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Compenser ouréparer ?

21 novembre 2004, 00:00

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Les hommes de conviction sont si rares en politique que le départ de Sylvio Michel du gouvernement, en raison d?un désaccord idéologique, mérite appréciation. Il n?est pas nécessaire d?approuver le bien-fondé des revendications du leader des Verts-Fraternels pour saluer son panache. Sans doute, l?impact de la démission est-il atténué par la longue hésitation du ministre, mais il demeure qu?il s?en va parce que des idées auxquelles il tient sont rejetées par ses pairs. Une décision qui honore Sylvio Michel.

Sur le fond du problème, cependant, cette mini-crise politique trouve son origine dans deux malentendus : le premier est strictement politicien, le deuxième est d?ordre éthique.

Le problème qui explose à la face de l?Alliance gouvernementale aujourd?hui vient de ce que trop souvent les manifestes électoraux sont des écrits de circonstance auxquels les partis attachent peu d?importance. Il est évident que les propositions du programme gouvernemental des partis de l?Alliance gouvernementale, qui sont aussi celles de leurs alliés les Verts-Fraternels, sur la question de l?esclavage et de la compensation, ont été insuffisamment étudiées.

Ce qui est une tournure de phrase censée accommoder les revendications des Verts se révèle une bombe électorale à retardement. Les uns et les autres n?avaient pas mis dans le libellé le même sens. Sylvio Michel et ses amis ont compris que l?Alliance s?engageait à trouver les moyens de « compenser » les descendants d?esclaves. Ses partenaires rappellent aujourd?hui, à juste titre, que cet engagement formel n?a jamais été pris, que l?Alliance s?est seulement engagée à « souscrire à toute action internationale visant au paiement d?une compensation aux descendants des esclaves ». Et comme nous sommes, en août 2000, à la veille d?une élection générale, les auteurs du programme avaient ajouté, avec candeur : « Vu la spécificité de Maurice, nous envisageons qu?une telle démarche puisse également inclure le paiement d?une compensation aux descendants des travailleurs engagés. » Autrement dit, à pratiquement tout le monde ! C?est très simple : 95 % des Mauriciens sont des descendants, soit d?esclaves ? Indiens, Africains et Malgaches ? soit d?engagés ? Indiens, Malgaches et Européens, Noirs et Blancs.

Mais, à vrai dire, l?Alliance ne s?engageait à rien de concret puisqu?il s?agissait seulement de souscrire à une « action internationale » qui n?a jamais existé, et qui n?existe toujours pas.

L?affaire s?est corsée parce que les Verts-Fraternels ont eu de la suite dans les idées. Poussés par leur base, mobilisée tant par une quête identitaire désormais assumée que par la perspective d?une compensation financière que l?on se plaisait déjà à chiffrer, les Verts-Fraternels ont suscité les espoirs les plus fous chez des milliers de Mauriciens d?origine africaine et malgache. Il est vain de chercher à savoir combien des 16 000 inscrits du Centre culturel africain sont réellement intéressés par leur généalogie et combien sont davantage mûs par les seules considérations financières. Ce qui importe, c?est qu?on a laissé se développer une énorme attente que personne ne pouvait satisfaire. C?est une injustice de plus à l?égard de tous ces chercheurs d?avenir qui fouillent dans leur passé.

Il aurait fallu que toute la vérité soit dite, et de manière intelligible. Ce qu?il en est, c?est qu?il n?y a jamais eu « d?action internationale » en faveur d?une « compensation » aux descendants d?esclaves et moins encore aux « engagés ». Ce n?est pas que la communauté internationale soit restée insensible à l?esclavage et à ses séquelles. Les Nations unies célèbrent la journée internationale de l?Abolition de l?Esclavage le 2 décembre de chaque année. Lors de la réunion qu?elle a organisée à Durban en 2001, dans la Déclaration de la « Conférence mondiale contre le racisme, la discrimination raciale, la xénophobie et l?intolérance », les Etats ont reconnu que l?esclavage et la traite des esclaves ont été des tragédies effroyables de l?histoire de l?humanité, qu?ils constituent « des crimes contre l?humanité » . Mais aucune part il n?est question de « compensation », même si l?on reconnaît le besoin d?une forme de « réparation ». Le secrétaire général de l?ONU, Kofi Annan, souligne : « Les victimes de l?esclavage qui cherchent réparation doivent bénéficier d?une protection et d?un soutien. »

Si l?on évoque plus volontiers les moyens d?une possible «réparation » ? et là encore à des Etats ou à des groupes ? c?est que toute discussion sur la perspective d?une compensation soulève des problèmes d?une rare complexité. Que doit-on compenser ? Qui ? Qui doit compenser ?

Sylvio Michel, qui s?est expliqué cette semaine, fait la liste de ceux qui devraient payer cette compensation : d?abord les gouvernements mauricien, français, britannique et hollandais. Si l?on se réfère logiquement aux pays colonisateurs qui ont une responsabilité incontestable dans la traite et l?esclavage, deux écoles de pensée s?affrontent. Il y a, en effet, un courant qui postule que, dans une société de droit, tout crime exige réparation. Et comme le crime de l?esclavage est imprescriptible, les gouvernements d?aujourd?hui doivent payer pour les gouvernements d?hier, puisque l?imprescriptibilité suppose la continuité de responsabilité. Si cette logique est admise, reste le problème central: comment quantifier la compensation ? En droit, ce montant doit être mesurable et quantifiable pour chaque cas individuel. Quel travail ? Combien d?heures par jour? Combien de jours ? Combien d?années ? On voit bien l?impossibilité de la tâche, ce qui a fait dire de l?esclavage qu?il est un « crime orphelin ».

La chose est plus complexe encore lorsqu?on sait que ces colonisateurs d?Europe n?ont pu s?adonner à l?odieux commerce que grâce aux complicités africaines et arabo-musulmanes. Ici même, quand les Britanniques ont cherché à interdire la traite avec Madagascar, en 1817, il a fallu dédommager le souverain de la Grande Île, Radama 1er, parce qu?il tirait des revenus de la vente d?esclaves. C?est seulement quand il reçut la promesse d?une rente annuelle du gouvernement britannique, en contrepartie de l?interdiction de la traite, que Radama mit fin au trafic.

Ce qui nous amène à l?autre école de pensée, passablement provocante. Elle affirme qu?il n?y a rien à compenser puisque ce sont ces mêmes pays colonisateurs qui ont milité pour faire abolir l?esclavage dans les pays d?Afrique où il était endémique. De toute manière, dit-elle, loin d?avoir exploité et appauvri les pays colonisés, les colons ont apporté la richesse à des régions pauvres : la canne à sucre à Maurice et à la Réunion, le caoutchouc à la Malaisie, le thé à l?Inde? Et quant aux propriétaires qui avaient légitimement « acheté » des esclaves, il était juste qu?ils soient indemnisés. Lors de l?abolition plutôt tardive de l?Etat français, Tocqueville avait dit : « Si les Nègres ont le droit de devenir libres, il est incontestable que les colons ont droit à ne pas être ruinés par la liberté des Nègres. » De toute façon, ruinés ou pas, l?État mauricien n?a rien à voir avec ces propriétaires qui ont d?ailleurs laissé peu de descendants.

Le débat, on le voit, est philosophique. En faire une question de compensation financière fut l?erreur des Verts-Fraternels. Il reste, face aux séquelles durables de l?esclavage, la question d?un soutien et de la forme qu?il doit prendre. Hier, comme aujourd?hui, l?accès à l?éducation est la voie royale.

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