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Danse avec les loups

10 juin 2005, 00:00

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● ?Monts et amont?, votre dernier spectacle vous confirme dans la voie de la danse contemporaine. C?est un genre difficile à faire accepter à Maurice?

C?est toujours surprenant de constater comment les choses ne s?améliorent pas à Maurice. L?accueil du public à la danse contemporaine ne change pas. Je vois quelques nouveaux venus dans le public, ça c?est un plaisir. Mais c?est à peu près tout. Mais ma joie est dans ma propre progression dans mon art. Je n?ose pas parler de maturité?

● Le mot vous fait peur ?

Sans doute un peu. Il fige un peu. Je préfère parler de développement dans mon travail. J?ai mûri dans ma manière même de concevoir ma création. Je suis - c?est étrange ce que je vais vous dire - je suis moi-même surpris de ce que je crée. Je sais aussi en même temps que l?artiste a besoin de maturité. Mais pour dire vrai, j?ai peur que maturité veuille dire la disparition de la naïveté. C?est triste, un artiste sans naïveté. Mais j?ai eu beaucoup d?expérience avec les rencontres que j?ai eues en dehors de Maurice.

● Difficile de faire accepter la danse en tant que moyen d?expression`à Maurice ?

C?est un pays d?hypocrites ici. Quand j?ai démarré, un mec qui faisait de la danse cela faisait jaser. Puis j?ai été entouré de filles. Là-aussi j?ai été critiqué. Par exemple, c?est très difficile de convaincre les parents de laisser leurs enfants se lancer dans la danse. A un moment le seul endroit où on pouvait danser, c?était dans les hôtels. Et dans la tête des parents, ce sont des lieux de perdition. La danse avait donc une connotation très péjorative. Quelque chose de léger dans un milieu pas sérieux et à la dérive. C?est encore un peu comme ça aujourd?hui. Quand je fais, par exemple, des propositions de pédagogie et d?enseignement de la danse au niveau scolaire, je n?ai même pas de réponse. Même pas pour me dire non. C?est même un refus de croire que la danse peut être autre chose qu?un amusement. Mais si c?est le cas dans les écoles mauriciennes, ce n?est pas le cas dans les écoles françaises.

J?ai donné des cours à l?Ecole du Nord, au Lycée Labourdonnais : je fais beaucoup d?interventions pour l?Education nationale à l?Ile de la Réunion depuis plusieurs années. Ici, c?est très frileux. Mais c?est Maurice. Les décideurs au niveau de l?enseignement ne sont pas vraiment en mesure de comprendre.

● Les parents semblent, eux-aussi, pas vraiment préoccupés par l?expression artistique de leurs enfants?

Les enfants ont tellement d?exposition à tout qu?ils finissent par ne plus pouvoir choisir. Ce sont donc les parents qui choisissent. Ils vivent dans une société zapping. Voilà la vérité. On touche à tout, on ne s?engage en rien. Les enfants ne font aucune réflexion en profondeur. Les parents non plus. Quand vous voyez comment les créateurs mauriciens ont plus d?accueil et de compréhension dans les lycées français que les écoles mauriciennes, vous comprenez beaucoup de choses de Maurice. Vous comprenez comment notre système ne laisse pas se développer les sensibilités des enfants. La différence est dans l?ouverture. C?est ce que montre l?éducation française. C?est une manière de vivre. La différence est culturelle. C?est une manière d?être. Cela, je l?ai vraiment compris et senti quand je me suis rendu en France pour ma formation. J?ai travaillé avec les lycées, les maternelles. Quand on voit la liberté qui est donné à l?enfant de se chercher, de comprendre qui il est? Et cela fait des années que ça existe. Ici, c?est le blocage total.

● On peut penser quelquefois que cette société mauricienne ressemble à l?éducation qu?elle a reçue?

Mais c?est le cas ! Il y a un aller-retour, un vice-versa entre ce que nous sommes et ce que l?on nous a enseignés. C?est évident. Et puis je regrette d?avoir à le dire, mais à Maurice tout est fait et organisé pour qu?il y ait un nivellement par le bas. On le fait exprès. Et quand notre société est si stagnante, tout le monde sait pourquoi. Il y a trop de considérations communales dans tout ce qui est fait. Tout est contrôlé par un groupe qui veut que cela reste comme ça. C?est la colonisation qui continue. Culturellement, nous sommes encore des colonisés. Quand il y a des progrès, cela est dû à des démarches individuelles. Ici, c?est l?individu qui lutte face à la société.

● Vous vous sentez dans cette posture ?

Oui, c?est sûr. Cela fait des années que je ressens ma vie comme une espèce de lutte perpétuelle à contre-courant. C?est terrible de le dire, mais c?est un constat. Mais je me sens hors norme dans une société de faux-semblants?

● En même temps, le destin de l?artiste est liée à la solitude inévitable des créateurs?

Je ne sais pas. Je ne suis pas aussi certain que vous. Sa création est solitaire, mais il ne doit pas se sentir seul face à la société. Et puis, chaque artiste a son cheminement son histoire, sa manière d?accepter son état d?artiste. L?artiste doit accepter qui il est, peu importe le prix à payer. Il doit pouvoir emmener les autres, le plus de monde possible dans sa quête. Il doit pouvoir partager. Or à Maurice, je sens que le public est le contraire de qui je suis. Ce sont des questions pas faciles.

● S?il est solitaire l?artiste n?a pas besoin forcément d?être marginal?

Absolument. Le questionnement de l?artiste touche au questionnement du quotidien, de la vie de tous les jours, sur l?air contemporain. Pourquoi dois-je être en marge? Pourquoi doit-on me mettre en marge? Alors que je parle de nos vies à tous, de qui nous sommes, de notre société réelle. Vivre sa vie d?artiste à Maurice est d?ordre suicidaire. C?est aussi simple que cela. Tous les artistes que je rencontre me parlent de cette douleur de vivre ici. C?est presque du désespoir. J?ai refusé un engagement très important à Paris pour rentrer à Maurice. J?avais un bel espoir de rentrer et de développer une école de danse ici. Mais je me suis rendu compte très vite que c?était une entreprise casse-gueule. Mais malgré tout je ne le regrette pas. J?ai quand même pu faire cinq créations en cinq ans. Ce n?est pas du temps perdu sur le plan personnel.

● Ce pays vous fait peur ?

Quand je faisais mes études en France et que je rentrais en vacances à Maurice, je retrouvais un pays moderne, avec un progrès économique visible. Avec des gens qui s?habillaient comme dans une grande ville européenne. Avec des chaînes de télé satellites, Internet, donc accès à l?information, bref tous les signes de la modernité en surface.

Je m?attendais donc à un changement de mentalité, une plus grande ouverture sur les autres. Mais quand j?ai vu de près cette société, tout s?est écroulé. Elle est toujours sur le plan du développement personnel de chacun, une société des années 60. Je vois beaucoup de jeunes de l?université de Maurice et je ressens un besoin de discuter avec eux. Ils ont si peu à dire? Mon Dieu, c?est catastrophique? !

Ici on vit entre quatre murs, c?est une société archaïque. Et aucun homme ne peut grandir intérieurement dans une société comme celle-là. On fait croire à plein de choses. On copie à gauche à droite. On essaie même de copier ce qu?on voit de nos propres origines ailleurs. C?est vraiment l?art du superflu dans ce pays. Il y a l?emprise de la famille qui est terrible. Je sais, ce c?est pas politiquement correct de le dire: Mais je trouve incroyable que des jeunes de plus de 25 ans soient encore sous le toit familial. La famille, il faut le dire, elle peut aussi étouffer l?enfant. Il n?y a pas que du bon.

● Récemment, un tableau d?un artiste a été la cible de fondamentalistes qui ont eu gain de cause en le faisant enlever de la salle d?exposition. 37 ans après l?indépendance, tout reste à faire ?

Je ressens cela comme un acte inqualifiable. Ce qui est grave, c?est qu?ils sont, d?une manière ou d?une autre, cautionnés par des gens d?en haut puisqu?ils n?ont aucun problème. C?est ça Maurice. Mais je me demande toujours : comment fait-on pour en arriver là ? Les anciens avaient beaucoup plus de discernement que beaucoup d?entre nous. Alors que certains - on vient de le voir - atteignent une bassesse incroyable. Ici, on donne si souvent du crédit à l?incompétence. A un moment ou à un autre, un pays paye pour cela. C?est ce qui se passe en ce moment. Ici, la méritocratie est une notion presque abstraite.

● Vous avez débuté votre carrière au Saint-Géran comme danseur vedette. Le milieu de l?hôtellerie ne vous tente plus?

Je suis rentré avec un diplôme en fashion design de Londres et j?ai commencé à travailler pour une entreprise. Je n?ai pas aimé. Et puis, il y a eu cette offre de Paul Jones, directeur du Saint-Géran qui aimait beaucoup ce que je faisais. Il m?a demandé de prendre en main les spectacles de l?hôtel. Je me suis retrouvé là et c?était comme l?aboutissement d?un rêve. Un rêve prémonitoire que j?avais eu et qui me disait qu?un jour, je serais dans ce lieu dansant devant des gens du monde entier. J?ai rencontré de grandes vedettes etc. Mais j?ai été déçu très vite. Ce milieu de la nuit et de l?animation est un milieu malsain? Je pense à des propositions malsaines de certains directeurs. Il a fallu être fort pour tenir le coup. Car moi, ce qui me retenait c?était de pouvoir, tous les soirs, monter sur scène et danser devant un public qui aimait ce que je faisais et qui me le rendait en applaudissant. Ils se demandaient qui était ce petit gars qui dansait avec de l?électricité dans le corps. C?est tout ce qui comptait pour moi. Et même si le revers de la médaille était souvent sordide. Il y avait aussi beaucoup de gens qui n?étaient pas à leur place. Vous avez des directeurs d?animation qui vous dictent des choses alors qu?ils ne connaissent rien au métier. C?est assez lamentable. Mais je dois dire que ma conviction, mon insistance ont eu raison de tout. Et finalement, je me suis retrouvé les mains libres pour pouvoir créer comme je voulais.

● Pourquoi êtes vous reparti ? La démangeaison de la découverte ?

C?est exactement ça. Je trouvais que je stagnais. Je ne trouvais plus de nouvelles idées. Je tournais en rond. C?est alors que j?ai fait la rencontre d?Anne-Marie Porras, au Centre Charles Baudelaire. Cela a été le déclic. Elle a vu en moi une capacité d?enseigner. Elle m?a fait venir à Montpellier. J?ai pris un jour de réflexion et j?ai décidé de tout quitter et de partir. J?ai eu une bourse du gouvernement français et j?ai fait 4 ans d?études. J?ai obtenu mon diplôme d?Etat de danse à l?Académie de Montpellier. Je me suis accroché et j?ai lutté pour vaincre les difficultés de la technique de la danse. C?est là que j?ai découvert la danse contemporaine avec le Centre Chorégraphique de Montpellier avec Mathilde Monnier. Cela a été la découverte de ma vie. C?est la création dans son état le plus pur.

Et aujourd?hui, je suis en pleine recherche de ma propre gestuelle, de mes propres mouvements, d?avoir un propos qui soit à moi. Je voudrais travailler avec des musiciens, mais ici personne n?est disponible pour du travail de fond dans la durée. Mais ça va arriver.

J?ai la conviction que notre musique locale a une couleur et une identité qui sont fortes et riches. Même s?il y a une technique très précise pour la musique contemporaine, on peut la briser. J?ai beaucoup travaillé en Afrique et la démarche des Africains dans la venue de cette nouvelle danse contemporaine, c?est d?amener leurs origines et de puiser dans leurs traditions. Mais bien sûr, avant de créer tout ça, il faut d?abord avoir de la technique, du savoir-faire. Il y a ici un sens inné de savoir jouer du binaire, du ternaire, du contretemps sans jamais l?avoir appris. J?ai joué avec Menwar et c?était une très belle expérience. J?aime aussi beaucoup Kenneth Babajee.

● Etes-vous ce qu?il convient d?appeler un artiste engagé?

Sans doute oui. On m?a jeté récemment à la figure : ?Qu?est-ce tu crois ? Que tu as une mission ? Tu n?as aucune mission !? Mais je crois que l?expression artistique est pour moi un besoin vital.

● Le besoin et la mission se confondent ?

Je crois que ces deux mots veulent dire la même chose. Dans la mission, il y a une telle urgence, un tel besoin? C?est pour ça qu?on s?engage. C?est pour ça qu?on peut arriver à ne plus penser à soi. Quand je me lève, le bel espoir, c?est de me dire : je vais faire des choses pour la société.

● On reproche souvent aux artistes d?être tourné vers eux-mêmes?

Je le reproche aux autres moi-aussi, d?être égoïste. J?essaie de ne pas l?être. Même si l?artiste, pour créer, doit se tourner vers lui-même et s?explorer. Mais ce qui est très important, c?est de ne jamais arrêter d?écouter les autres. Dans mon enseignement, j?essaie en m?ouvrant aux autres de faire partir cette inhibition terrible qui existe à Maurice. Il faut être généreux quand on enseigne.

● Dans quelques semaines nous élirons un nouveau parlement, cela veut dire quelque chose pour vous ?

C?est beaucoup de bêtises. J?ai tellement vu de ce jeu politique qui nous déçoit de plus en plus. Les hommes politiques nous prennent pour des idiots. Et ils sont fermes dans leur croyance. La politique mauricienne est devenue dangereuse pour le pays. C?est terrible qu?il n?y ait pas plus de choix. C?est encore une fois cet état suicidaire dont je parlais tout à l?heure.

?Quand vous voyez comment les créateurs mauriciens ont plus d?accueil et de compréhension dans les lycées français que dans les écoles mauriciennes, vous comprenez beaucoup de choses de Maurice?.

?Vivre sa vie d?artiste à Maurice est d?ordre suicidaire. C?est aussi simple que cela. Tous les artistes que je rencontre me parlent de cette douleur de vivre ici?.

?Les hommes politiques nous prennent pour des idiots. Et ils sont fermes dans leur croyance. La politique mauricienne est devenue dangereuse pour le pays.?

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