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Ce français qu?on enterre
APRES 40 ans de combat pour la reconnaissance du créole, Dev Virahsawmy se montre optimiste. Il a raison de l?être en ce qui concerne la langue créole. Il a lui-même enlevé l?obstacle majeur à sa progression, c?est-à-dire renoncé à sa graphie qui avait empêché un consensus autour de sa standardisation. Il est réconforté ?par le fait que deux institutions dont l?Eglise catholique ont pris les choses en mains?. Je me réjouis avec lui.
Faisons un survol rapide du développement de l?éducation à Maurice.
Les rapports sur l?éducation de 1906, 1923, 1941, 1947 et 1977 vont tous dans le même sens. Je cite : ?English, a language which was foreign to all the pupils??; ?The English language was a blind alley?; ?The system is more likely to produce illiteracy?. En 1982, Issa Asgarally déclarait encore : ? Il faut en finir avec l?hégémonie de l?anglais? alors que pour Dev Virahsawmy, ?the most important fault is the wrong medium of instruction?. La même année, au National Seminar on Languages Issues, les mêmes constatations furent exprimées et cela continue aujourd?hui.
LE PROJET
Dev Virahsawmy propose, et d?une, que le créole devienne le médium unique d?enseignement au primaire, et de deux, que l?anglais soit enseigné oralement d?abord puis par écrit pour déboucher au secondaire comme médium d?enseignement ?parce que c?est une langue facile?, et de trois, que les langues orientales, le français et autres langues étrangères soient introduites au niveau secondaire comme matières à étudier.?Pour commencer, nous n?aurons qu?à préparer le programme d?études pour le Std I. L?expérience nous aidera à préparer le programme de Std II l?année suivante, et ainsi de suite.? Excellente mise en oeuvre du projet. Mais c?est l?évolution de la pensée de Dev Virahsawmy qui me rend perplexe.
THE THREE MEDIUM SCHOOLS
Pendant des années, Dev Virahsawmy a prôné les three medium schools afin de respecter les langues maternelles des enfants mauriciens, à savoir le créole, le bhojpuri et le français. Il y a quelques années, il me disait que le bhojpuri perdait du terrain en faveur du créole. Quelle est la situation exacte aujourd?hui ? Je ne le sais pas.
Par contre, ce que je sais et que je constate, c?est l?avancée spectaculaire de la langue française, décrite comme une francophonie galopante ! Les enfants vivent de plus en plus une immersion linguistique française à travers la radio, la télévision, les journaux, les touristes etc.
La francophonie galope jusqu?à la porte d?entrée du Playgroup de Pushpah Lallah : école maternelle, crèche, heures d?ouverture, mots français affichés en grand. De plus en plus d?enfants de langue créolophone-francophone comprennent le français. C?est un fait. ?Le français et le créole doivent marcher ensemble, disait Jean-Marie Leclézio. Le français a besoin d?être enrichi par le créole, qui est une langue soeur, une langue assez semblable d?ailleurs, parce qu?il ne faut pas oublier que le français? c?est un créole du latin? Toutes deux tendent vers la même réalisation : celle d?une parole qui échappe à la dominante anglaise.? J. M. Leclézio nous demande ?d?assumer les problèmes de langues?. J?y ajouterai : ?Il faut aussi assumer notre histoire.?
LECTEURS À HUIT ANS
Dev Virahsawmy a raison de promouvoir l?enseignement des compétences fondamentales (Std I, II, III) dans la langue de l?enfant, d?utiliser sa base linguistique , de plonger dans ce réservoir de mots que l?enfant possède pour structurer son intelligence et obtenir ce résultat : lecteurs à 8 ans !
Dev Virahsawmy veut que les très jeunes élèves du primaire sortent du traumatisme babélisant causé par la langue anglaise comme médium d?enseignement dans le primaire. C?est une situation qui engendre des leçons particulières et gène toutes les langues maternelles. Mettez-vous à la place des élèves et des parents qui ont des moyens financiers pour remédier à cette situation. Mais mettez-vous surtout à la place des parents pauvres qui ne le peuvent pas ! Il y a 25 ans, 60 % des enfants échouaient au CPE. Maintenant, il n?y a que 40 % ! Est-ce grâce au niveau d?exigence abaissé ou grâce aux leçons particulières ? Sans doute les deux à la fois.
LE CRÉOLE COMME MÉDIUM D?ENSEIGNEMENT
Il est évident que dans certaines ZEP ou ailleurs, où les enfants sont monolingues créolophones, il faut introduire le créole comme medium d?enseignement afin d?accéder à un medium d?enseignement commun à tous au niveau du Std IV. Pour eux, ?le créole tout de suite?.
Mais pour les milliers d?enfants francophones ou bilingues créole-français, pourquoi aucun respect de leur langue ? Pourquoi cet enterrement de première classe de la langue française ? Je suis perplexe, car la seule langue, l?unique langue, qui soit à la fois : langue ancestrale, langue maternelle du terroir, langue de communication courante, langue internationale et langue dé-ethnitisée, c?est le français ! Sans doute est-ce là une question taboue !
LE BOOMERANG
Il y a 25 ans environ, le français était devenu langue facultative au collège. Par la suite, il y a eu un mouvement pour rendre le français facultatif au primaire. Je vois encore les immenses banderoles dans les villages : ?don?t impose French on our children.? L?opposition et le pouvoir étaient en faveur de cette mesure. Jagatsingh, Virahsawmy, Bérenger, Bhuckory, Ramlallah et d?autres voulaient que le français devienne facultatif.
J?écrivais alors un article intitulé Le Boomerang dans lequel je posais la question suivante : ?Si cette mesure devient une réalité, quels sont les élèves qui vont laisser tomber la langue française ? (un sujet en moins au CPE, moins de leçons particulières etc?) Quels sont les élèves qui vont la garder ? ? Les réponses étaient faciles et en prévoir les conséquences encore plus. Les places au soleil dans l?île Maurice de demain seraient alors pour les francophones. Le projet, qui annonçait des exclus, n?a jamais vu le jour. Ils ont compris que l?attaque contre le français était un boomerang !
LE PARADOXE
Dev Virahsawmy voudrait que la langue française disparaisse du cursus scolaire primaire. Dans quel but ? On est en droit de se poser la question. Les tentatives répétées ? aujourd?hui par Lalit et Dev Virahsawmy ? d?annuler l?existence de la langue française à Maurice par des mesures concrètes, si elles se concrétisent, vont produire leur effet boomerang. C?est paradoxal. Plus on cherche à donner des coups de pied au français, plus les chances augmentent pour que les francophones aient une place au soleil. M. Suttyhudeo Tengur l?avait bien compris. Qui d?autres ?
UNE QUESTION DE... FACILITE ?
La deuxième proposition de Dev Virahsawmy me laisse aussi perplexe : que le medium d?enseignement unique au primaire, à savoir le créole, débouche sur un medium unique au secondaire : l?anglais. La raison : ce serait plus facile ! Depuis quand, dans quel contexte historique, dans quel pays, le choix d?un medium d?enseignement dépend-il de la facilité (grammaticale ? lexicale ?) d?une langue ? (...) Pour justifier sa proposition que le créole doit déboucher sur l?anglais, Dev Virahsawmy parle d?une expérience concluante menée avec quelques élèves il y a quelques années. Quelles études sociologiques, quelles statistiques objectives et vérifiables viennent étayer cela ? Je fais moi plus confiance aux expériences menées sur le terrain, ici et ailleurs, et qui arrivent à d?autres conclusions. De toute façon, le choix d?un medium d?enseignement est régi par d?autres considérations que la facilité.
?MAKE HASTE SLOWLY?
?Le créole tout de suite?, dit Dev Virahsawmy maintenant. Je comprends son impatience. Depuis des décennies, on tourne en rond.
Il y a 25 ans, Utama Bissoondoyal écrivait : ?Infant class (4-6) : Kreol, Bhojpuri and French, Std I, II and III : only French is taught as a language. The transition from kreol to French is the easiest thing. French is also the choice, because it will be the main feeder language for the development of the Kreol language. I must say that I am personally inclined, in the long term, towards French as the medium of instruction and the major international language in Mauritius.? Cela pensé et écrit bien avant la francophonie galopante !
Mais il déclarait aussi à cette époque : ?Make haste slowly?. Aujourd?hui, il faut et on peut agir. Si on ne le fait pas : ?Cry my beloved country .?
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