Publicité

Catherine Servan-Schreiber traque le monde de l?itinérance

6 juin 2004, 20:00

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

lexpress.mu | Toute l'actualité de l'île Maurice en temps réel.

Catherine Servan-Schreiber, Parisienne indianiste, marquée du signe des initiés, poursuit, au gré des transhumances, son pèlerinage de chercheur-enseignant, sur la trace du monde de l?itinérance, en quête du Bhojpuri. Elle a plusieurs fois séjourné à Maurice, dans le cadre de colloques, conférences et réunions scientifiques. Ile qu?elle connaît aussi de l?intérieur, pour avoir résidé dans des familles. Elle nous parle de ses errances en Inde, au Népal et, par extension, au sein de la diaspora indienne à l?île Maurice, et de ses préoccupations présentes et futures.

? Vous portez un nom illustre, Catherine Servan-Schreiber. Parlez-nous de vos liens avec cette famille mythique.

C?est une famille de journalistes. Robert et Emile avaient fondé Les Echos, puis Jean-Jacques, qui a fondé L?Express, puis Jean-Louis, L?Expansion et le journal Psychologie. Une famille qui avait une ouverture au monde, une curiosité particulière pour le monde du voyage et, certainement, une grande liberté de penser. Famille issue du courant de philosophie juive-allemande, entraînée à penser par soi-même, à voir des sources hors de France. Famille à la pointe même de l?audace de la pensée, par rapport aux idées traditionnelles qui circulent en France à cette époque.

? Vous êtes indianiste. Qu?est-ce qui vous a lancée sur la piste du monde du Bhojpuri ?

C?est une tradition familiale. J?étais dans une famille d??orientalistes? : un oncle qui enseignait le Nepali, une tante, le Tibétain à la Sorbonne. Ce couple passait beaucoup de temps en Inde. A cette époque, le Tibet était fermé. Ils vivaient donc en Inde pour la collecte de leurs matériaux. Ils nous parlaient toujours de ce pays, des traditions indiennes et du Bouddhisme. Ils avaient fait venir chez nous un moine tibétain, un Rimpoche. Nous avons donc habité avec ce religieux. Et c?est toujours lié à l?exil des Tibétains des années 1950, lors de l?invasion du Tibet par la Chine. Nombreux sont ceux qui se sont réfugiés en Inde, en Suisse et en France.

? Quelle est votre démarche à partir de ces alluvions, tout ce magma qui vous est légué ?

Je me suis inscrite à L?Ecole des langues orientales, Institution nationale des langues et civilisations orientales (INALCO). La formation de trois ans ne m?a rien appris. Je n?y ai pas reçu l?enseignement auquel j?aspirais tant sur l?Inde. Mais c?est en écoutant Mme Vaudeville parler du Ramayana de Tulsidas et des textes de Kabir à la Sorbonne que j?ai trouvé ma vocation et mon maître à penser. Un terrain de recherches s?ouvrait. C?était en 1970.

Mme Vaudeville, mon guru, avait une vaste connaissance du XIXe siècle, parlant couramment plusieurs langues orientales. Elle comptait former trois disciples dans des langues et littératures indiennes différentes, et peu connues en France, nommément le Braj, (textes de dévotion krishnaïte), le Gujrati (langue du Gujrat) et le Bhojpuri (langue de tradition orale, par l?Uttar Pradesh). On pense que Kabir, le plus grand poète de l?Inde médiévale, a aussi écrit en Bhojpuri. Ca donnait un statut à cette langue. Je fus choisie pour le Bhojpuri.

? Pour la parisienne, cela présupposait des déplacements vers La Grande Péninsule. Quelle a été votre première destination ? Et votre réaction au contact de cette langue ?

A Bénares, j?étais l?élève de Krishnadev Upadhyaya, écrivain et collecteur de folklore. Il avait fondé une académie de littérature Bhojpuri. Sous sa direction, nous avons fait une collecte de chants bhojpuri villageois, de toutes circonstances : chants de saisons, de travail, de rituels? J?apprécie la beauté de cette langue à caractère naïf, fort réputée et considérée comme plus poétique que l?Hindi. Elle est souvent utilisée pour des films.

Mais ce sont les chanteurs itinérants et leurs petits livres qui m?intéressent le plus et que j?ai envie de creuser. Ils transmettent des contes, des épopées. Leur arrivée dans le village était un événement important. Leurs petits livres, que les gens achetaient, m?intriguaient beaucoup. Quelle littérature, comprenant des textes oraux et imprimés, circulait à travers ces solos accompagnés du sarangi ?

? Outre ces troubadours, quelles étaient vos autres préoccupations ?

Je me suis lancée ensuite dans une grande enquête entièrement différente. Les gens chantaient Alha-Udal, Bhartrihari, Gopichand, Lorik, et des épopées des caravaniers. J?ai édité en 1994 Traditions Orales dans le monde Indien, un collectif (Ed. Ehess) et fait un livre sur ce sujet en 1999 : Chanteurs itinérants du Nord de l?Indra Pradesh, sous-titré La Tradition orale Bhojpuri (Ed. L?Harmattan). J?avais créé une équipe, Traditions orales indiennes, au CNRS.

J?étais intéressée et par le contenu des répertoires des chanteurs itinérants, qui sont des textes de mystiques, un enseignement de la mystique shivaite, et par la beauté des formes musicales. C?est la transmission du message de renoncement. Je voulais comprendre la circulation de ces répertoires sous forme imprimée. J?ai alors commencé une étude des dynasties d?imprimeurs bhojpuri à Bénarès, Patna, Gorakhpur, Calcutta (un très grand centre de diffusion de cette culture) et au Népal.

? Quelle a été votre expérience du Népal ?

Beaucoup de Bhojpurophones, surtout les castes de commerçants, avaient un pied en Inde et un au Népal. Soit des caravaniers, de la caste des Teli, qui faisaient l?aller-retour, soit des propriétaires de boutiques dans les deux pays. Beaucoup étaient employés dans les usines de jute. C?était ma première incursion dans la diaspora Bhojpuri. Après, ce sera le Surinam et l?île Maurice.

? Quelle est la différence enregistrée ? Serait-ce la rencontre du métissage, comme à Maurice ?

On sort de la tradition indo-indienne pour une confrontation qui débouchera sur des formes métissées avec l?Europe et l?Afrique, comme à Maurice. Si l?on prend la situation de la musique Bhojpuri à Surinam, elle subit l?influence du Kaseko du Surinam. De même, la langue appelée le Sarnami, subit l?influence du Hollandais.

? Retrouvez-vous à Maurice de telles similitudes ?

En effet. On retrouve la trace des mêmes répertoires. Dans Lal Pasina de Abhimanyu Unuth, traduit en Français par Sueurs de Sang, on trouve mention des chants d?Alha-Udal par les premiers arrivants Bhojpourophones du Bihar. Un enseignement de littérature indienne se poursuit sur la base de ces textes au sein du département Asie du Sud de l?INALCO. C?est grâce à l?initiative d?une linguiste, Annie Montaut, qui a enrichi et rendu plus pertinent le programme d?enseignement en y introduisant le Sanskrit, les langues médiévales et la littérature moderne indienne en Anglais, une réelle révolution.

? Quid de la littérature mauricienne au sein de ces programmes ?

Elle trouve pleinement sa place puisqu?on l?aborde sous trois angles : en langue indienne même, avec les textes de Unuth et de Bhagat Madhukar, en langue française, Malcolm de Chazal, Ananda Devi, Vinod Rughoonundun, Carl de Souza, Barlen Pyamootoo, Natacha Apanah-Mouriquand, et en Anglais, à partir du collectif Mauritian Voices (compilé par Lynsey Collen). Je travaille en collaboration étroite avec Tirthankar Chanda, un Bengali spécialiste de littératures comparées. Traditionnellement assistent à ce cours des Mauriciens de France qui veulent retrouver leurs racines culturelles et linguistiques.

? Auriez-vous un projet immédiat ?

Dans le cadre d?une nouvelle équipe, L?Inde et le Monde, du Centre d?études de l?Inde et de l?Asie du Sud, de Paris, j?assure la coordination de la partie relative à l?océan Indien en collaboration avec mon collègue Appassamy Murugayan, de L?Ecole pratique des hautes études, 4e section, L?EPHE. Un enseignement de littérature indienne se poursuit. Nous associerons volontiers des chercheurs mauriciens ayant des travaux d?intérêt sur le sujet. *

Propos recueillis par Jeanne Gerval AROUFF

* Catherine Servan-Schreiber 54, Bvd. Raspail, 75006 Paris.

Publicité