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Communication ?
Autant répondre tout de suite : rien à dire !? Tant on nous a tympanisé l?ouïe avec ce vocable miraculeux qui, à force de servir à n?importe quoi, ne signifie plus grand-chose. Bornons-nous donc à rappeler des évidences qui demeurent peut-être moins évidentes qu?on l?imagine.
D?abord, communiquer n?est pas informer. L?information a forcément un contenu, faute de quoi elle s?annule elle-même. La « com », (pour parler comme les initiés, toujours prêts à tronçonner les mots jugés trop longs pour notre époque presse-purée) la communication produit souvent beaucoup de bruit pour rien. C?est ce que Jacques Brel nommait « la parlote », dans une chanson qui raillait les propos de bistrot. Je crois que c?est Jules Renard qui disait : « Il y a des gens qui causent, causent, jusqu?à ce qu?ils aient trouvé quelque chose à dire. » Voilà ce que, de nos jours, on appelle pompeusement la communication.
En réalité, si on y regarde de près, on n?a jamais aussi peu ni, aussi mal communiqué.
En famille, on ne se parle plus. Chacun regarde la télé ou chatouille son « portable » ? (non bizarre : tout n?est-il pas portable ?) ? en vue de répondre à un importun ou de mobiliser l?attention d?un quidam, que d?ailleurs l?on vient de quitter et que l?on retrouvera bientôt. À peine descendu de l?autobus, le gamin revenu de son collège, jette son cartable ou sa besace à bouquins, exhibe son « portable » pour continuer une conversation que l?arrêt du bus a interrompue. Quand on dit « conversation », on enjolive. Ce ne sont que grognements, interjections, onomatopées, désormais la « novlangue » des adolescents, (oh pardon ! des « ados »). Fini les mots, on n?a le droit qu?à des bruits.
L?essentiel de nos jours est qu?il faut en permanence recevoir ou produire une forme de vacarme ou de fond sonore sans interruption, faute de quoi l?on ne se sent pas bien. Le silence dérange : il vous laisse face à vous-même. Pour certains citadins, se retirer à la campagne, n?avoir à entendre que murmures de la nature est un régime monastique qu?il rejette. Quelques jours pour « décompresser », ça leur suffit. Quand je dis que je n?ai pas de télé dans ma vieille maison périgourdine, on me regarde comme un malade. On mesure par là combien l?homme est devenu grégaire, le pion d?un troupeau : foule, concentration de gens, réunions, manifs, raouts de toutes sortes, boîtes de nuit, voilà son affaire, besoin de machines à boucan. D?où, en réaction, cette mode de la fuite vers les déserts, les espaces de silence. Mais pas seul. Seul devant lui-même, il n?a plus rien à se dire. D?ailleurs, le choix de la solitude est mal vu, réservé aux dérangés du mental. On doit le ramener à « communiquer ». Quoi ? Peu importe ; simplement échanger n?importe quoi avec n?importe qui.
Jean Baudrillard, (à qui je reviens souvent parce qu?il est l?un des observateurs les plus sagaces de nos sociétés en folie) remarque, à propos de l?obligation à l?information :? « Les bergers pyrénéens à qui on injecte la fibre optique, les relais hertziens, la télé par câbles. Faut-il que l?enjeu soit important ! Et pas seulement l?enjeu social. Ces gens-là croyaient vivre en société, avec leurs voisins, leurs bêtes, leurs histoires ? Scandaleuse condition de sous-développement, monstrueuse déprivation de toute cette bonne substance de l?information, solitude barbare où ils étaient tenus sans pouvoir s?exprimer, etc.
Avant, on leur foutait la paix ; si on les traquait, c?était pour les faire venir vite crever à la ville, dans les usines ou à la guerre. Pourquoi a-t-on soudain besoin d?eux, alors qu?eux n?ont besoin de rien ? Car on les y forcera : la nouvelle terreur, pas celle de 1984, celle du xxie siècle est là? » (« Cool memories »)
« Communiquer » donc ! Il faut, on vous dit ! Sinon, vous n?êtes plus de ce monde. Vous retournerez à l?état de primate, occupé à suivre le chemin de la vie dans un légume qui lève, une fleur qui parfume l?air du temps, un âne qui broute dans le pré?
Au sein des entreprises ? beaucoup s?en plaignent ? il n?y a plus de rapports vrais, humanisés, entre les employés, à travers la hiérarchie. Pas le temps. Chacun est vissé à son téléphone, son ordinateur, la jolie bureautique ! toutes machines à décerveler. Parler, discuter dans la décontraction de personnes libres, plus question.
D?ailleurs, entre amis, dans le couple, entre homme et femme communique-t-on mieux que par le passé ? Il me semble pas. Sinon comment expliquer la sur-clientèle des psychothérapeutes, des conseillers conjugaux, des S.O.S. téléphoniques, des « appels-détresse », et au bout du compte, des psychiatres ?
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