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Choc des titans

19 février 2007, 20:00

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Faut-il lire dans la nomination de Rundheersing Bheenick, à la tête de la Banque centrale, une censure de la réforme menée par le ministre des Finances, Rama Sithanen ? Pour beaucoup, Bheenick incarne le Labour de la vieille garde encore hanté par ses démons mythiques.

L?un est libéral. L?autre incarnerait la vieille idéologie travailliste des années soixante-dix. L?un se positionne comme pro-business. L?image d?anticapitaliste colle à la peau de l?autre. L?un se présente comme Mr Clean. Difficile de pardonner à l?autre ses combines et magouilles d?hier. Autant dire qu?un réel fossé idéologique semble séparer le ministre des Finances Rama Sithanen et Rundheersing Bheenick, depuis peu gouverneur de la Banque centrale. Ce clash des titans oppose le réformateur profilé par la Banque mondiale au conservateur pur jus travailliste.

Bheenick est jugé à son premier et unique budget, présenté en 1996, alors que le Parti travailliste et son allié du jour, le MMM, venaient tout juste de s?installer au pouvoir. Le ministre des Finances d?alors succédait au grand argentier d?aujourd?hui. Une certaine dose d?animosité et de rivalité était à prévoir. Mais les combines et les maladresses du ministre vont très vite lui valoir non seulement le courroux du monde des affaires et, partant, de Sithanen, mais aussi la censure de son propre Premier ministre.

Aujourd?hui encore, de nombreux travaillistes considèrent le budget Bheenick comme étant le seul qui ait vraiment eu une âme travailliste. En somme, ce budget- là passait la raclette de très près pour permettre à l?Etat d?engranger davantage d?argent. En contrepartie, le budget Bheenick augmentait les dépenses de l?Etat par pratiquement 25 %. Ceux qui ont la mémoire des années travaillistes sous feu Sir Seewoosagur Ramgoolam avancent qu?à l?époque, la politique budgétaire n?était guère différente.

Mais un regard plus rapproché au budget Bheenick permet d?esquisser un certain profil de l?administration travailliste d?alors. Celui-ci n?est pas différent de ce que peut laisser comprendre le discours de certains députés du gouvernement qui s?opposent à la réforme Sithanen d?aujourd?hui.

Le budget Bheenick levait Rs 3 milliards à travers une offensive fiscale : doublement de la sales tax, augmentation de la taxe sur la restauration, introduction d?une taxe sur le plastique et imposition à hauteur de Rs 300 millions de l?aubaine réalisée par l?industrie sucrière sur la récolte de 1996. Beaucoup ont décelé dans ce budget une volonté de brimer les capitalistes traditionnels symbolisés par les industries sucrière et hôtelière.

?La ponction de Rs 300 millions faite à l?industrie sucrière est un mauvais signal?, commentait l?économiste Pierre Dinan. Raj Makoond, directeur du Joint Economic Council, s?inquiétait également du fait que deux secteurs productifs du pays aient été taxés. ?Un budget qui est contre la relance de l?économie?, renchérissait Rama Sithanen, faisant alors partie de l?opposition extra-parlementaire.

Qu?aurait à dire aujourd?hui Rundheersing Bheenick sur le premier budget travailliste de Sithanen? Le nouveau gouverneur de la Banque centrale ne veut pas jeter de l?huile sur le feu, allumé par le ministre des Finances à l?annonce de sa nomination. Mais n?était-ce cette réserve, il aurait probablement eu des propos pas très différents de ceux du noyau contestataire au sein du gouvernement du jour. Mais est-ce certain ?

Sur quelques points, le ministre Bheenick d?hier rejoint son successeur d?aujourd?hui. Ainsi, il avait préconisé que tous les revenus soient désormais impo-sables : intérêts sur épargnes et dividendes, abolition des régimes spéciaux gouvernant les compagnies cotées en Bourse et pour les Unit Trust?Ces mêmes mesures font aujourd?hui partie d?une réforme de la structure des impôts directs initiée par le budget Sithanen. Comme Bheenick, ce dernier impose également l?industrie du tourisme en lui réclamant, toutefois, une taxe de solidarité. Mais les similitudes ne vont pas plus loin.

Sithanen fait montre d?un engagement pour assouplir les structures afin de rendre l?économie plus business-friendly. Il multiplie les incitations à l?investissement qui passe forcément par une facilitation de l?accès au capital, une élimination des rigidités structurelles pénalisant l?obtention des permis et une protection des investissements en général.

Sur ce plan, il diffère de Bheenick en approche et en philosophie. En sus d?imposer l?industrie sucrière et le tourisme, celui-ci n?avait pas prévu grand chose pour la relance. Peut-être estimait-il que les ?gros-capitaux? ont suffisamment de muscle financier pour se tirer d?affaire ? Un peu comme ce que semble dire les voix contestatrices au sein du gouvernement actuel. Sithanen, disent-elles, fait trop de concessions au secteur privé traditionnel et pas assez d?effort pour favoriser de nouveaux entrants dans des secteurs traditionnels et émergents.

Pourtant, contrairement au budget de 1996-97, celui du jour fait la part belle à la démocratisation de l?économie. Un fonds spécial et important (Rs 750 millions) y a même été consacré pour les quatre ans à venir. Ce serait un bon début si ceux responsables de la commission sur la démocratisation de l?économie proposaient enfin un plan viable pour favoriser l?entrée dans le monde du business de ceux qui n?ont ni capital ni culture d?affaire ?

Bheenick a été jugé et condamné comme un mauvais ministre des Finances et idéologue rétrograde à la base de son unique budget. Peut-être que le pays aurait eu une opinion différente du professionnel si celui-ci lui avait donné l?occasion de le voir évoluer dans le temps ?

Mais Rundheersing Bheenick ne nous a pas donné ce loisir. Pas plus qu?il ne se l?est donné à soi-même. Plusieurs incidents trahissant un manquement, grave dans certains cas, à l?éthique ont noirci son image. Il y a eu d?abord cette magouille avec la Banque centrale pour créer un déficit artificiel dans le budget de sorte à pouvoir blâmer son prédécesseur de mauvaise gestion. Que peut-on espérer d?un homme capable de telles transactions douteuses ?

Il y a ensuite eu l?affaire Amcol-Guibies qui a trahi, pour certains, l?esprit affairiste de l?actuel gouverneur de la Banque centrale. Il lui est reproché d?avoir vendu à Roland Maurel et à son partenaire singapourien l?exclusivité de l?organisation des courses hippiques à Maurice pour dix ans. Arrachant ainsi cette activité lucrative du contrôle du Mauritius Turf Club, autre symbole. L?enquête instituée pour faire la lumière sur l?affaire l?a dédouané. Mais ils sont des taches qui sont indélébiles. Celle de la boue, plus particulièrement.

Shyama SOONDUR

Un précédent...

Les années se suivent et?se ressemblent quelque peu. Un quart de siècle plus tard, Rama Sithanen marchera-t-il totalement dans les traces de celui qui était ministre des Finances en 1982 ? 19 octobre : Paul Bérenger démissionne de son poste aux Finances, quatre mois seulement après avoir pris ses fonctions. Pour le réintégrer seulement quelques jours plus tard. Il s?exprime en ces termes lors d?une interview accordée à ?l?express?, datée du mercredi 20 octobre, ?Après avoir informé le PM de ma décision, j?ai soumis ma démission au gouverneur-général.? (NdlR. Sir Dayendrath Burrenchobay).

Il a alors indiqué avoir rencontré le PM, Anerood Jugnauth, une première fois dans la matinée et une deuxième fois au cours de l?après-midi du 19 octobre. Ce même Premier ministre qui, plus tard dans la soirée, sommé de réagir à chaud sur cette démission, éludera la question ?parce qu?il n?en avait pas été avisé officiellement?.

Dans un premier temps, Paul Bérenger avance la thèse de ?coups bas que j?estime avoir reçus d?un Senior Minister du gouvernement.? Un différend qui l?oppose à ?un ministre de mon parti?. En l?occurrence, Kader Bhayat, ministre du Commerce et de l?Industrie de l?époque. Des tiraillements entre le MMM et le PSM qui nuisent au bon fonctionnement du gouvernement MMM-PSM-OPR sont aussi dans l?air du temps. Mais Paul Bérenger précise que le fondement de la crise réside sur sa stratégie économique comportant des choses douloureuses telles que l?augmentation des prix du riz et de la farine ainsi que la ?sales tax?. Plus précisément parce que les rats ont commencé à quitter le navire. Pourtant les parlementaires savent, dès la présentation du budget le 30 juillet, que cette mesure impopulaire est le pivot central du réajustement structurel du budget. Coup bas et traîtrise, dira-t-il de ?certains qui savaient quel effort cette responsabilité exigeait? et qui ont commencé à ?contester ce qu?ils avaient voté au Conseil des ministres du 8 octobre?. Date à laquelle le Conseil des ministres lui confie la responsabilité de préparer la présentation au public de l?augmentation des prix. Et cela, après sa présentation de sa stratégie économique à la commission mixte MMM/PSM. Le reproche lui est ainsi fait ?d?être l?homme du FMI et du secteur privé?. Tandis qu??eux? ?se présentent comme les sauveurs du petit peuple.? Les choses se sont envenimées quand ce sentiment, ayant trouvé un début d?écho dans les rangs des parlementaires de la majorité gouvernemental, a fini par semer le doute dans la tête du PM. ?Ce qui m?a poussé à prendre cette décision c?est l?attitude du PM devant la situation.? Une trahison, dit-il, qu?il a essuyée lorsqu?il a entamé des contacts préliminaires qui pouvaient déboucher sur un prêt étranger massif. Le prêt en question était d?un Rs 1 milliard à un taux de 8 % à 9 %. ?Taux acceptable au FMI et à la BM qui pourrait être utilisé à travers la BoM pour des projets directement productifs.? Une démission qui intervient alors même qu?une mission de la BM dirigée par Michel Devaux est attendue à Maurice. Consternation et surprise dans le secteur privé. Curieuses similitudes ? Non, la vie politique est un éternel recommencement.

Premila DOSORUTH

Le super fonctionnaire

Rundheersing Bheenick est un fonctionnaire de carrière qui a fait une brève incursion dans la politique en 1995-2000 sous la bannière du Parti travailliste- MMM. Il n?a pas eu l?investiture de son parti pour un autre mandat, sa réputation ayant été ternie lors d?un passage court mais mouvementé aux Finances. Depuis, il s?est lancé dans les affaires, notamment en tant que consultant. Bheenick est économiste de formation. Après avoir enseigné à l?université de Maurice avant de poser définitivement ses valises au ministère du Plan et du Développement économique. Il y a été ?Secretary for Aid? et a été promu directeur du Plan en 1980. En tant que tel, Bheenick a été associé de près à la préparation et à la mise en oeuvre de programme majeurs de restructuration économique du pays.

La Banque centrale, garant de la stabilité des prix

La banque centrale et sa crédibilité sont au c?ur de la présente crise politique. Le ministre des Finances se propose de démissionner pour montrer son désaccord avec le choix de gouverneur fait par le Premier ministre. Qu?est-ce que cette institution ?

La Banque centrale est l?autorité qui administre la politique monétaire d?un pays. En clair, elle s?occupe de préserver l?intégrité et la valeur de la monnaie locale. C?est aussi son rôle de superviser le fonctionnement des banques commerciales. Elle émet les permis d?opération et veille au respect des conditions qui y sont attachées. Elle donne également les grandes orientations relatives aux moteurs de développement à être privilégiés.

Mais la responsabilité première de la Banque centrale, telle que prescrite par le Bank of Mauritius Act de 2004, est de garantir la stabilité des prix. Les prix sont stables quand, en moyenne, les augmentations sont suffisamment petites et étalées dans le temps pour ne pas influencer les décisions des consommateurs et les investisseurs.

Or, à Maurice, les prix ont été très loin de la stabilité ces derniers temps. Au contraire, les Mauriciens se plaignent de perte soutenue dans leur pouvoir d?achat. Est-ce là le résultat de la non-intervention de la banque centrale ? Il est généralement pris pour acquis que le pays a délibérément laissé la roupie se déprécier.

La banque centrale dispose de plusieurs outils monétaires pour stabiliser les prix. Elle peut le faire en jouant sur les taux d?intérêt de sorte à influencer la disponibilité de liquidités et le taux de change. A son tour, cela a un impact sur l?inflation.

Une manière simpliste de l?envisager est la suivante : des taux d?intérêt élevés incitent les gens à épargner davantage et à emprunter moins. De fait, la consommation et donc la demande pour les biens et services de même que pour les devises nécessaires à leur achat, régressent. Une baisse dans la demande entraîne une stabilisation des prix.

Puisque la disponibilité de la liquidité influe sur les prix, la banque centrale peut intervenir pour en éponger un excès ou alors pour combler un manque. Elle peut vendre des bons du Trésor ou acheter des titres et autres valeurs. Elle peut augmenter ou baisser le seuil de la part de leurs réserves que les banques commerciales doivent garder auprès d?elle. De même, elle peut jouer sur le taux d?intérêt réclamé aux banques commerciales lorsqu?elle leur avance de l?argent. Celui-ci définira le taux que le client va payer à son tour.

La Banque centrale, y compris la nôtre, appartient à l?Etat. Pourquoi alors revendique-t-elle son indépendance? C?est pour éviter de devenir un instrument entre les mains de politiciens. Ceux-ci peuvent l?utiliser pour engager le pays dans un cycle de booms et de récessions. Ils peuvent être tentés de booster l?économie à l?approche des élections générales, sans tenir compte de la santé de l?économie dans la durée.

Une Banque centrale indépendante est également plus crédible auprès des acteurs du marché monétaire. De fait, elle est plus facilement suivie. La prévisibilité et fiabilité de l?institution sont très importantes pour un développement stable et durable. Du reste, les bailleurs de fonds insistent sur l?indépendance des banques centrales, synonyme pour eux de la transparence dans le processus de prise de décision.

L?indépendance de la banque centrale se situe surtout au niveau des opérations et de l?administration. Des directeurs sont nommés par le gouvernement et ceux-ci font et gèrent la politique monétaire en toute indépendance des politiques.

Le gouvernement du jour a tout de même une certaine influence sur l?institution. L?ampleur de celle-ci dépend de ceux qui en sont à la tête. Or, c?est le Premier ministre qui nomme le gouverneur de la Banque centrale, même s?il est vrai que la nomination doit être avalisée par le président de la République de Maurice.

S. S.

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