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Daniel Picouly,romancier à cause des filles

4 juin 2006, 00:00

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«Trait d’Union », le cycle de conférences-débats, organisé par Fred Constant de l’ambassade de France, accueille Daniel Picouly, un romancier selon le cœur de Michel Tournier car il demeure le gavroche de son enfance parisienne et banlieusarde, écrivant pour les enfants de tous les temps et de tous les lieux, ce qui ne l’empêche pas de réussir des œuvres littéraires à succès (Le champ de personne tiré à un demi-million d’exemplaires, publié en livres de poche, comme ses autres best-sellers : L’enfant-léopard, Prix Renaudot 1999, Paulette et Roger, Prix Populiste, etc.).

Picouly c’est la truculence littéraire incarnée, la magie d’un verbe vertigineux mais qui ne s’éloigne jamais des pâquerettes. Il est doué d’un gène personnel, qui ne le gêne aucunement, même s’il l’oblige à se souvenir, dès qu’on veut le porter aux nues, qu’il demeure le fils d’un chaudronnier martiniquais, exilé en banlieue parisienne orientale. Dès que ce gène s’active, son éclat de rire, d’une irrésistible franchise, force les aspirants thuriféraires à ranger leurs encensoirs et à savourer la vie comme elle vient, du moment qu’on dispose d’un bon bouquin pour s’évader de la réalité si elle nous apparaît trop terne.

Picouly, le lundi 29 mai 2006, à la Résidence de France, rue Edouard-Rouillard, Floréal, choisit de narrer, à un auditoire aussi sélect qu’attentif, ses coups de cœur en littérature. Il paraît qu’on se portraiture en évoquant nos écrivains préférés. Picouly ne conteste pas l’hypothèse. Mais, surprise du chef : il confesse être venu à la lecture, et même à l’écriture, à cause des femmes et même des filles car, en ces domaines amoureux et passionnés, il fait preuve d’une intéressante précocité.

Peu et surtout pas Proust, ne le dispose à la lecture ni encore moins à l’écriture de métier. Papa, Martiniquais, chef d’une maisonnée de 13 enfants que lui a donnés son épouse, née en Bourgogne, sinon dans le Morvan, ou plus exactement qu’il lui a refilés, est chaudronnier à Air France (rien à voir avec le chaudron de Panoramix et dans lequel choit l’enfant Obélix). La quinzaine Picouly vit dans un minuscule appartement de Villemomble.

Le goût de la lecture dans cette famille nombreuse, comme les aime le couple Cognac-Jay (à ne pas inverser), vient naturellement d’un interdit maternel, imposé aux aînées du petit Daniel. Il vise les romans-photos. Pour être interdits de lecture, ceux-ci sont forcément alléchants et désirables, avec en prime : le plaisir défendu, la lecture en cachette. Rien de mieux que la lecture clandestine. Les catacombes font, on le sait, les meilleurs chrétiens. La jouissance devient alors édénique.

Daniel chipe à ses aînées les romans-photos interdits. Mieux encore, il ira les récupérer dans les poubelles d’un dentiste voisin. Il les dévore les uns après les autres. Sa devise devient même : « Picouli pique et lit ! » Il comprend assez vite (toujours son intéressante précocité), que lorsqu’on en a lu un, on lit du même coup tous les autres y compris ceux à paraître. Il y découvre surtout le schéma narratif, sur lequel se construit toute littérature digne de ce nom.

Un jardin aussi terrestre que mythologique

Il s’agit, une fois de plus, de chercher la femme, scénario se répétant sans cesse depuis un certain jardin aussi terrestre que mythologique. Dans tout roman-photo, il y a le bel héros qui est tout sauf un zéro. Il s’amourache instantanément d’une fille d’une désarmante beauté mais frappée d’une déveine quelconque (exploitée, car orpheline, par une marâtre, comme Cendrillon ; frappée d’un mal incurable comme dans Love Story ; héritière d’une haine familiale, viscérale et séculaire comme les amants de Vérone et non vérolés) à moins qu’ils ne s’agisse du schéma inverse (le héros trop pauvre, comme le Vincent de Mistral-Audiard, trop pauvre pour la trop riche Mireille).

Bref, le héros doit triompher des méchants et des vilains sur sa route, conquérir le cœur de sa belle et l’emporter au loin dans sa belle Alfa-Romeo, bolides emblématiques usinés à Vérone, capables de catapulter prince charmant et princesse virginale dans les éternités où l’on vit heureux avec beaucoup d’enfants, comme dans les familles nombreuses. Comme quoi, Bollywood n’a rien inventé !

Les romans-photos sont subversifs mais permettent l’apprentissage de la lecture même dans les classes laborieuses. Comme dit Michel Tournier, il y a toujours un Jules Verne préalable à tout auteur privilégiant l’hermétisme. Le côté simpliste et trop répétitif des romans-photos ou des romans à l’eau de rose conduit Picouly à s’attarder, non plus sur leur trame, connue d’avance, mais sur les ficelles littéraires utilisées.

Le fils du chaudronnier de Villemomble excelle vite dans l’art de démonter, boulon après boulon, le mécanisme narratif choisi. La même conclusion s’impose que dans la chaudronnerie. S’il reste un boulon, après qu’on eut tout démonté et remonté, c’est que quelque part on a loupé quelque chose d’important. Il n’y a plus qu’à recommencer l’opération à zéro, en espérant faire preuve d’une meilleure vigilance.

Les romans-photos peuvent conduire à des lectures plus élaborées. Picouly en vient, par exemple, à mettre un nom sur toutes les filles à sauver, avant la fin du livre, cette dernière page qu’on espère et redoute à la fois. Toutes les héroïnes s’appellent forcément Marie-Antoinette, conclut-il assez vite. Elles sont toutes des reines à sauver. L’enfant-léopard narre justement l’ultime tentative de sauver Marie-Antoinette et raconte les douze dernières heures de l’Autrichienne la plus célèbre au monde, après Romy Schneider, bien sûr.

Marie Antoinette c’est déjà une incursion dans l’histoire et dans le roman historique. Pas question pour autant de faire du romancier l’esclave de l’Histoire. Le romancier doit demeurer le maître et l’Histoire son valet. Lassé des reproches pointilleux de ceux prétendant connaître mieux l’histoire que le romancier, Picouly met en place le plus bel anachronisme qui soit et sur lequel les maniaques de l’Histoire (et j’en connais au moins un) épancheront toute leur bile et oublieront de le faire sur d’autres détails, tout autant irrespectueux des éphémérides.

Le romancier, découvre Picouly, atteint son but quand il invente des mensonges ayant la particularité bénéfique de mettre en évidence des vérités blessantes à souhait que Messieurs les Historiens sont trop myopes pour découvrir par eux-mêmes. Picouly fait donc de ses pairs romanciers les « gardiens du mensonge vivant ».

Il parle aussi d’abondance de cette pimbêche l’ayant forcé à lire tout Proust. Gamin, il s’en va à la librairie du coin acheter la maquette d’un Spifire à remodeler, quand la libraire félicite la pimbêche de lire, à son âge, un auteur aussi difficile que Proust. Pour Picouly, il est inconcevable qu’une pimbêche puisse lire Proust et pas lui. Et voilà pourquoi il se paye la lecture de l’intégrale du temps perdu.

Le pouvoir du rêve

Proust, qui a besoin de 42 pages pour résumer les émotions que génère en lui une fleur des champs, lui apprend qu’il faut avoir les mots pour dire ce qu’on ressent en soi. Merci la pimbêche ! Tu ne sauras jamais l’immense service que tu fournis à la littérature contemporaine en lui donnant un romancier comme Daniel Picouly, assez talentueux pour être prisé par des enfants. La pimbêche lui permet, certes, de découvrir qu’il ne sera jamais Proust. Il se ressaisit toutefois, grâce à son chaudronnier de père. Il comprend que Proust non plus ne pourra jamais être Daniel Picouly. Et ça, c’est satané vrai !

La maisonnée de Villemomble (à ne pas confondre avec Villenoble ou, pire encore, avec Vilnoble) lui apprend aussi le pouvoir du rêve. Une cicatrice, balafrant le dos paternel, pour une fois vu dans toute sa nudité, grâce à la complicité d’une porte de cuisine demeurée entrouverte, devient un coup de griffe de tigre, tué lors d’une chasse royale. Cela suffit pour que le petit Daniel imagine son chaudronnier de père martiniquais caracolant sur des pachydermes, en compagnie de maharajas et autres princes orientaux.

Comment échapper alors à une vocation littéraire exemplaire ? Quelqu’un rédige une œuvre que son père lit et qui le délasse. Où chercher vocation plus belle ? La lecture de L’enfant et le fennec le confirme dans sa voie : le romancier, c’est celui qui confie à ses lecteurs ce qui lui plaît et ce qu’il a de plus cher au monde. Merci Monsieur Picouly, nous vous croyons sur parole.

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