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Débat : La liberté d’expression demande de «jongler avec les sensibilités»
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Débat : La liberté d’expression demande de «jongler avec les sensibilités»
Détournement des symboles de l’Etat. Motif : dénoncer la corruption qui gangrène la Fédération indienne. Accusation : sédition. Le caricaturiste Aseem Trivedi paie son impertinence et fait face au courroux du gouvernement indien. La liberté d’expression dans «la plus grande démocratie du monde» a pris un coup.
Treize minutes d’une bande-annonce minable tant dans la mise en scène que dans le jeu d’acteurs et les décors. Ce navet d’inculture a pourtant conduit à une vague de soulèvements dans de nombreuses capitales du Moyen-Orient, d’Asie, et d’Occident. «L’innocence des musulmans» est une oeuvre abêtissante qui suscite la colère des uns et une levée de boucliers des autres, soucieux de la sacrosainte liberté d’expression.
Une caricature du journal satirique français «Charlie- Hebdo» dans un contexte troublé a ravivé les tensions.
Le climat déjà tendu dans des pays musulmans et en France, où des manifestations ont eu lieu suite à la mise en ligne de «L’innocence des musulmans», s’alourdit. La liberté d’expression peut-elle justifier de représenter le prophète Mahomet dans un dessin satirique dans un contexte délétère ? La liberté d’expression est un droit fondamental.
Cela dit, on ne peut pas tout dire, à tort à et travers. «Il y a un principe universel», estime l’avocat Maneesh Gobin : «La liberté des uns s’arrête où commence celle des autres.»
Cette maxime bien connue lève un bout du voile : respect et responsabilité sont deux notions attachées à la liberté d’expression. «Dans un environnement d’interconnexion permanente et de circulation incessante de l’information, la liberté d’expression n’engage plus que la seule responsabilité individuelle, mais aussi une responsabilité collective», souligne Roukaya Kasenally, de l’«African Media Initiative» basée à Nairobi.
Dans le cas d’Aseem Trivedi, «il semble évident que les mesures prises à son encontre sont exagérées et injustifiées», avance l’avocat. Markandey Katju, ancien juge de la Cour suprême, maintenant à la tête du «Press Council of India», y voit une dérive dictatoriale de la classe politique, une atteinte à un droit fondamental respecté en Inde. Mais que dire du coup médiatique de «Charlie-Hebdo» ?
Chez nous, jusqu’où pouvons-nous aller ? La question que doivent se poser les professionnels des médias est, d’après Maneesh Gobin, «qu’est-ce qui devrait être publié ?» et «qu’est-ce qui peut l’être ?» Le rôle de la presse, quel que soit le format (caricature, article, opinion) est d’informer, de donner à comprendre. Pour le dessin de presse, «son but est aussi de déranger» car il est moins soumis au politiquement correct et constitue «une soupape pour évacuer les non-dits», explique le caricaturiste POV. Cela dit, la satire ne sert pas la liberté d’expression lorsqu’elle vise le sensationnalisme en se servant de stéréotypes faciles, précise Roukaya Kasenally.
De fait, la caricature suscite plus de réactions directes, voire même des violences, poursuit POV. Les limites à fixer sont donc celles de la ligne éditoriale, celles de l’auteur, et celles liées au contexte.
Si en France les caricatures de «Charlie-Hebdo» s’inscrivent dans une longue tradition du dessin satirique qu’autorise la liberté d’expression dans un Etat laïque, le contexte dans lequel ces dessins ont été publiés justifie aussi les critiques à leur encontre.
A Maurice, les limites sont plus sournoises, avance le caricaturiste. «Il y a des pressions qu’on sent, des barrières qui existent, surtout lorsqu’un dessin traite des communautés, religions, cultures. L’interprétation est vite faite et elle se fait en plus en tenant compte de l’appartenance de son auteur à tel ou tel groupe. C’est délicat, ce qui conduit à chercher d’autres moyens, de trouver une autre façon d’exprimer la même idée.» Maneesh Gobin résume : «Il faut jongler avec les sensibilités.»
La provocation devient inutile si elle conduit à des violences gratuites, si elle attise des tensions. Elle est, par contre, nécessaire lorsqu’elle informe sur une dérive, lorsqu’elle dénonce un fait objectif. Les limites de la liberté d’expression sont à géométries variables.
Tout dépend du contexte, du sujet et des sensibilités qui s’y greffent. Et bien entendu, «tout dépend des réglementations en vigueur au niveau de la profession et au niveau légal», rappelle Maneesh Gobin.
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