pouvoir. C?est la différence entre le conventionnalisme politique, qui pratique l?unité dans la diversité, et l?extrémisme politique qui profite des faiblesses du concept d?unité nationale.

La frontière entre les deux est pourtant très perméable. Ce qui permet aux partis traditionnels d?accommoder des individus et des groupuscules qui ont des audiences bien spécifiques et surdéterminées. C?est ce qu?on a résumé à Maurice dans la formule « everybody on board » et c?est ce qui a permis jusqu?ici toutes les permutations imaginables entre les différentes formations politiques.

Aujourd?hui, ces partis traditionnels sont pris dans leur propre piège. Parce qu?il y a un changement en cours, des peurs les plus inavouées remontent à la surface. L?ordre ancien se signale par des fissures. L?ordre nouveau n?est qu?embryonnaire. C?est la période de transition. Et c?est la période la plus sensible et potentiellement la plus explosive qu?une société peut vivre. Ce processus est entamé depuis les dernières élections législatives. Une nouvelle phase est programmée pour celles de 2005.

Il devient, dans ce contexte, évident que ceux qui craignent ce changement, parce qu?il est synonyme de remise en question des pratiques et valeurs anciennes, exercent une résistance active voire désespérée. Parce que, en outre, si ce changement aboutit, il équivaut dans le moyen terme à la disparition de toute une classe de politiques et d?acteurs socio-religieux.

À la laïcisation partielle et en surface d?une partie de la société politique, d?autres opposent un retour au mode ancien. Les revendications et le positionnement de certaines fractions de l?électorat deviennent ainsi les seuls éléments qui déterminent la nature de l?engagement politique chez certains. Ce sont deux électricités contraires qui témoignent également de la dichotomisation de la société mauricienne. D?un côté, on constate un enracinement difficile dans la rationalité et, de l?autre, le culte consacré des mythes propres aux sociétés qui « cultivent des préjugés ».

Il s?agit aujourd?hui de comprendre ces forces qui s?animent. De les ramener à leur juste proportion. De rejeter l?alarmisme mais de demeurer lucides. Celles et ceux qui ont l?ambition d?un pays où le citoyen n?est pas un consommateur qu?il faut à tout prix satisfaire devront travailler à une désintoxication de la société de ses réflexes et de ses certitudes anciennes. Pour cela, le recours aux théories de transition et aux idées à la mode ne suffit plus.

C?est ce qu?a pratiqué le pouvoir en place. Il a même eu l?illusion d?être allé très loin. Il revendique un programme de réformes. Mais ses réformes, qui ne sont en fait que des réformettes, et ses réalisations, qui relèvent de ses engagements et de ses responsabilités naturels, traduisent une volonté et une ambition velléitaires. Dans toute autre société moderne et démocratiquement solide, le gouvernement aurait été plus loin.

En sus d?une modernisation de l?économie, il aurait travaillé dans le sens d?une maturation identitaire. À Maurice, la transformation physique de la société ne s?est pas accompagnée d?une évolution culturelle pourtant nécessaire. C?est le grand ratage de nos différents gouvernements depuis l?indépendance.

C?est ce qui fait aujourd?hui qu?on se bat toujours pour des majorités politiques. L?opposition dote l?expression de ses références propres. Le gouvernement n?ose pas, lui, aller jusqu?au bout de sa logique. Mais en fait de majorité politique, c?est pour une majorité sociale qu?il importe de se battre. Cela aurait eu le mérite de débarrasser la société politique de sa peur viscérale de l?électeur mauricien.

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