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Au rythme d?Annie

23 janvier 2004, 20:00

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Avec une infinie douceur mais un ton non moins ferme, Annie Wong invite un groupe de fillettes de six à huit ans à se mettre en place pour commencer leur échauffement. Son créole est approximatif, malgré ses quinze années passées à guider les pas des petites Mauriciennes. Elle parvient toutefois à se faire comprendre de ses élèves qui cessent immédiatement de folâtrer dans le hall du Centre Ming Tek, à Port-Louis.

Une pointe d?irritation perce dans sa voix : la fourniture d?électricité a été interrompue. Deux coupures, deux après-midi de suite, cela fait beaucoup. Annie fait répéter ses élèves du lundi au samedi mais une répétition manquée la perturbe, étant pointilleuse et exigeante de nature. Et la date du spectacle approche. Au début du mois prochain, le groupe se produira dans le cadre de la fête du Printemps, principale fête du calendrier chinois. Un parent s?étant dévoué pour aller acheter des piles, la répétition peut commencer. Avec un plaisir évident, Annie lance le bal.

Cette passion pour la danse lui vient de sa s?ur aînée, Cheng Yin Lin, qui étudie la danse à l?Université de la Culture chinoise à Taipei. Les Lin ayant encouragé Annie à suivre les traces de sa grande s?ur, elle étudie la danse, se spécialisant dans la danse chinoise qui comprend la danse classique et la danse folklorique.

Fraîchement diplômée, elle enseigne deux ans dans un collège, jusqu?à ce que sa route croise celle du père Paul Wu, prêtre catholique qui a longtemps été actif au Ming Tek Centre. Celui-ci recherche un professeur de danse pour poursuivre l?enseignement de la danse chinoise commencé six ans plus tôt par d?autres professeurs taïwanais dans son école de danse.

Grâce aux encouragements de Cheng Yin, Annie consent à s?éloigner des siens et se console en se disant que ce n?est que pour deux ans. A son arrivée, elle déchante. « Ayo. Premié l?année ti bien dur. Mo pas ti conne cause créole. Mo ti bisin fer ban gestes et ban mouvements pou communique avec ban zélèves.» Elle a également du mal à s?adapter à la nourriture. «Gâto piments, dholl pourri, masala, mo pas ti capav habitué are sa mangé là.»

Elle met des mois à s?acclimater car, explique-t-elle, «mo ti ène zenfant gâté dans Taiwan. Mo parents ti pé fer tout pou moi». Patrick Wong, membre du Golden Lion, troupe spécialisée dans la danse du loup chinois et qui se produit régulièrement avec les artistes du Ming Tek Centre, se lie d?amitié avec elle et lui enseigne le créole. Quelques années plus tard, cette amitié se mue en amour et ils se marient. Annie est aujourd?hui la maman de deux filles.

Ces difficultés premières ne l?empêchent pas de se dévouer à ses élèves dénombrées au départ à 12. Elle leur enseigne la danse classique chinoise exécutée autrefois par les nobles. «Quand ou danse li, ou capav manipule l?éventail en plumes qui permette ou fer beaucoup formes ou bien rubans. Ban tifi mette longue robe parski longtemps, pas gaigné droit mette la jambe dehors, ek postiche lor zot latête. Ban danse classique bien posée car ou bisin bien féminine et fer ban tipti pas. C?est juste ou buste ki bougé. Séki important avec sa ban danses traditionnelles là, c?est la grâce. »

PÉNURIE D?ACCESSOIRES

L?éventail peut être remplacé par des pompons, des tasses, des verres, des assiettes et même des baguettes. A son programme d?études, elle ajoute les danses folkloriques de plusieurs régions de Chine, de Mongolie et de Corée. «Ban danses folkloriques éna plis sauté là-dans. Li plis acrobatique».

Annie finit par s?adapter à Maurice et ses élèves l?adorent. Cette entente lui permet de monter plusieurs grands spectacles dont Le bouvier et la tisserande, Leang Shan Bo et Zhu Yin Tai, Le Fils Prodigue et La Nativité du Christ qui ont été joués dans plusieurs théâtres. Annie ne se contente pas d?enseigner la danse, elle dessine aussi les modèles des costumes de ses élèves et aide à les coudre.

La plus grosse difficulté qu?elle rencontre en préparant ses spectacles, c?est une pénurie d?accessoires comme les postiches. Les importer coûterait les yeux de la tête. Alors, elle fait travailler son imagination en utilisant des matières premières disponibles sur le marché local. Elle apprend aussi à certains élèves, plus douées vocalement, à chanter en mandarin.

Le talent d?Annie explose, si bien qu?aujourd?hui elle a plus d?une centaine d?élèves, âgés d?environ cinq à 30 ans et venant des quatre coins de l?île. La majorité d?entre eux est d?origine chinoise mais quelques-uns ne le sont pas. Cela lui fait un immense plaisir de leur inculquer des notions de culture chinoise, qui est «si riche », ajoute-t-elle.

Pour que les parents voient les progrès de leurs enfants, deux fois l?an, pour la fête des Mères et pour la Noël, elle les prépare pour un spectacle qui se déroule dans le hall du Centre Ming Tek. De nombreux parents se portent d?ailleurs volontaires pour lui prêter main-forte. Afin d?encourager ses élèves à se dépasser, outre les évaluations régulières, elle décerne des médailles aux plus méritants au cours des trimestres. Deux de ses élèves ont décidé d?aller étudier en vue de devenir professeurs de danse chinoise.

Annie trouve toutefois regrettable que les garçons ne s?intéressent pas à la danse chinoise. «Mo ti éna trois garçons ça l?année là dans mo ban classes. Tifi ine fer zot passe misère et zot fine quitte moi allé. Mais dans Maurice, ban dimounes d?origine chinoise pensé ki kung fu ek loulou chinois pou garçons et danse chinoise pou tifi. Ban danseurs modernes pas pense coume ça. Ban garçons capav dansé ça ban danses là. Li aussi joli quand ban garçons dansé li ki ban tifi fer li».

TRADUIRE L?EMOTION

Pour faire de la danse chinoise, confie Annie, il faut commencer dès l?âge de cinq ans, quand le corps est encore souple. «Zenfant là bisin adapté vite et conne fer passe ban émotions lor so figure. Après ça, li bisin souple pou li capav saute haute». La jeune femme réactualise ses techniques par le biais de disques laser qu?elle fait venir de Taïwan et de Chine. Lorsqu?elle rend visite à ses parents tous les deux ans, elle en profite pour se documenter.

Ce qui a surtout évolué dans la danse chinoise, ce sont les tenues de scène. « Jupes ine raccourci et zot mette ène pantalon en voile lor là. Ban la manche ine sauté. Zot fine remplacé par col mao et emmanchures américaines ». Annie pense que la danse aurait dû être enseignée à l?école, surtout pour les enfants qui n?ont pas les moyens de prendre des cours particuliers et ceux qui habitent les régions retirées. « La danse est excellente pour le développement corporel et pour le maintien en général. L?idéal serait qu?elle soit enseignée à l?école. Le seul problème pour la danse chinoise est qu?il n?y pas beaucoup de professeurs à Maurice».

Annie peaufine les détails, corrige ici et là. Mais ses danseuses, pour les spectateurs non avertis que nous sommes, sont à l?évidence prêtes. Plus que quelques jours de répétition. La classe d?Annie se produira le samedi 31 janvier, à la mairie de Quatre-Bornes, et dans la soirée du 7 février, au Indira Gandhi Cultural Centre, à Phoenix. Le groupe sera également au Indira Gandhi Cultural Centre le lendemain.

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