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Décentraliser malgré le manque de spécialistes
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Décentraliser malgré le manque de spécialistes
«Quand le ministre Faugoo parle de créer un centre de cardiologue à l?hôpital de Flacq et un autre à Rose-Belle, il nous fait rire. Nous rions à gorge déployée de son incompétence, commente un cardiologue de l?Etat. Ne réalise-t-il pas qu?il n?y a pas de cardiologues pour une telle décentralisation ?»
Ce spécialiste est exaspéré d?avoir à travailler pour deux et subir les pressions du public en raison du manque de cardiologues dans nos hôpitaux. Il souligne un des principaux obstacles de la décentralisation de certains services de santé. Pas suffisamment de personnel qualifié pour dupliquer certains services dans d?autres régions.
L?idée du ministre fait l?objet de railleries dans le monde médical. En effet, ces centres seront montés avec un seul cardiologue qui ne sera sur place qu?une ou deux fois par semaine. Une décision finale quant à la formule à être utilisée sera prise aujourd?hui. Ce manque de cardiologues dans des centres actuellement en opération, notamment à l?hôpital du Nord, donne lieu à certains remous.
Ainsi d?aucuns se demandent où le ministre de la Santé trouvera les cardiologues qui officieront à Flacq et à Rose-Belle et comment il compte trouver des équipements alors qu?«il n?arrive même pas à remplacer les vieux appareils de prise de tension». Selon les spécialistes, un centre de cardiologie doit avoir des équipements de base, dont, entre autres, des appareils pour l?électrocardiogramme et l?échographie.
Les contraintes en personnel et équipements sont, en fait, un obstacle majeur à la décentralisation de plusieurs services de santé. Pas seulement la cardiologie, mais également l?ophtalmologie, l?oto-rhino-laryngologie (Ear, Nose and Throat ? ENT en anglais), et la néphrologie.
Malgré cela, le ministre de la Santé, Satish Faugoo cherche à tout prix à décentraliser davantage les services de cardiologie. Il rêve d?ouvrir deux centres de cardiologie, notamment à Flacq et à l?hôpital de Rose-Belle. Décentraliser la cardiologie vers le Sud et l?Est est, aujourd?hui, une nécessité. Les spécialistes du monde ont, de nos jours, une autre lecture de la cardiologie et du suivi qui prend de plus en plus la forme d?une prévention de l?issue fatale. La chirurgie et la pose des stents ne constituent nullement des guérisons, mais des palliatifs.
Comme le souligne le Dr Aniss Yearoo, cardiologue interventionnel qui a travaillé dix ans dans le gouvernement avant de se mettre à son propre compte, «il faut des centres pour le suivi de ceux qui ont subi ces opérations, mais aussi pour une multitude d?autres soins et de services qui peuvent sauver ceux atteints de maladie du coeur, d?infarctus, mais aussi de la pose des stents dans les artères coronaires ou des pontages». Ce consultant de la clinique Ilasy de Madagascar estime également que les cardiaques, surtout les enfants atteints de maladies cardiaques congénitales, ont besoin absolument d?un service de proximité.
L?idée du ministre n?est donc pas «absolument mauvaise». Les centres de cardiologie qu?il mettra en place sous peu seront embryonnaires jusqu?à la fin de l?année quand six cardiologues arriveront au pays. Deux autres arriveront en février. Ils ont été formés à Maurice et à Bordeaux à travers un accord entre le ministère de la Santé et cette université française. D?autres formations ont été programmées pour pallier la retraite à venir de certains cardiologues, explique le ministère.
Les deux centres cardiaques seront équipés de tous les outils de base (électrocardiogramme, échographie, appareils d?épreuves d?effort, etc.). Ils ne seront cependant pas équipés d?appareils d?angiographie et d?angioplastie, car ceux du centre cardiaque et de l?hôpital Candos suffisent pour répondre à la demande actuelle. Au ministère de la Santé, on explique que ce n?est qu?une minorité de personnes qui ont réellement besoin d?un pontage cardiaque ou autres interventions spécialisées.
Ainsi, les deux nouveaux centres cardiaques qui seront mis sur pied dans le cadre de la décentralisation, fonctionneront comme ceux de l?hôpital Jeetoo et SSRN. Les stents seront toujours posés à Candos et au centre de Pamplemousses, qui est seul à pouvoir pratiquer la chirurgie cardiaque.
Le ministre Faugoo est en passe de réussir son pari de décentralisation des services de cardiologie uniquement parce l?Etat a pris en main le problème de manque de spécialistes à Maurice. Toutefois, il ne s?est attelé à la tâche de former d?autres spécialistes, notamment des ophtalmologues et des oto-rhino-laringologistes.
Il n?y a que huit ophtalmologues au ministère pour s?occuper de toute l?île alors qu?on en aurait besoin d?au moins une vingtaine en raison du haut taux de complication ophtalmologique noté chez les diabétiques et les hypertendus. Ce manque de spécialistes empêche aujourd?hui la décentralisation de l?hôpital de Moka, dit hôpital des yeux (voir encadré).
<B>Le coeur en chiffres</B>
■ Le centre de cardiologie de Pamplemousses a effectué, l?année dernière, 600 opérations. 500 ont été assurées par les deux chirurgiens du centre alors que des chirurgiens cardiaques de réputation internationale ont assuré 100 autres opérations très délicates. Le centre peut effectuer toutes les opérations de chirurgie cardiaque de l?île, mais demande à être agrandi. 1 250 angiographies y ont été effectuées ainsi que 275 angioplasties. Il n?y a pas de liste d?attente dans ce centre. 450 angioplasties et 1 156 angiographies ont été effectuées au centre de Candos. 20 000 patients ont été vus en tant que malades externes par cet hôpital. Ceux traités en tant que malades externes au centre de cardiologie de l?hôpital du Nord se chiffrent à 12 000 alors que les cardiaques suivis en tant de malades externes à l?hôpital Jeetoo sont au nombre de 17 000.
<B> L?Etat ferme les yeux sur l?hôpital de Moka</B>
S?il y a n service qui demande une décentralisation urgente, c?est bien le service d?ophtalmologie. L?hôpital de Moka est si bondé qu?il est très difficile d?y circuler pendant la journée. Il accueille en moyenne 850 personnes par jour. Ce chiffre croît démesurément lors de certaines épidémies, notamment celle de la conjonctivite. Or il n?y a que huit ophtalmologues à cet hôpital. Chaque trois mois, l?un d?eux se rend à Rodrigues pour s?occuper des malades. Tenir le coup avec un tel effectif tient du miracle. En fait, cet hôpital effectue 35 opérations de cataracte et 15 traitements au laser par jour. On y opère jusqu?à tard dans la nuit pour arriver à respecter ce quota imposé. A ces chiffres, il faut ajouter d?autres types d?opération, dont celles nécessaire pour corriger des problèmes de strabisme ou des paupières ainsi que des vitrectomies. Certains des ophtalmologues qui y sont affectés déplorent ouvertement les conditions de travail. «Tout le personnel, des médecins aux «domestiques en passant par les infirmiers et le personne administratif, est d?un dévouement admirable. Ce qui nous permet de donner ces résultats. Mais on se demande pendant combien de temps on pourra tenir le coup», déclare un ophtalmologue. L?hôpital de Moka réalise par ailleurs une vingtaine de transplantations de la cornée par an. Or, pour abattre un tel travail, cet hôpital a besoin d?un minimum de 16 ophtalmologues en sus d?un personnel paramédical renforcé. Un projet pas encore bien défini du ministère de la Santé vise à agrandir cet hôpital pour le faire passer, dans un premier temps, à quatre étages, puis à sept. Mauvaise décision, affirment les techniciens. Motif : le ministère doit d?abord former des ophtalmologues et ensuite investir dans un autre hôpital spécialisé pour les yeux ; on ne peut demander aux jeunes, vieux et aux diabétiques dont la vision a été affectée par le diabète de voyager de Cap Malheureux ou du Morne pour suivre des traitements. «Au moins deux autres hôpitaux du pays devront être équipés pour assurer des opérations de cataractes», affirme l?ex-«Chief Medical Officer» (CMO) du ministère de la Santé, le Dr Sungkur (voir interview).
QUESTIONS AU?
<B>Dr Shiam Sungkur ex-CMO</B>
● <B> Fort de votre longue expérience au ministère de la Santé, estimez-vous que les services de santé doivent être encore décentralisés ?</B>
La décentralisation des services de santé est déjà un fait. Nous avons cinq hôpitaux dans cinq différentes régions : le Nord, Flacq, Rose-Belle, Candos et Port-Louis. Dans chacune de ces régions, nous avons une vingtaine de dispensaires et cinq à six Area Healh Centres, ce qui donne pour toute l?île, 108 dispensaires et 28 Area Health Centres.
Les cinq hôpitaux ne donnent pas tous les services, certains étant cantonnés dans un hôpital en particulier. Vous avez, par exemple, le centre des grands brûlés (Burns Unit) à Candos, l?ophtalmologie à Moka, les services d?ORL à l?ENT de Vacoas, la psychiatrie à Brown Séquard, la chirurgie cardiaque au Trust Fund for Specialised Medical Care.
Mais pourquoi décentraliser tous les services, par exemple, ceux d?angiographie et d?angioplastie pour cardiaques quand vous n?avez pas de liste d?attente dans les deux hôpitaux qui offrent ces services, c?est-à-dire Candos et le Centre de Pamplemousses ? Un appareil d?angiographie coûte dans les environs de Rs 40 millions aujourd?hui. Au lieu d?investir dans de tels appareils pour les autres hôpitaux, il est préférable d?investir dans d?autres priorités.
● <B>Par exemple ?</B>
J?ai toujours dit que les cinq hôpitaux doivent tous être équipés d?un appareil d?imagerie par résonance magnétique (IRM) ou MRI en anglais. Vous savez que cet appareil est d?une aide considérable pour les diagnostics. Il donne des résultats pointus et nous évite de dépenser de l?argent dans d?autres types de tests. Il nous évite de perdre du temps et de garder le malade longtemps à l?hôpital. Le prix de cet appareil a baissé. Il coûte environ Rs 20 millions aujourd?hui.
● <B>Estimez-vous que les services d?ophtalmologie doivent également être décentralisés ?</B>
Effectivement. Je crois qu?il est maintenant temps d?équiper au moins deux autres hôpitaux pour des opérations de cataracte et au laser, par exemple. Il nous faut un centre d?ophtalmologie bien équipé dans le Nord et un autre dans le Sud en raison du fort taux de diabétiques dans la population. Ces diabétiques ont souvent des complications aux yeux et nécessitent un suivi.
● <B>Quels sont les autres services qui méritent une attention particulière ?</B>
La neurochirurgie, je crois. C?est le parent pauvre de notre système de santé. Or ce service est extrêmement important en raison du développement du pays qui occasionne de plus en plus d?accidents du travail ou de la circulation dans laquelle la colonne vertébrale ou le crâne sont touchés. Le fait que nous ayons beaucoup d?hypertendus dans la population donne lieu également à des attaques cérébrovasculaires. Nous avons grand besoin d?une Stroke Unit. Un département de neurochirurgie bien équipé est, aujourd?hui, un must.
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