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Bâtisseurs de cathédrale
Le roman des ?monsters trop humains?
1986 ? 2006 : 20 ans depuis qu?Ananda Devi a publié son premier roman. C?est donc l?année de la ?boucle bouclée?. Celle où Paule, la désespérante héroïne de Rue La Poudrière a vu naître sa petite s?ur Eve de ses décombres publiée en janvier dans la collection NRF aux éditions Gallimard.
?Certains pourraient dire que j?ai écrit le même roman.? Cinglant démenti. Celui que l?auteur a offert en analysant 20 ans d?écriture. C?était mardi à la résidence de Dominique Renaux, ambassadeur de France. Jouant aux jeux des différences (au moins sept), Ananda Devi a dressé le profil d?une ?uvre forte et violente, dans tous les cas, émouvante.
Révélation. à la fin de son exposé, l?auteur rassure (ou nargue) ceux qui y voient une fin ?trop désespérée?. C?est qu?ils ?n?ont pas vu les indices que j?ai semés vers la fin?. Vient ensuite l?aveu : ?J?ai mis 20 ans pour parvenir à une fin ouverte sur l?espoir.?
Eve marque donc la naissance d?un nouveau type féminin. ?Paule reste une victime de la vie et des autres alors qu?Eve refuse le nom de victime et devient la prédatrice. Si Paule court vers sa propre mort, Eve claudique vers sa libération.? Et d?expliquer comment elle souhaite que les personnages sortent par leurs propres moyens de l?enfer qu?elle érige autour d?eux. Des personnages aiguillés par une question : pourquoi le monde qui les entoure est-il devenu un piège ?
Regard de l?auteur sur le monde : ?On est de moins en moins libre d?agir comme individu. Il faut faire partie d?un collectif qui exige l?abandon du libre arbitre.? Elle le sait, ses personnages ?souffrent d?un profond individualisme. Ils sont isolés face à la collectivité?.
D?où ses romans construits comme des cercles concentriques. Le premier d?entre eux : L?île. ?Les noms de lieux sont presque aussi importants que les personnages?, dit-elle en citant Soupir, Troumaron, Brisée Verdière, Terre Rouge. Deuxième cercle, le corps qui enferme. Source de mépris, de préjugés, de convoitise, de déchirures. Des ?corps piégés qu?il n?appartient qu?aux personnages de se réapproprier?.
L??uvre d?Ananda Devi, ce sont aussi des ?stratégies de survie? élaborées loin de l?image de l?île tropicale. Et ?même si l?histoire se situe à Maurice, il y a des échos d?autres situations, tel l?embrasement des banlieues en France?.
L?auteur se défend de vouloir excuser la violence, ?mais pour la combattre, il faut la comprendre?. Faisant référence à son dernier ouvrage, elle explique que son intention n?était pas de dépeindre tous les adultes comme démissionnaires. Et qu?Eve de ses décombres est avant tout le roman des ?monstres trop humains?.
Harri Anenden : ?Un film mi-documentaire, mi-fiction?
Le lendemain de la projection. Même flegme, mêmes mots simples pour dire sa réalité. Celle du film ?classique? qu?il a voulu faire, avec pour références, le cuirassé Potemkine, Einstein et des images de Satyajit Rai.
Au final : La Cathédrale, présenté jeudi soir au Centre Charles Baudelaire. Vendredi donc, Harrikrisna Anenden s?est réveillé sans le blues du réalisateur. ?Pareil.? Sans avoir perdu le sommeil à force de se poser des questions sur la vie de son film. Non, aucune projection en salle n?est prévue. ?Ce n?est pas ma préoccupation.? Elle ne le deviendra, qu?une fois rentré à Genève. Il n?a pas non plus identifié les festivals où il pourrait tenter sa chance.
Le réalisateur vient de terminer un cycle de cinq ans. Il lui aura littéralement fallu un lustre pour mener à terme son projet. Il n?est pas pressé d?entamer un nouveau cycle. Ceci dit, il nous glisse quand même, qu?il a pris une retraite anticipée de l?Organisation mondiale de la santé ( OMS). Harrikrisna Anenden a le temps?
Avec la diffusion de La Cathédrale, Harrikrisna Anenden a atteint son but : adapter la nouvelle éponyme, écrite il y a 30 ans par son épouse Ananda Devi ( à l?âge de 17 ans). Présente lors de l?entretien elle dira, ?C?est une histoire qu?Harri a toujours aimée.?
?Je respecte la personne qui l?a écrite à cet âge?, devait dire son mari. Sans complexe, il dit qu?il y a mis ses ?amis? pour un ?tournage familial?. Des gens qu?il connaît depuis longtemps : comme Micheline Virahsawmy, surprenante en ?longaniste?.
Parmi eux, des gens du théâtre, tels Darma Mootien et Gaston Valayden, justement qui leur disent, ?ne faites pas de théâtre?. Et puis, durant les casting, il s?est posé le problème des accents, de la prononciation. Car le texte était écrit en français. ?L?intonation n?était pas naturelle.?
Réussir à faire passer l?âme de Port-Louis
Pour s?en sortir, le réalisateur demande aux comédiens de redire le texte avec leurs mots. Ananda Devi explique : ?Ils ont eu l?occasion de se l?approprier, pour ne pas donner cette impression de texte appris par c?ur.? Le créole est chez nous sujet à controverse. C?est connu. Son lot est souvent d?être jugé trop vulgaire. La romancière de répondre : ?Il n?y a pas trop de potentiel pour des mots vulgaires.? La question pointe évidemment en direction de Bénarès, film de Barlen Pyamootoo, qui a été projeté avec un visa 18. Si ni elle, ni son mari ne l?ont vu, Ananda Devi dit, ?J?ai trouvé ce visa étonnant.?
De Port-Louis, il a voulu mettre une séquence du marché central avant qu?il ne brûle, mais comme on ne peut tout faire? Commentaire d?Ananda Devi : ?La réussite du film est d?avoir pu faire passer l?âme de Port-Louis.?
De Lina, son Esméralda portlouisienne, le réalisateur l?a voulue ?pas matérialiste, telle qu?Ananda Devi l?avait esquissée dans sa nouvelle?. Justement, quel est son degré d?intervention ? Pour le quantifier, Ananda Devi l?évalue à ?beaucoup?. D?abord, parce que c?est une question d?époque (la nouvelle est située dans les années 70) et puis parce que les personnages sont ?plus fouillés, amplifiés?.
De la dualité religion-sorcellerie, le réalisateur dit que ce ?n?est pas mon intention de montrer que l?église est mieux que la sorcellerie, Lina est sauvée par la cathédrale mais elle ne le ressent pas. Ce jour-là, c?est la première fois qu?elle y entre?. Pourtant le mystique est bien là. Autant que Ti Frère, témoin des années 70.
Lui, le documentariste, qui en a réalisé près d?une soixantaine (pour le compte de l?OMS) de 1980 à nos jours, avoue que La Cathédrale, c?est ?50 % de documentaire et 50 % de fiction. Les marchands de dholl puri, c?est de la caméra-vérité, alors que Lina qui enlève les lunettes de son père le cordonnier, c?est de la fiction.?
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