Publicité
Ce que je crois
Dans un État démocratique, républicain et laïc, ce n?est pas Dieu, quel que soit le nom qu?on veuille lui donner, qui fait les lois. Ici-bas, elles sont promulguées par des hommes afin d?organiser la vie en société. La grande conquête de nos sociétés modernes et de l?émancipation humaine est précisément la sécularisation de la société et la liberté de conscience, la liberté de croire ou de ne pas croire. En vérité, la liberté religieuse n?est qu?une conséquence de cette liberté conquise. La République, depuis, n?a pas de religion ; elle a seulement appris à s?en accommoder parce qu?elle ne nie pas, par ailleurs, sa force sociale.
Il arrive que les hommes aient des avis qui divergent sur l?interprétation des lois en vigueur, y compris sur des questions touchant à l?organisation des religions. L?État laïc s?en remet alors à l?expertise de ses juges investis du pouvoir de rappeler ce qu?exige l?intérêt commun. Ils le font selon une stricte lecture de la loi des hommes. Le livre sacré de la République, c?est la loi. La République n?en connaît aucun autre.
Il en découle naturellement que tout citoyen qui s?estime lésé dans la jouissance de ses droits, par qui que ce soit, est habilité à réclamer des autorités judiciaires de l?État le respect de ses mêmes droits. Il doit pouvoir le faire sans crainte de représailles ni intimidation d?aucune sorte. Le cas échéant, la police sait agir contre les instigateurs et les fauteurs de trouble. Si cette règle élémentaire est bafouée, il n?y a plus de République.
Malgré sa jeunesse, la nation mauricienne s?est dotée d?un arsenal juridique approprié, qui la rend tout à fait capable de gérer, dans le respect des croyances individuelles, le large éventail des pratiques cultuelles de ses citoyens. Un principe sacro-saint a toujours guidé les pouvoirs publics : en aucun cas, la liberté des uns ne doit entraver celle des autres. C?est ce que plusieurs de nos juges et ex-juges, Robert Ahnee, Saheeda Peeroo, Paul Lam Shang Leen n?ont cessé de proclamer. Et à tour de rôle, chacune de nos principales associations religieuses s?est fait rappeler à l?ordre : une organisation chrétienne particulièrement exubérante et sonore dénoncée par le Dr Aumeer et ses voisins, un « sabha » de Coromandel attaqué par un voisin, et, plus récemment, une mosquée dans une région résidentielle de Quatre-Bornes.
On le voit bien, il ne s?agit pas ici de liberté religieuse mais du respect de la loi. D?une simple loi introduite pour protéger la santé des citoyens. L?État mauricien, comme pratiquement tous les pays modernes, a réglementé, en se basant sur des normes internationales, le niveau de pollution sonore acceptable dans la vie en société. Parce que le bruit est une cause de multiples maladies. Si les organisations religieuses ? elles ne sont pas les seules ? ne respectent pas les règlements en vigueur, les citoyens ont le droit de s?en plaindre.
Mais dès que l?on aborde des questions liées à l?organisation religieuse, jaillissent les cris confondus des croyants de bonne foi et des hypocrites de mauvaise foi, tous prétendant que la liberté religieuse risque d?être mise en péril. Il faut vraiment que les croyants vociférants de tout acabit cessent de s?immiscer dans le domaine public. Le domaine public, c?est l?affaire de l?État.
Sur le domaine religieux, l?État n?a pas d?opinion. Il relève de la sphère privée. Personne ici, ni l?autorité publique si frileuse, ni nos juges si respectueux ne menacent la liberté religieuse des Mauriciens. Personne ne peut prétendre que quand on parle d?amplificateurs et de pollution sonore, on parle de religion. Les amplificateurs ? comme d?ailleurs les cloches ? ne sont pas, que l?on sache, des prescriptions religieuses. Un juge de la Cour suprême indienne, appelé à juger une affaire similaire à celle instruite par le citoyen Gavin Glover, mais cette fois contre une « Church of God » bruyante qui bat des tambours le matin, rappelait :? « No religion prescribes or preaches that prayers are required to be performed through voice amplifiers or by disturbing peace and tranquility. »
Le problème, c?est le laxisme des autorités (in) compétentes et la (trop) grande tolérance de Mauriciens, qui encouragent des zones de non-droit inverties par des forces qui disent tenir leur légitimité de paroles révélées. L?État qui doit, en toute circonstance, démontrer sa neutralité, ne peut tolérer ces intimidations intempestives et outrageantes, d?où qu?elles viennent.
Dans l?affaire de la mosquée de Quatre-Bornes, après avoir affirmé s?être assurée que le droit des dévots musulmans ne sera nullement bafoué par l?interdiction de l?utilisation d?amplificateurs pour l?appel à la prière, la Cour suprême a choisi de protéger également la paix et la tranquillité de ceux qui sont affectés par cette pratique « illégale ». Les cours de justice, ici et ailleurs, ont toujours soutenu ce principe quelle que soit la pratique religieuse mise en cause. La jurisprudence indienne sur la question est extrêmement riche et va même plus loin. On a vu des magistrats, à Bombay, souligner que « the means of celebration of festivals must not disturb the peace and tranquility of the neighbourhood ». La Cour suprême à Kerala a déjà exigé d?une église chrétienne de ne pas utiliser des amplificateurs « on the ground that it would disrupt the law and it might be inconvenient for the other group of citizens? » Recensant toutes ces affaires, Sairam Bhat, un professeur de droit à l?université de Raipur, note : « In an organised society, rights are related with duties towards others including neighbours. »
Il ne peut pas y avoir d?objections à ce principe. La seule question qui demeure, c?est l?obligation de l?État de s?assurer qu?aucune confession religieuse ne bénéficie d?un droit refusé à d?autres. Il est clair qu?un groupe de fervents musulmans croit pouvoir fonder ses revendications sur le fait que d?autres, les églises chrétiennes notamment, puissent s?arroger le droit de faire sonner des cloches à longueur de journée. Je comprends ce sentiment d?ostracisme, bien qu?il reste à démontrer que les décibels des cloches outrepassent les dispositions des « Environment Protection (Environment Standards for Noise) Regulations » de 1997. Si c?est le cas, que l?on interdise les cloches ! Comme les amplificateurs, sonner des cloches n?est pas une prescription religieuse. Cet instrument profane est entré dans la tradition des églises chrétiennes depuis relativement peu de temps, d?abord pour appeler les moines aux offices avant de servir surtout de moyen de communication.
Alors pas d?amalgame ! Parler à Dieu, c?est l?affaire des dévots. Contrôler le bruit, c?est celle des gouvernements. Qui ne sont pas, je l?espère, aussi sourds que Dieu !
Publicité
Publicité
Les plus récents