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Battue, mutilée et humiliée dans sa chair par un mari trop violent, le corps rongé par une infection cutanée, Soobhowti Panchye, 47 ans, se bat pour subsister. Ne pouvant pas travailler, elle fouille dans les poubelles, cherchant des miettes de nourriture

9 août 2003, 20:00

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Trois feuilles de tôle tordues et noircies par la suie, de vieux morceaux de bois couverts de cendre et de terre, des briques superposées ça et là pour faire chauffer des marmites : voilà en quoi consiste la kitchenette de Soobhowti Panchye. Affaissée sur un banc près du foyer, le ventre moulé dans un t-shirt troué et crasseux et une jupe noire aux motifs blancs, elle prend quelques grains de riz pour les trier. Ses petits yeux injectés de sang, enfoncés sous des sourcils broussailleux, s?écarquillent. Elle s?énerve contre un nuage de mouches qui virevoltent aurour d?elle et les chasse avec son chapeau en jean. Accablée, cette femme de 47 ans, les traits tirés, les bras enflés et couverts de larges plaques qui lui ont infecté la peau, se traîne à l?intérieur de sa pitoyable maison. Des poutres pourries soutenant tant bien que mal le toit en tôle sont décorées de fragments de guirlandes de Noël ? une fête que Soobhowti Panchye n?a jamais connue. « Mo ti garçon ki ti amène ça banne décorations là. Gramatin, li ti alle rode manzé et line ramasse ça la bas », confie-t-elle, d?une voix saccadée et sifflante qui sort de ses gencives partiellement édentées. Dans l?unique pièce de sa bicoque de Camp-Carol, on trouve un vieux lit au matelas dégarni, une armoire de bois fendu, ainsi que quelques vêtements usés et fripés pendus sur une mince corde verte qui est à deux doigts de céder. Dehors, on entend des cris. C?est le petit Sameer, son fils de huit ans, qui vient de rentrer. Les bras chargés de touffes d?herbes, il s?empresse de les donner à quelques cabris affamés, aidé par sa s?ur Shameema, qui a douze ans. Depuis qu?elle ne peut plus aller à l?école, elle a dû se transformer en petite ménagère. « Mo nourri banne cabris là pou mo vendé kan né pli éna l?argent. Mo fer tout pou ki mo banne zenfant pas vive séki moi mone vive. Dépi longtemps mo pé passe misère. Beaucoup misère mo fine passé pou mo capav soigne zot. Mo péna nanié et mo pa meme capav avoye zot lécole », affirme Soobhowti Panchye.

Tout comme certaines familles se transmettent des traditions à travers les âges, chez la famille Panchye, c?est la pauvreté que chaque génération lègue à la suivante. L?évocation de cette fatalité qui empêche la petite Shameema de poursuivre sa scolarité ravive de douloureux souvenirs. L?école, Soobhowti n?y est jamais allée ! « Mama ek papa ti misère. Mo pa ti capav allé. Meme Neerunjun, mo grand frère pane capav alle apprane. Zordi, mo même pa conne lire ni écrire et mo conné ki mo tifi aussi dans même problème », raconte-t-elle.

Imran l?abandonne

Des coups durs et des humiliations, Soobhowti en a subis dès l?adolescence. Elle n?a que 14 ans quand son père, Sooroodlall, employé à la propriété sucrière de Mon Désert, la marie à Parsad, un homme d?une quarantaine d?années. Quelque temps après leur union, les déboires conjugaux s?accumulent : « Avant nos noces, mon mari avait déjà épousé une autre femme qu?il avait installée dans un autre village avec ses enfants. J?ignorais tout de ce premier mariage. » Cette dernière était souvent malade, ce qui envenimait les choses. D?ailleurs, Parsad changeait de jour en jour et se montrait violent.

Un soir, après avoir bu à la boutique du coin, il rentre à la maison. Une dispute éclate. Il se met alors à la frapper. L?épisode se reproduit une fois, deux fois, puis les gifles et les coups deviennent innombrables. Soobhowti, qui a entre-temps mis au monde deux fils prénommés Soobash et Roshan, craint des représailles si elle parle. « Ti éna zour mo ti bien blessé mé mo ti gagne per pou alle l?hôpital ou pou mette case la police. Mo pane fer li à cause mo zenfant », explique-t-elle. Les autres coups qu?il lui a infligés, elle les a endurés en dissimulant au fond de son c?ur cette douleur qui lui ravage tout le corps. Mais le poids de ce secret, de cette souffrance atroce est bien trop lourd. Enceinte de six mois, Soobhowti quitte son époux et retourne vivre chez sa mère. Pour subvenir aux besoins de sa famille, elle accumule les petits boulots. Elle trouve tant bien que mal du travail dans les champs de cannes, elle accepte de faire du dépaillage et devient aussi employée de maison. Mais le malheur frappe à nouveau. Son père est terrassé par une crise cardiaque. Cinq ans plus tard, c?est son frère aîné Neerunjun qui rend l?âme. « Mo pa conné ki li ti gagné. Li ti pé ranne disang, li ti bien malade et line mort », dit-elle, la voix brisée par une subite quinte de toux. Accablée par la perte des siens, Sookmun, sa mère, décède à son tour. Pas le temps de se laisser miner par le chagrin, il faut affronter son destin, toute seule ! Les trois fils, qui ont atteint l?âge adulte, fondent leur propre famille. C?est alors qu?elle fait la connaissance d?Imran, un jeune homme, dont elle s?amourache en un clin d??il. Au bout quelque temps, tous deux se mettent à vivre en concubinage. Soobhowti se dit que ses jours sombres vont enfin disparaître pour de bon. Elle fait encore deux enfants, Shameema et Sameer. Mais deux semaines après la naissance du petit garçon, Imran l?abandonne pour épouser une autre femme.

Bien qu?elle ait multiplié les démarches auprès des autorités pour toucher une pension de Rs 1 135 par mois, cela ne suffit pas pour élever ses deux enfants. En effet, il faut déjà déduire Rs 700 pour l?alimentation en eau qu?elle paie pour sa famille et celles de ses deux fils issus de sa première union, qui sont également ses voisins. Ce sont d?ailleurs davantage des relations de voisinage que des liens familiaux qu?elle entretient désormais avec ces derniers.

Nourrir ses deux petits Comme l?argent manque perpétuellement, Soobhowti doit remuer ciel et terre pour nourrir ses deux petits. « Souvent, quand mo péna nanié pou manzé, mo alle fouille dans banne dépotoirs ki éna par ici et mo rode manzé pou mo donne mo banne zenfant. Dépi beaucoup lé temps mo ramasse manzé dan saleté. Tous les zours, mo veille camion saleté passé et mo ramasse tout séki capave appel manzé, meme si éna fois li gaté. Parfois, mo rode dans banne poubelles kot la boutique et mo fouille dans banne fonds bals pour gagne ène ti guitte di riz ou di sucre. Mo zenfant ek moi nou alle rodé dans bazar et nou ramasse banne légumes ki banne marchands ine zetté », confie-t-elle en sanglotant.

Ce rituel dure environ une demi-journée et très souvent, elle revient les mains vides. Aussi, il lui faut souvent s?endetter auprès des maraîchers ? parfois de dix roupies ? pour rapporter quelques carcasses de poulet qu?elle mélange à une soupe de grains secs.

<B>Une crise cardiaque

Son infection cutanée, apparue il y a quatre ans, aggrave encore sa situation. Tout a commencé par un bouton sur le dos. Puis, il s?est mis à enfler. Par la suite, un nouveau bouton est apparu sur son crâne avant de se propager sur son front, ses bras et le reste de son corps : « Mone suive traitement l?hôpital mé mo péna l?argent pou contigne allé. Mo dernier rendez-vous ti le 18 avril mé mo panne capave allé. Ça banne plaques là ti pé brilé et ti pé saigné. Tellement mo ti pé souffert, mo fine passe dé l?eau frais lor là et frotte banne roches lors là mé li pane allé. » Il y a trois ans, Soobhowti Panchye, qui est aussi hypertendue et souffre de bronchite, a été victime d?une crise cardiaque. Ce qui a mis un terme aux études des enfants. « Pa ti éna l?argent pou contigne l?école après quatrième. Noune arrêté pou aide mama, ki ti bien malade », explique Shameema. Sameer, lui, n?a eu droit qu?à une année de scolarité. Mais heureusement, à la suite de nombreuses démarches, le petit bonhomme a finalement pu reprendre le chemin de l?école il y a quelques mois.

Aujourd?hui, Soobhowti Panchye, désespérée, ne sait plus à quel saint se vouer : « Dans mo la prière, mo contigne louer bondié. Mo demane li garde mo la santé et mo banne zenfants mais mone tellement gagne malheur et mo pas conné demain ki capave arrivé. » Toutes sortes de questions tournent dans sa tête. La plus terrible : si ces maladies avaient un jour raison d?elle, qu?adviendrait-il de ses enfants ?

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