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Centres d’appels : L’envers du décor

25 juin 2006, 00:00

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Depuis peu ses voisins de quartier lui vouent une certaine admiration. « Li travaille Cybercite. Li ena ene bon poste labas », entend-on dire de lui. Ce jeune homme se rend tous les jours, ou presque, à l’imposant bâtiment d’Ébène, un badge magnétique accroché à la poche et un petit porte-documents en main.

Il travaillait, il y a deux semaines, pour une entreprise basée en France. Il était opérateur téléphonique et vendait des abonnements Inter-net à des clients français se trouvant à 11 000 km de là. Depuis peu, il a changé d’aile d’entreprise et d’aile dans le bâtiment. Vijay va toujours au boulot sapé de la même manière. Sauf qu’il a basculé du côté obscur des activités informatiques à Maurice. Avec d’autres jeunes de son âge, il anime désormais des tchats à caractère sexuel.

Les salons de tchats (conversations virtuelles) par short message service (SMS) des téléphones portables ou à travers Internet connaissent un boom en Europe. Ce qui amène les entreprises spécialisées dans ces activités à délocaliser vers des pays leur offrant une meilleure plate-forme où les coûts d’opération et de la main-d’œuvre sont plus compétitifs. C’est le cas de Maurice.

Les conversations tournent toutes autour du sexe. Les animateurs se travestissent même, en fonction du sexe de l’inscrit avec qui ils discutent.

C’est ainsi que Rachel apprend à travers une amie qu’un centre d’appels recrute des jeunes Mauriciens. L’offre est attirante : un salaire confortable à ceux possédant une bonne élocution en langue française. Ayant récemment complété son cycle secondaire, Rachel postule et décroche un entretien d’embauche au bout d’une semaine.

« La seule question qui m’a été posée était : pourquoi devrions-nous employer un animateur quand il y a déjà 5 000 inscrits qui discutent entre eux dans le salon ? », raconte Rachel. Le directeur du centre d’appels répond lui-même, en expliquant la nature de l’emploi. « Les animateurs doivent se faire passer pour des utilisateurs du salon et encourager ces derniers à envoyer des messages, en flirtant ou carrément inciter des réactions, quitte à se lancer dans des conversations au caractère sexuel explicite », explique-t-il en substance.

Prise de court, Rachel accepte quand même un test d’aptitude, et quelques minutes après elle apprend que sa candidature est acceptée. Suivent alors deux semaines de formation dans le centre d’appels.

« En fait, la formation se résume à se balader dans les couloirs du local, à se familiariser avec le système informatique en place et à observer le travail des autres animateurs. » Les conversations déroulant sur les écrans tournent toutes autour du sexe. Les animateurs se travestissent même, en disant être une fille ou un homme en fonction du sexe de l’inscrit avec qui ils discutent, pour engager un flirt et « l’encourager » à poursuivre la conversation.

Depuis, Rachel prend place devant son poste tous les soirs à 23 heures et enchaîne les discussions à travers son clavier, se référant de temps en temps aux pense-bêtes que l’entreprise met à sa disposition : « Le lexique du chat SMS », « La bible de l’animation » ou encore « Les tantras sexuels » et « Les 108 positions du kamasutra » pour ajouter de l’attrait à ses conversations.

Elle a une productivité d’environ 500 messages quotidiennement, soit plus de 10 000 par mois. Au coût de 1,50 euro la minute, elle génère des revenus d’environ Rs 585 000 à la compagnie basée en France. Son salaire par contre est de Rs 6 500 par mois, auquel s’ajoutent les primes qui sont calculées selon des critères établis par l’administration. Celle-ci revoit son barème de messages quotidiens demandés à la hausse régulièrement.

Rachel, non sans fierté, confie : « Mes amies se moquaient de moi avant, en disant que je travaille pour des cyber-proxénètes, mais en fin de compte elles m’ont rejointe car, Rs 10 000 par mois pour chatter sur Internet, ça attire. » Si l’animation de salon de tchat ne représente qu’une partie des activités des centres d’appels à Maurice, ces compagnies sont quand même plusieurs à opérer dans le domaine du cyber-sexe, employant une trentaine de jeunes chacun.

Mais outre la nature de l’emploi, les conditions de travail dans ces centres d’appels sont souvent difficiles, la productivité étant le mantra suprême.

Ainsi, les employés dont la productivité chute subissent les foudres de l’administration. Les rappels répétitifs se manifestent par des notes sur le bureau ou messages électroniques, rappelant constamment le barème que l’administration avait fixé pour l’animateur. Pression que certains employés ont souvent du mal à gérer devant les horaires de travail particuliers.

Des activités interdites à Maurice

De plus, le déphasage entre la législation mauricienne et française donne souvent lieu à des situations difficiles pour les employés. Si en France, l’on pratique les 45 heures par semaine avec une certaine flexibilité, la loi mauricienne stipule qu’un employé doit travailler un maximum de huit heures par jour. On assiste souvent à des cas d’abus dans certains centres d’appels où les employés sont souvent amenés à travailler à un rythme infernal selon l’horaire européen, donc en contrevenant la loi mauricienne.

Ganesh Ramalingum, directeur de Data Communication Ltd, émet de sérieuses réserves : « Nous ne pouvons opter pour ce créneau spécifique parmi tous les secteurs d’activités possibles dans les Tic. » Avant de faire ses suggestions.

« Il faut que le Board of Investment identifie clairement le secteur d’activité d’un centre d’appels et délivre un permis selon celui-ci. L’ICT Act est clair à ce sujet. Si on soupçonne des dérives, il faudra que le BOI fasse une enquête. Nous devons peser le pour et le contre entre l’intérêt d’avoir certaines activités à Maurice et ses conséquences sociales. »

Si ces activités à caractère sexuel demeurent parfaitement légales en Europe, elles sont interdites à Maurice. À un moment où le gouvernement, tente désespérément d’attirer des investisseurs étrangers sur nos rives, le flou juridique entourant cette activité à Maurice pourrait écorner l’image de marque que veut se donner la Cyber île Maurice.

R. B. et A. B.

Le flou persiste

Personne n’a rien à se reprocher. Interrogé à ce propos, le ministre des Technologies de l’information et de la communication a fait référence aux articles 46 et 47 de l’Information and Communication Technology Act. « Les sentences en ce qui concerne ces délits sont très sévères. On parle de cinq ans de prison et jusqu’à Rs 1 million d’amende. Mais s’il n’y a pas eu de poursuite jusqu’à présent, c’est parce que les gens qui reçoivent ces messages ne les trouvent pas obscènes ou ils savaient à quoi s’attendre. » Tandis que les centres d’appels se contentent de dire qu’ils opèrent légalement suite à l’obtention d’un permis des autorités locales compétentes ou du BOI, celui-ci botte en touche. « Je n’ai pas de commentaire à faire à ce sujet. Au BOI nous encourageons les centres d’appels à avoir un code d’éthique et de la déontologie dans leurs activités », explique Lillka Cuttaree Gujjalu, responsable du BPO, secrétariat du BOI.

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