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Bertrand de Robillard, ou la naissance de l?écrivain
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Bertrand de Robillard, ou la naissance de l?écrivain
A priori, ça a l?air d?une histoire banale racontée dans un style limpide, avec une forte présence de la peinture locale : ?rhum blanc?, ?varangues de Curepipe?, ?la brume d?Eau-Coulée?, ?créole en blouson?, ?l?odeur de canne à sucre?, ?les immeubles vert-de-gris de Curepipe? ? toute une esthétique photographique qui traduit une volonté d?immortaliser certaines images de la vie en tableaux. Mais au fond, ce roman, dont l?histoire aurait pu se passer n?importe où et aurait pu être le lieu d?identification pour n?importe quel lecteur, est en réalité un antiroman qui interpelle par les sens implicites de ses vocables.
Si Bertrand de Robillard retente l?expérience de la technique narrative de Michel Butor (La Modification), ce n?est certainement pas avec l?intention d?adhérer au courant littéraire de Robbe-Grillet et de Nathalie Sarraute. Si le ?vous? qui s?adresse au lecteur dans La Modification est le résultat d?une recherche de technicité en vue de renouveler les procédés littéraires, ici, ce pronom est l?élément clé qui oriente l?élan créateur vers l?aboutissement littéraire ? le ?il?, comme l?avoue l?auteur, rendait impossible la réalisation de l?écriture. En ce sens, le ?vous? de de Robillard, quoique quelquefois suffocant, demeure l?expérience subliminale de la création littéraire.
Il suffit alors de replacer la personne pronominale ?vous? dans son sens contextuel pour dégager sa valeur d?unité synthétique. Car, à elle seule, elle renferme, donc dévoile, le sens profond de ce monologue intérieur qu?est L?homme qui penche. En occupant l?espace littéraire absolu, elle désigne, par adéquation, l?absence totale du ?je?. Et c?est dans cette absence que se trouve la signification première de l??uvre. D?abord, dans toutes les instances du discours, elle dévoile une impossible affirmation de soi chez le personnage. Cela se justifie déjà par cette crainte qu?il manifeste à l?égard de lui-même : ?c?est vous-même que vous craignez.? Et c?est de là que vient aussi cette étrange étrangeté qu?il ressent par rapport à lui-même et qui nous rappelle celle qu?expérimente Meursault dans L?Etranger d?Albert Camus.
Cet impossible ?je?, qui marque une impossible identification de soi, une impossible transparence de soi à soi, et qui est souvent provoqué par ces mystérieuses femmes rencontrées après Marie, premier amour, va jusqu?à concrétiser l?évanescence du ?tu? : ?à chacune de vos prises d?élan pour lancer le ?tu?, vous heurtez un objet invisible.? Pourtant, le personnage aimait le tutoiement ! Mais qu?importe. A quoi bon la désignation dans l?acte d?énonciation quand la communication même avec autrui est quasi nulle ? Le héros, on l?aura compris, est un vrai solitaire : ?vous ne partagiez rien avec personne, et votre lieu véritable était nulle part.? Voilà qui explique quelque part l?absence de conversations dans le roman ? d?où le style qui privilégie le discours indirect.
Balayer le doute
Comment, pour lors, construire d?un personnage solitaire et peu loquace un roman qui ne sombrerait pas dans un mutisme épouvantable tout en se limitant à l?utilisation du ?vous? ? Tel est le pari de l?auteur. Réussir le roman par l?antiroman ! Bertrand de Robillard reprend ici le vieux rêve de Butor. Cependant, lui, pour franchir la barrière, il va s?emparer, en faisant sienne, de l?angoisse de son personnage devant la page blanche. C?est en solutionnant l?impossible verbalisation de ce dernier qu?il parviendra à réaliser l??uvre qui est en train de se faire être sous les traits encore hésitants de sa plume. Comment ne pas comprendre le mal de l?auteur dans celui même de son héros : ?l?écriture d?une histoire qui vous taraude depuis un certain temps, celle d?un type et d?une ville qui lui colle à la peau, et dont il est incapable de s?échapper? ?
Le manque de loquacité du personnage a pénalisé à la fois sa propre volonté d?écrire et celle même de son créateur, et cela dès le début même du roman : ?vous n?avez pas écrit une ligne depuis des heures.? Et plus loin encore : ?aucun mot n?est venu s?ajouter à ceux que s?y trouvaient déjà la veille.? L?écriture s?emploie alors à développer une stratégie pour sa propre réalisation en cherchant à balayer le doute quant à la faisabilité du récit qui ronge son personnage : ?est-ce que c?est une histoire racontable?? Du coup, la création devient accouchement mais? dans la douleur. L?éloignement du lieu de travail engendre une douleur physique ?sourde aux côtes?, une ?respiration difficile? et ?une ecchymose aux bras et aux jambes?. Une seule solution : partir et tout abandonner.
Mais voilà que l?idée même du départ apparaît comme un début de guérison. Elle rend, comme par enchantement, au moi du personnage son identité effacée; elle occasionne l?intrusion, presque brutale, du ?je? : ?si ta proposition pour La Réunion tient toujours, je l?accepte?? Ce sera la seule et unique fois où le personnage prononcera le pronom ?je?, et cela dans un discours direct libre, véritable monologue intérieur à la première personne.
En faisant resurgir le moi spontanément dans la conscience, l?idée d?une aventure fait aussi remonter ?les souvenirs et leurs sensations à l?état brut?. Le personnage peut désormais les ?imprimer? en lui, de sorte que ?les choses les plus obscures, tapies au plus profond, (lui) apparaissent au grand jour, dans leur essence, dépourvues de leur gangue et de leur mystère?.
En conséquence, il découvre que ?pencher? et ?chercher? sont une seule et même chose. Il penche pour chercher, et cherche en penchant. Pour se débarrasser d?un fardeau, pour atteindre un équilibre. Mais que peut-il bien chercher ? Lui-même. Bien évidemment. Sa quête n?est rien d?autre que celle de soi, car, au c?ur de son objectif, c?est lui-même qu?il découvre : ?au centre, vous, mijotant dans le jus que vous y avez vous-même injecté.? C?est la découverte de soi. Et c?est là, à ce moment précis, que le projet littéraire de l?auteur rejoint le projet d?être de son personnage. Mais cette piste était brouillée, dès le départ. Maintenant on le sait.
Rapport triangulaire
C?est pourquoi, l?aboutissement n?est pas que chez le personnage (la découverte de soi) mais aussi chez son créateur (la réalisation d?une ?uvre littéraire). En effet, la part de l?autoportrait dans l??uvre de Bertrand de Robillard est toute tracée. L?évidence autobiographique est même indiquée: ?une forme de souffrances [?] que vous remémorez encore parfois, le temps d?une évocation silencieuse ou, comme ici, écrite pour la première fois.? Donc première ?uvre. Par ailleurs, on peut aisément substituer le ?je? au ?vous? partout sans déranger le sens profond de l??uvre. Il y a donc un rapport triangulaire (auteur-narrateur-héros), installé par l?emploi du ?vous?.
Le regard observateur de l?auteur a fait de lui-même un autre. En se plaçant dans le point de vue intime de la conscience, Bertrand de Robillard fait de l?écriture une manière de se voir, mais comme un autre ? ce qui revient aussi à se voir en tant qu?autre. L?emploi de ce pronom a fait de lui à la fois narrateur et personnage, sujet et objet, voyeur et exhibitionniste, pour mieux se voir en profondeur, à travers un écart interposé.
Tout compte fait, le discours littéraire a donc une valeur de dialogue avec soi. Tout comme chez Diderot, dans Jacques le Fataliste et son maître, le discours émane de son auteur, atteint son interlocuteur, pour revenir enfin heurter l?émetteur lui-même. L?absence totale du ?je? s?explique : elle n?est pas une absence réelle. En réalité, il n?y a aucune nécessité pour qu?elle le soit.
Cette première personne est intégralement présente, sous forme d?absence, pour emprunter la terminologie lacanienne, dans le ?vous?. Si la naissance de l?écriture est faite dans la douleur physique, si l?accouchement douloureux est dans l?imaginaire, l?histoire reste toutefois ?un tracé, rattaché à rien, ni par son début ni par sa fin?. Elle ?flotte dans une sorte d?immensité, sans logique ni calcul? qui ?plonge le lecteur dans une sorte de trouble?.
Le livre de Bertrand de Robillard sera présenté dans la Salle polyvalente du Centre Culturel Charles Baudelaire, le mercredi 15 octobre à 17h30.
Bertrand de Robillard,
L?homme qui penche, éd. de l?Olivier, disponible dans les librairies
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