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Ces Chagossiens à qui on refuse d’accorder la moindre possibilité de «tenter leur chance»
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Ces Chagossiens à qui on refuse d’accorder la moindre possibilité de «tenter leur chance»
Ils ont été déracinés de leurs îles natales et forcés de s’installer à Maurice. Certains vivent un second déracinement : les Britanniques leur nient la possibilité d’un regroupement familial.
Le 13 mars 1968, au lendemain de l’indépendance, naissait Marie Thèrese Flore. Dans sa petite case en tôle à Cassis, elle grandit avec la toute nouvelle Nation mauricienne, en se nourrissant l’imaginaire des histoires contées par les natifs des Chagos. Nul ne pouvait deviner que le déchirement allait se perpétuer.
 
C’est en 1966 qu’Adeline Jaffar, la mère de Marie Thérèse, débarque à Port-Louis en compagnie de sa grand-mère, Elodie Jaffar, originaire de l’île des Trois Frères. Adeline Jaffar est alors âgée de 14 ans. Elle a tout juste seize quand elle accouche de son aînée, Marie Thérèse.
42 ans plus tard, Marie Thérèse Flore est révolté devant l’attitude des Britanniques. Contrairement à ses frères et sœurs, elle n’a pas droit à une reconnaissance du gouvernement de la Grande Bretagne. Reconnaissance qui lui aurait donné droit à un passeport britannique et lui aurait permis de rejoindre sa mère, ses frères et sœurs en Angleterre. Pour tenter sa chance, dit-elle.
«Tenter sa chance», leitmotiv des descendants des Chagossiens qui n’ont connu que misère et stigmatisation depuis que les autorités les ont obligés à s’installer à Maurice. Tenter sa chance, même si c’est dans un pays frappé de plein fouet, ébranlé, fragilisé par les crises internationales successives et qui s’enfonce encore dans le marasme économique. Qu’importe. Cela ne peut être pire que quarante ans de survie misérable dans les faubourgs de l’île Maurice indépendante.
«Tenter sa chance». C’est, aussi, l’unique espoir que nourrit Marie Thérèse pour une vie meilleure. Mais, elle, n’a pas droit au passeport britannique. Elle est né trop tôt…dit-on au Cascade Building, siège de la haute commission britannique.
Elle fait, en effet, partie de ces enfants de Chagossiens qui sont nés avant le 26 avril 1969. Une des raisons pour laquelle le gouvernement britannique ne reconnaît pas un enfant né d’une mère chagossienne. Les enfants nés d’un père chagossien mais qui n’a pas épousé la mère, Mauricienne ou Chagossienne, n’ont pas droit, non plus, à ce fameux document. Ni ceux né de père et de mère chagossiens qui n’ont pas officialisé leur union.
Et pourtant, ils ont tous vécu dans les îles de l’archipel accaparé illégalement par les Anglais. Ils sont, aujourd’hui, 583 dite de la «deuxième génération», ceux qui sont nés à Maurice et à qui on refuse un passeport britannique. Tous crient à l’injustice. Pire, c’est un deuxième déchirement.
«Après avoir déraciné nos parents et séparé nos familles dans les années soixante, voilà que les Anglais nous font subir un nouvel éclatement familial. Zot pe kas nou fami an de.» Marie Thérèse s’emporte un peu. Mais on ne s’énerve pas qu’on reçoit des gens chez soi. Elle s’excuse, rapidement. Et continue à nous raconter son histoire.
Sa mère, Adeline Jaffar, ses deux frères et sa petite sœur se sont tous envolés pour l’Angleterre. Sa sœur Josette est déjà en possession de son passeport. Elle ne peut, cependant, abandonner ses quatre enfants. Surtout les plus jeunes. Sinon elle serait, elle aussi, partie «tenter sa chance». Marie Thérèse est la seule qui est née trop tôt…pour les Anglais uniquement, sans doute.
D’autres ont laissé à Maurice conjoint et enfants convaincus d’une réussite qui permettrait par la suite un rapprochement familial. En août 2007, Yolande Baronet laisse derrière elle son mari, ses trois enfants et son petit village de Pointe-aux-Piments pour rejoindre la capitale anglaise. Ils ont promis de se battre jusqu’à ce que tous puissent enfin revivre en famille dans ce qui devrait être une vie meilleure.
Trois ans que mari et femme remuent ciel et terre pour un rapprochement familial qui se fait toujours attendre. Yolande n’a pas vraiment pu s’en sortir. Contre vents et marées, elle a pu faire venir sa cadette âgée de 13 ans. Il y a quelques mois, ils ont cru au miracle.
Le mari Eddy Baronet, qui en s’abonnant à deux métiers à la fois – il est pêcheur avant le lever du jour et maçon pendant la journée – a pu rassembler les Rs 70 000 nécessaires pour une demande de visa de deux ans pour lui et pour sa benjamine âgée de 5 ans. Il dépose sa demande auprès de la haute commission. Demande rejetée sous prétexte que la femme ne peut les accueillir. Les autorités ne rembourseront pas les Rs 70 000. C’est la règle. Trois ans de sacrifice partis en fumée.
«Quand et comment est-ce que je pourrai économiser une telle somme de nouveau», se demande Eddy. Au cours de ces trois dernières années, il s’est occupé de ses trois enfants tout en travaillant deux fois plus qu’avant. Il s’était fixé un but. Aujourd’hui, Eddy semble gagné par le découragement. Combien de temps lui faudra t-il pour être en mesure de soumettre une nouvelle demande ? Un sourire et une larme…La conversation s’arrête là.
Direction Pointe-aux-Sables où nous attendent Jonny André et sa sœur Rela. Jonny, 43 ans, est lui aussi né «trop tôt». Sa mère accouche, le 22 mai 1967, le lendemain de son arrivée à Maurice. «Le bateau devait d’abord transiter par les Seychelles. Mais la mer était démontée et le capitaine a mis le cap directement sur Maurice. Si la mer était navigable je serais peut être né aux Seychelles où alors dans les eaux internationales», raconte Jonny. Une histoire que lui racontait souvent sa mère.
Sa sœur Rela non plus n’a pas droit au passeport britannique. Comme son frère et sa grande sœur, elle est née trop tôt. Les deux sœurs sont nées dans les hôpitaux mauriciens avant la déportation définitive à Maurice. Leur père, d’origine mauricienne, parti travailler dans les plantations de cocos aux Chagos y a connu leur mère. Ils y ont construit une petite maison.
A chaque fois que sa femme était sur le point accoucher, il l’a emmenée à Maurice pour qu’elle bénéficie d’un meilleur encadrement médical. Ce qui fait que tous les enfants de la famille André, même ceux qui ont vécu les premières années de leur vie là-bas, ne sont pas considérés comme des natifs des Chagos.
Et puis, il y a ces natifs des Chagos qui ne sont pas reconnus par ces mêmes autorités. C’est le cas d’Elodie Jaffar, la grand-mère de Marie Thérèse. 80 ans, dont 44 à rêver d’un éventuel retour «dan zil». Ses deux enfants sont nés sur l’île des Trois-Frères. La tombe de sa fille ainée s’y trouve d’ailleurs.
Elle non plus n’a pas droit à un passeport britannique. Ses parents n’avaient pas jugé utile de déclarer officiellement sa naissance. «Cela n’avait pas d’importance à l’époque», raconte ses petits-enfants. Donc, elle n’est pas reconnue par les autorités britanniques.
Ceux-là même qui l’ont déportée, arrachée de son île et contrainte à l’exil. Pour ceux qui l’ont remise aux autorités mauriciennes en 1966, Elodie Jaffar n’existe pas. Et pourtant, cette vielle dame détient sa carte d’identité chagossienne, a eu droit au semblant de compensation reçue des britanniques de même qu’à un lopin de terre.
Ces petits-enfants raconte que grand-mère Elodie a fait une dépression quelques temps après son arrivée à Maurice. Depuis elle se serait enfermée dans un silence pesant. Les rares fois où elle prononce quelques mots c’est pour demander à voir sa fille, Adeline.
Nous lui demandons de nous raconter ce qui lui est arrivée depuis son départ des Chagos. Chagos… Elle se redresse et essaye de parler. A peine le premier mot prononcé que sa gorge se noue. Une larme brille dans le coin de son œil, son visage se referme, elle baisse la tête et s’envole, sans doute, vers des souvenirs que nous ne pouvons imaginer.
Plus aucune chance pour elle de tenter quoi que ce soit.
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