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Au plaisir des hommes

8 novembre 2003, 20:00

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Cehl Meeah s?épanche sur les ondes de Radio One vendredi et affirme : « Mon esprit est libre désormais. » Heureux homme ! Beaucoup de Mauriciens, eux, n?ont plus cette quiétude. Ils sont tenaillés par l?incompréhension et le doute depuis que le leader du Hizbullah a bénéficié d?un non-lieu inattendu et inexpliqué. Ceux pour qui les voies de la « justice divine » sont impénétrables aimeraient bien comprendre quand même comment fonctionne la justice des hommes.

Il ne peut être question de ne pas respecter la présomption d?innocence de Cehl Meeah. Moins encore aujourd?hui que le Directeur des poursuites publiques a décidé, dans sa sagesse muette, de ne retenir aucune des charges qui pesaient sur lui. Mais cette décision incompréhensible a, en fait, privé Cehl Meeah de la possibilité d?établir complètement son innocence.

Seul un procès en bonne et due forme aurait en effet permis de comprendre ce qui a poussé la police à incriminer aussi sévèrement Cehl Meeah. Ce processus judiciaire aurait, par ailleurs, donné à l?inculpé l?occasion de faire la démonstration qu?il n?est absolument pas impliqué, directement ou indirectement, dans des crimes dont on sait qu?ils ont été exécutés par ses plus proches collaborateurs. Alors seulement Cehl Meeah aurait été légitimement en droit de clamer son innocence. Le fait que le DPP ait choisi de ne pas donner suite aux accusations policières permet naturellement à Cehl Meeah de crier à l?injustice de sa détention. Et plus encore d?affirmer son « innocence ». Mais cette affirmation n?est que sémantique. Au tribunal de l?opinion publique, l?innocence n?est pas établie par défaut.

Si Cehl Meeah n?est pas poursuivi ? personne ne semble comprendre pourquoi ? son rôle exact dans les affaires criminelles qui lui ont été reprochées n?est néanmoins toujours pas éclairci. Et il doit l?être. Cehl Meeah est un leader politique ; il faudra qu?il établisse sans l?ombre d?un doute qu?il est totalement étranger aux méthodes mafieuses qui ont sévi dans son entourage. Pour l?instant, ses pirouettes verbales sont loin de calmer les appréhensions qu?entretiennent la plupart des Mauriciens.

Mais le problème n?est pas que Cehl Meeah, après tout, le leader du Hizbullah, ne représente pas un danger politique incontrôlable. Son parti, malgré quelques succès géographiquement circonscrits, reste un pion assez marginal sur l?échiquier politique. Il a un pouvoir certain de nuisance dans les joutes électorales mais son rayonnement, même dans son milieu de prédilection, reste limité. Ce ne sont pas ses idées d?ailleurs plutôt confuses qui posent problème, ce sont plutôt certaines de ses méthodes qui sont décriées.

Au-delà de la personne de Cehl Meeah, ce sont les institutions de la République qui sont aujourd?hui interpellées. Si l?État ne trouve pas le moyen de faire taire les suggestions et les insinuations infiniment préjudiciables qui se propagent dans le silence et l?opacité des décisions absolues, la nation subira un tort irrémédiable.

Le Premier ministre se retrouve en l?occurrence dans une situation ambiguë qui peut servir ses desseins électoraux mais qui porte atteinte à l?intégrité des institutions. Beaucoup de citoyens, à tort souvent, ne croient pas à l?indépendance des institutions. Ils croient tout-puissants les hommes du pouvoir. Ils sont enclins à penser qu?il est tout à fait possible que le Premier ministre ait usé de son influence pour obtenir l?élargissement de Cehl Meeah. Ce n?est pas ce que nous croyons.

Ni le Premier ministre ni le Directeur des poursuites publiques ? qui a la réputation d?être un professionnel intègre ? ne sont des hommes à bafouer à ce point le principe de l?indépendance institutionnelle. Les accusations nous paraissent infondées. Mais elles ne disparaîtront pas tant que les citoyens n?auront pas eu des explications précises et convaincantes de ce qui a pu motiver la décision du DPP d?abandonner toutes les accusations qui pesaient sur Cehl Meeah. Ces rumeurs d?une éventuelle intervention du Premier ministre sont sans doute politiquement gratifiantes pour le leader du MMM mais elles sont de nature à saper gravement la crédibilité du bureau des Poursuites publiques.

C?est déjà largement le cas. Le Directeur des poursuites publiques est de plus en plus mis sur la sellette. Des informations, selon lesquelles c?est un DPP esseulé qui a tranché, proviennent de diverses sources. On affirme que des avocats du parquet, qui ont travaillé sur le dossier, sont convaincus de sa fiabilité. On fait savoir que le dossier à charge ne reposait pas uniquement sur les révélations de Hateem Oozeer. Chez les dirigeants politiques, on affirme de même que les enquêtes policières ont été bien menées. À l?échelon le plus haut de l?État, on exprime de la consternation.

Les choses ne peuvent pas en rester là. Il y a bien eu un triple meurtre rue Gorah-Issac dans un contexte politique survolté. Si ce n?est pas Meeah qui doit être accusé d?en être le commanditaire, contrairement à ce qu?a affirmé son chauffeur Hateem Oozeer à la police, qui donc doit l?être ? Et quel lien entre Meeah et « l?escadron de la mort », ces fanatiques du Hizbullah qui ont préféré se donner la mort plutôt que d?avoir à révéler les secrets de leur mission ?

Et si Meeah est effectivement innocent, a-t-il raison de déclarer qu?il a été victime d?une « machination politique » ? L?allusion est transparente. Le leader du Hizbullah cible Paul Bérenger qui avait été prompt à désigner ce parti comme responsable des violences de la rue Gorah-Issac. Il y a trop de questions sans réponse.

L?État doit maintenant traiter les conséquences de cette affaire avec circonspection. Il y a des initiatives à prendre.

La première doit consister à chercher les moyens de savoir ce qu?est vraiment le Hizbullah, de comprendre le lien qui a pu exister entre ce parti peu orthodoxe et le groupe dit « escadron de la mort » que renie aujourd?hui Cehl Meeah. Pour que le Hizbullah puisse continuer à exister et être légalement autorisé à propager son message politique, l?État doit s?assurer de sa conformité aux lois et aux préceptes de la République. Une commission d?enquête ici s?impose. Le problème posé dépasse le seul cadre juridique. De même, l?État ne peut pas rester insensible au bouleversement de l?opinion publique devant le pouvoir jugé exorbitant du Directeur des poursuites publiques. Il n?est pas acceptable que l?indépendance du DPP dans l?exercice de ses pouvoirs puisse le soustraire à ce point à l?obligation de transparence imposée à toutes les autres institutions. Une réforme est urgente. Elle s?est faite ailleurs dans les pays qui ont sensiblement le même système, en Grande-Bretagne et en Australie.

Nous envions tous le bonheur de Cehl Meeah : avoir l?esprit libre et apaisé?

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