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Comment il a été lâché
«Je ferai ce qu?un homme d?honneur peut faire. Je démissionnerai. » La phrase est de Rama Sithanen. Et elle ne date pas de cette semaine, mais du mois précédant son discours du budget de juin dernier. À cette époque, il est assailli par des demandes budgétaires les unes plus insensées que les autres. Et il est sommé par certains de ses collègues ministres de ne pas mettre en ?uvre une réforme qu?ils savent impopulaire. Rama Sithanen doute alors, et se demande si l?hostilité d?une aile du cabinet envers sa réforme ne doit pas l?amener à envisager la solution extrême : la démission. Mais c?est sans compter sur son ami, Navin Ramgoolam, le Premier ministre.
Ce dernier organise une grande conférence de presse à quelques jours du budget, en compagnie de la quasi-totalité du Conseil des ministres. Le Premier ministre martèle : « Ce n?est pas le budget de Sithanen. C?est le budget du gouvernement. » De quoi amener le principal concerné, tout sourire, à lâcher discrètement en partant : « Aster ou kapav dir mo pa ena soutien ? » Le soutien de Ramgoolam à l?égard de Sithanen est effectivement public, total et clair. Le PM est venu sortir son ministre des Finances d?une bien mauvaise passe, conformément à leur pacte?
Début 2005, tard la nuit, assis à même le sol autour de deux verres de whisky et d?un ordinateur portable, les deux hommes n?ont-ils pas ébauché ensemble une bonne partie du programme de l?Alliance sociale ? Sithanen ne fait que mettre en ?uvre ce qui avait été conclu entre lui et son « ami » Navin. Mais le ministre des Finances apprendra bien vite que le Premier ministre ne pourra et ne voudra à chaque fois, assurer les arrières de son blue eyed boy.
Sithanen, en fait, le comprend très vite. Quelques semaines avant la présentation au Parlement de son document Setting the Stage for Robust Economic Growth, fin août 2005, certains de ses collègues lui donnent déjà du fil à retordre. Au lendemain des élections, l?orientation économique à choisir n?est pas encore bien définie. En attendant, on table sur les secteurs susceptibles de générer la croissance rapidement : le tourisme et les Integrated Resorts Schemes (IRS). Que l?Alliance sociale a abondamment conspués quelques semaines auparavant, lors de la campagne électorale !
Un premier désaveu
Mais l?heure n?est pas aux états d?âme. Il faut donner un coup d?accélérateur aux projets IRS en attente. Et même si le ministre des Terres et du logement, Asraf Dulull, aura beau trouver que ce ne sont « rien d?autre que des spéculations foncières », les jeux sont faits. Navin Ramgoolam décide d?entériner l?approche de Rama Sithanen. C?est d?ailleurs ce dernier, et non Asraf Dulull, qui répond aux questions de l?opposition sur le sujet. Mais cette petite victoire s?accompagne d?un premier désaveu.
Les libéraux du cabinet, et ils sont peu nombreux, sont irrités par l?attitude du ministre du Commerce, Rajesh Jeetah, qui prône l?interventionnisme de l?État en matière de prix. Sithanen attendra en vain que le Premier ministre recadre Rajesh Jeetah sur la question. Par conséquent, le document Setting the Stage est amputé de toute mention sur le contrôle des prix. Au grand dam d?un Sithanen souhaitant rassurer le secteur privé, alarmé par la politique du ministre du Commerce.
Jusqu?à la fin de l?année 2005, ceux qui vont devenir les détracteurs les plus virulents de l?action de Sithanen ne se font pas trop entendre. Certes, ils auraient voulu prolonger la lune de miel avec la population par le biais de nouvelles mesures populaires. Mais la pension de retraite universelle a été rétablie. Le transport gratuit pour les collégiens et écoliers a été mis en pratique. La réticence de Sithanen à céder à cette tentation ne les irrite donc pas outre mesure.
Mais avec la préparation du budget qui approche, les choses se corsent. Durant le premier trimestre de 2006, Sithanen commence à partager sa nouvelle orientation économique avec ses collègues. Il laisse entendre que six ou sept mesures « très difficiles » sont à prévoir. Dont une profonde réforme fiscale ; la rationalisation de certaines subventions et aides sociales, un assouplissement des lois du travail et des mécanismes de compensations salariales revus. Et surtout? une taxe rurale ! Elle sera certes baptisée National Residential Property Tax (NRPT) dans le budget, mais la nouvelle fait déjà bondir plusieurs ministres, plus particulièrement les élus des circonscriptions rurales.
Les semaines menant au budget seront semées d?embûches pour Rama Sithanen. Certains collègues et députés lui reprochent son inflexibilité sur le dossier de la compensation salariale et le remplacement des tripartites par un National Wages Council. Tandis que d?autres ressortent courroucés de leurs entretiens avec le grand argentier, qui leur fait fermement comprendre que les dotations budgétaires demandées ne sont pas obtenues dans nombre de cas.
Un ministre des Finances désorienté
Le Premier ministre intervient, temporise, puis tranche ouvertement en faveur de Sithanen. Et le fait savoir dans la foulée lors de sa conférence de presse. Mais c?est ce qui va se passer après la présentation du budget qui désoriente Sithanen. Il reçoit d?abord une volée de bois vert de son propre camp. De nombreux députés et ministres issus des circonscriptions rurales ou élus des quartiers populaires des villes fustigent l?approche foncièrement pro-secteur privé du ministre des Finances.
Convaincus du bien-fondé de sa réforme, Sithanen refuse de faire marche arrière sur ses propositions budgétaires dans un premier temps. Mais à peine deux semaines après le budget, c?est le Premier ministre lui-même qui l?encourage à revoir sa copie. Ainsi, le ministre des Finances établit les nouveaux critères pour ceux qui bénéficieront du financement à 100 % de leurs frais d?examens du SC et du HSC. Dans la foulée, il ré-instaure le school feeding project et décide que ceux qui touchent une lump sum de moins de Rs 1 million ne verront pas ce montant imposé.
Sithanen commet l?erreur de croire que ces compromis ramèneront le calme et la solidarité au cabinet. Désormais, certains de ses collègues expliquent à qui veut les entendre qu?ils ne peuvent plus descendre dans leur circonscription à cause de la NRPT ou du réaménagement d?allocations sociales que le grand argentier a initiés.
Le Premier ministre n?est plus d?aucune aide à Rama Sithanen. C?est à peine s?il mentionne et défend vigoureusement la réforme lors de ses sorties publiques. Le taux de change de la roupie faiblissant, une mini-vague d?augmentations sévit pres-que tous les mois. Et insidieusement, au sein de la population, les hausses de prix et les soucis quotidiens finissent par être tous rattachés aux effets du budget Sithanen.
Fin 2006, le ministre des Finances est quelque peu désorienté. Dans un entretien à l?express dimanche, il avoue « qu?il faut plus de cohésion à l?intérieur du gouvernement ». Le ministre est inquiet, et ne se prive pas, quand il est en petit comité, de demander à ses interlocuteurs privilégiés qui dit quoi sur lui. Entre-temps, inexorablement, les critiques de certains de ses collègues se font de plus en plus virulentes. Tandis que la cote de popularité du gouvernement semble diminuer de mois en mois.
En fin d?année, alors que le prochain budget entre presque dans sa phase de préparation, celui de 2006 rattrape Sithanen. Il croyait la question des frais d?examens et de la fermeture de la Development Works Corporation (DWC) réglés. Les deux lui explosent à la figure.
Parmi les proches du ministre des Finances, c?est le désarroi. Rashid Beebeejaun, le ministre des Infrastructures publiques, aurait dû être le seul à boucler le dossier de la fermeture de la DWC. Mais c?est au bureau de Rama Sithanen que syndicalistes et employés de la corporation viennent manifester leur colère !
Dharam Gokhool, le ministre de l?Éducation, aurait dû gérer la question des frais d?examens du SC et du HSC en prévoyant une communication en direction des parents bien avant la fin d?année. Mais à la rentrée, c?est Rama Sithanen qui passe pour être le ministre sans c?ur ! L?amenant à improviser à la va-vite des solutions de financement pour certains ménages. Avec l?aide de quelques banques.
La perte d?un allié de taille
Parallèlement, des Sithanen Boys, pro-ches du ministre des Finances et nommés à la tête de certains corps parapublics, se disent victimes d?une mini-chasse aux sorcières. L?un d?entre eux explique même que l?hostilité de son conseil d?administration à son égard n?est pas nécessairement vue d?un mauvais ?il par le Prime Ministers?Office (PMO).
Pour corser le tout, Rama Sithanen perd, en début d?année, un allié de taille au PMO : Kailash Ruhee, l?ancien Chief of Staff de Navin Ramgoolam, récemment nommé ambassadeur à Washington. Ce dernier agissait comme une véritable courroie de transmission entre le PMO et les Finances. Proches des deux hommes, Ruhee était passé maître dans l?art de les amener à travailler ensemble tout en prévenant les possibles tiraillements.
« Les choses n?en seraient probablement pas arrivées là si Ruhee était encore présent », confie un ministre. Ce dernier aurait vraisemblablement mesuré la détermination de Ramgoolam à nommer Bheenick à la tête de la Banque de Maurice. Et probablement aidé à réconcilier les deux positions. Mais en l?absence de ce médiateur, c?est la nouvelle garde prétorienne de Ramgoolam, très rouge, qui conseille le Premier ministre.
Ramgoolam ira-t-il jusqu?à satisfaire le plus ardent souhait de son nouvel entourage : se débarrasser de son « ami » Sithanen ? On le saura dans les jours à venir.
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