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Convertir les rebuts en richesse
Le trophée du concours Innovators Award, organisé par le National Productivity and Competitiveness Council (NPCC), trône sur un meuble élevé du salon des Ramanjooloo à Quatre-Bornes. Loin des petites mains touche-à-tout de la prunelle des yeux de Sadhana, à savoir, Selena, six ans, fille de son fils Naveen, et Sharleen, trois ans, enfant de son cadet Arvind. «J?espère qu?un jour, elles seront fières de leur grand-mère», confie cette sexagénaire volubile et à l?enthousiasme communicatif.
On a tôt fait de compren-dre pourquoi Sadhana ne s?exprime qu?en anglais et en kreol «impe amba lao». C?est tout bonnement parce qu?elle n?est pas Mauricienne mais Kenyane d?origine indienne. «Mais je suis Mauricienne de c?ur», insiste-t-elle. Son habilité à recycler des rebuts de tissus et les transformer notamment en couette, housse de coussins ou gant de cuisine, pour ne citer que ceux-là, ? ce qui leur a valu le prix susmentionné ? lui vient de sa mère, une Indienne de l?état du Pendjab, qui excellait en travaux de tricot. Mais son père n?est pas en reste en matière de sens artistique car il est photographe et agent de Kodak pour toute l?Afrique de l?Est.
C?est en allant compléter ses études secondaires et entamer des études supérieures de chimie en Inde à des fins de médecine, qu?elle rencontre le Mauricien Barlen Ramanjooloo, boursier qui se spécialise en chimie. Elle est attirée par son côté autodidacte et le fait que le «boy had got brains and was brillant». Dès qu?ils terminent leurs études, ils se marient et viennent habiter Maurice. Son adaptation aurait été difficile sans l?aide de Takesh et Pushpa Bhunjun, leurs voisins. Après dix ans d?enseignement de chimie au collège du St Esprit, Barlen Ramanjooloo est embauché comme scientific officer au ministère de l?Agriculture.
Sadhana a le temps d?accoucher de leur premier fils, Naveen, avant d?enseigner la chimie et la biologie pendant un an à la Ramakrishna Mission. Elle intègre ensuite le collège Eden, section filles où elle enseigne la chimie jusqu?à sa retraite en tant que chef du département de cette matière scientifique. Mais tout au long de ces années d?enseignement, Sadhana décompresse en faisant du tricot et surtout de la tapisserie. Un de ses travaux d?aiguille lui vaut de remporter le deuxième prix du concours des Métiers d?Arts du Rotary Club.
C?est par le biais d?une amie qu?elle apprend à réaliser des travaux de patchwork. à partir de là, elle est mordue, délaissant la tapisserie pour cette nouvelle forme d?ouvrage. Elle perfectionne ses connaissances en lisant des magazines qu?elle achète à la librairie Le Cygne. Sous ses doigts graciles, les morceaux de tissus combinés se transforment en couette bigarrée, en fresque murale colorée, en housse délicate pour coussins.
À sa retraite, elle se dit qu?elle veut partager son art. Mais avec qui ? Une ancienne collègue, Renu Padaruth, qui exerce alors comme secrétaire au National Women Entrepreneur Council, lui donne l?occasion de le faire en lui proposant d?être monitrice de patchwork auprès de 13 femmes de milieux défavorisés qui savent manier l?aiguille. Une proposition immédiatement acceptée. Ainsi pendant trois mois, elle les initie aux secrets du patchwork et même si certaines sont analphabètes, qu?importe !
Elle les entraîne à la Bibliothèque nationale pour qu?elles s?inspirent des images? «Ce sont des femmes très intelligentes et si elles avaient eu la chance de poursuivre leurs études, elles auraient été très loin dans la vie», estime Sadhana.
Elle est agréablement surprise quand un jour dans Port-Louis, l?une de ces femmes chipe des rebuts de tissus jetés dans la poubelle par un atelier de confection d?uniformes.
Elle leur conseille alors d?essayer de s?en approvisionner auprès des usines et des tailleurs à des fins de patchworks créatifs.
«Tout le monde doit avoir un passe-temps car il permet de se connecter à Dieu. Quand le c?ur est lié à Dieu, les mains vont créerun ouvrage unique, rempli de vibrations positives.»
C?est un peu la mort dans l?âme qu?elle voit le cours de formation s?achever. Mais trois des femmes qu?elle a encadrées, en l?occurrence, Margo Louis Marie, Marie-France Chan Tsun Ching et Marie-Rose Toinette gardent contact et l?appellent régulièrement pour des conseils. Si bien qu?au moment où Sadhana entend parler du Innovators Award dont le thème est «réduire, réutiliser et recycler ? innover ou disparaître», elle se dit que c?est justement cela qu?elle a enseigné à ses protégées. Elle leur propose alors d?envoyer un projet. Les trois femmes sont emballées. Elles s?approvisionnent en rebuts de tissus auprès des usines Socota et New Island Clothing et auprès de l?organisation non-gouvernementale Craft Aid.
Et elles se mettent au travail, réalisant un dessus de lit et bien d?autres ouvrages en patchwork qu?elles soumettent au NPCC le 21 avril dernier. Sadhana s?occupe de l?écriture du projet. Et lorsque tombe le résultat et qu?elles remportent le deuxième prix, elles pleurent toutes de joie. Pour Sadhana, ce n?est pas juste un passe-temps qu?elle leur a fait découvrir.
Elle leur a permis de produire des travaux à valeur ajoutée, donc de grande valeur commerciale. «Tout le monde doit avoir un passe-temps car il permet de se connecter à Dieu. Quand le c?ur est lié à Dieu, les mains vont créer un ouvrage unique, rempli de vibrations positives. Et puis, ces travaux leur permettent d?oublier leur quotidien souvent difficile et de pouvoir être financièrement indépendantes.» Sadhana est déterminée à poursuivre sur la voie de la formation.
Elle veut ouvrir un petit atelier à des fins de formation et de fabrication de patchwork, de jouets en chiffon, de marionnettes. «Ce faisant, je veux rendre les femmes et les enfants heureux». Ensei-gnante un jour, enseignante toujours.
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