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Au nom du nom !
La récente publication de l?ouvrage du père Alain Romaine intitulée Les noms de la honte est venue lever le voile sur un des épisodes les plus traumatisants de l?histoire de l?esclavage à Maurice et, comme pour paraphraser Macbeth de Shakespeare, aucune eau ne sera jamais suffisante pour laver la tache de sang laissée par les esclavagistes sur tous ces Mauriciens, héritiers des tares et des séquelles d?une époque révolue certes mais ô combien dure et cruelle.
Mais au-delà du Code Noir de 1685, qui voulait que l?esclave, au même titre que l?enfant naturel, n?ait droit qu?au prénom, certains maîtres esclavagistes, se prenant pour des êtres supérieurs, sans doute à court d?idées ou dans un esprit de mépris total pour l?homme africain, ne lésinèrent pas à donner des noms des plus saugrenus à leurs esclaves et à leurs progénitures.
Force est cependant de souligner que ce phénomène est loin d?être le propre de l?esclavage pratiqué durant la période servile. En effet, dans quasiment toutes les civilisations à travers les millénaires, les noms et prénoms des individus restent enrobés de tant de considérations d?ordre religieux, ethno-culturel et historique qu?il est passionnant de toutes les manières ne serait-ce que d?une façon succincte d?aborder le sujet.
Au demeurant, notre pays, véritable creuset en fait de races, d?ethnies, de cultures et de religions, présente un cas presque unique pour les ethnologues et les anthropologues dans leur quête sur les spécificités des noms propres et ?communs? des individus. En effet, peuplée d?une part par des immigrants se réclamant d?une certaine noblesse française, d?esclaves issus de la traite négrière et de travailleurs engagés en provenance des Indes au 19e siècle, période encore caractérisée par le système des castes et d?une petite diaspora chinoise, Maurice présente un tableau qu?aucun autre terrain d?études ne pouvait surpasser.
Pour entrer dans le vif du sujet, empressons-nous de souligner que le mot nom au vu de la plus simple définition sert à identifier une personne, un animal, une chose et à les distinguer des êtres de même espèce.
Pour les anthropologues, il n?est certes pas question de se passer de noms pour la simple et bonne raison qu?aucune société n?omet de nommer ses membres.
Non seulement le nom est indispensable mais il n?est jamais dépourvu de sens. On peut en énumérer brièvement les raisons :
Toutes les sociétés reconnaissent leurs membres comme des individus et en conséquence leur allouent des noms. Les individus font vraiment partie de leur société à partir du baptême qui les fait entrer dans l?ordre symbolique et social. Le nom fait donc partie du capital symbolique. C?est un bien gratuit dont la consommation est obligatoire, bien symbolique dont l?allocation et la transmission d?une part est soumise à des règles rigides et d?autre part, fait place à l?inventivité personnelle.
La toute première fonction du nom est celle de l?identification, celle que l?individu reconnaît, dans le rôle qu?il exerce pour son l?interpellation, bref le nom qui fait sursauter celui qui le porte lorsqu?il est proféré en sa présence. L?étude des noms, l?onomastique, et leurs origines englobe toutes les langues, toutes les aires géographiques et toutes les cultures à travers toutes les époques.
?Dans la Grande île ou en Afrique, on garde secret les noms par méfiance envers l?étranger car savoir le nom c?est avoir prise sur la personne.?
Généralement dans les sociétés primitives, les individus portent des noms distinctifs pour faciliter leur identification par rapport à d?autres individus comme eux. Ils appartiennent à un chef ou clan tribal bien déterminé. Encore que ces noms peuvent être chargés de signification. Mais comme nous le verrons le sens des noms et prénoms que portent les individus ont une toute autre dimension dans les sociétés plus évoluées.
L?attribution des noms aux individus remonte à la nuit des temps, bref au premier temps de la parole. C?est ainsi que les noms des individus désignent des choses des plus variées : quelques mots d?origine sémite : blond ? Laban Rachel ? brebis, Emmanuel ? Dieu est avec toi. Pour remonter aux temps des Gaulois qui au départ portaient que des noms de famille et qui adoptèrent plus tard des noms individuels de sources variables soit qu?ils fussent simples à l?exemple de Galba- gros, Hugo-esprit, Karl-homme, Benhardo-ours, fort, Frederico- puissant et ainsi de suite.
Au demeurant dans les sociétés pas nécessairement primitive, la nomination est l?enjeu d?un pouvoir et une maîtrise. La gestion des noms est analogue à celle d?un patrimoine. On a la maîtrise de ce que l?on nomme, un pouvoir symbolique sur la vie. Le rapport entre le nom et l?individu qu?il dénomme fait l?objet de croyances assez universelles et profondément ancrées dans un registre d?assentiment peu touché par la rationalité ordinaire, on croit au lien du nom avec la destinée, on change de nom selon les étapes de la vie, selon les modifications de la vocation parfois pour échapper à une maladie grave par le subterfuge d?une renaissance nominale, on ne prononce pas le nom d?un défunt de peur d?assurer par là son retour, on garde secret le nom d?un enfant avant sa naissance ou avant sa nomination rituelle.
Dans la Grande île et dans certaines régions du continent africain, dans le dessein de le protéger des mauvais esprits, l?on attribue au nouveau-né un nom jugé répulsif à l?exemple de Racoute signifiant répugnant. On garde secret les noms par méfiance envers l?étranger car savoir le nom c?est avoir prise sur la personne. Une croyance veut que l?ancêtre bien-aimé peut se retrouver réincarné dans un nouveau-né à qui l?on donnera son nom.
Le nom est avant tout un marqueur généalogique et territorial. C?est dire que pour les anthropologues, le nom n?est jamais dépourvu de sens. L?octroi d?un nom suivi d?un prénom est le fait de hautes civilisations, les Gaulois possédaient uniquement des noms de famille alors que les Romains avaient trois noms, le premier qui désignait l?individu, le deuxième distinguant les gens des noms de famille et le troisième nom qui marquait la branche de la famille par exemple : Caius Julius Caesar
En vertu d?une longue coutume d?inspiration patriarcale, l?enfant légitime prendra à sa naissance le nom du mari de sa mère alors que le prénom est une dénomination particulière à chaque individu qui permet de distinguer les membres d?une même famille et des homonymes. Il est choisi par les parents et est donné à chacun au moment de rédiger l?acte de naissance. Selon la loi, seuls doivent être refusés les prénoms de pure fantaisie et des vocables qui en raison de leur nature ne peuvent constituer de prénoms. Contrairement à la pratique durant la période servile, la loi empêche que l?on attribue le nom d?un personnage ridicule ou odieux à tout individu.
Pour la petite histoire, après la Révolution française de 1789, les citoyens avaient le libre choix de s?attribuer des noms des plus fantaisistes tels que ?morts aux aristocrates? ou encore, ?racine de la liberté? mais, dès l?arrivée au pouvoir de Napoléon Bonaparte (1803), ce dernier eut vite fait d?y mettre fin.
Pour ce qui est des catholiques, le Concile oecuménique tenu à Trente en 1563 fit obligation au prêtre de veiller à ce que tout enfant baptisé ait un nom de saint, cette pratique étant encore largement usitée.
S?agissant de certains noms d?origine, ceux-ci indiquent souvent le nom des lieux ou propriétés, les uns précédés par la particule ?de? dite à tort nobiliaire car elle n?indique nullement l?extraction noble mais le nom de l?endroit habité exemple : Durand de la Collinière. Force est de souligner que bien que la noblesse en tant que privilège ait été abolie en 1789, la République française admet la subsistance des titres de noblesse comme titre accessoire du nom. Les ayants-droit peuvent faire usage et en faire mention et en exiger la mention dans les actes d?enregistrement et assurer ainsi sa pérennité.
Une grande tradition entoure le nom des individus à travers les civilisations. Chez les Anglo-Saxons et les Celtes, le mot ?son? ou ?sen? ?mac? ou encore ?o? signifie à l?exemple de Richardson, Dickson, Henderson, Mac Arthur, Mac Donald Mac Farlan et Mac Adam, O?Tool, descendant. La même logique peut être perçue chez le peuple sémite, juif et arabe, avec le mot ?Ben? ou Iben qui veut dire ?fils?, de là Ben Barka, Ben Gurion ou encore Ben Laden. Suite à leur islamisation certains peuples conquis ont changé de noms et de prénoms pour prendre des noms arabes voire coraniques tels que Abass Rasool Mohamed, il en fut de même dans l?Empire portugais. Les anciens esclaves et leurs descendants venus au Nouveau Monde ont tous perdu leur patronyme africain en prenant des noms et des prémons d?origine anglo-saxonne ou française à l?exemple de Louis Amstrong, Nat King Cole, Joe Louis et Sydney Bechet, Ella Fitzgerald et autres Joséphine Baker.
Dans certains pays, tout comme en Chine ou en Hongrie, les individus sont interpellés par leurs prénoms d?abord. Un Mauricien du nom de Joseph Yves Hennequin établi en Australie raconte alors qu?il faisait queue à la recherche d?un emploi, un préposé surgit soudain pour l?interpeller au nom de Joe Hen-ne-quinn. Comme il ne réagit pas à l?appel de ce nom, il fut pris à partie par le préposé à son grand étonnement ! Chez le peuple slave le fils et la fille reçoivent des noms bien différents du père lors du baptême c?est ainsi que Yvan Kylov donnera à son fils le nom Ivanovich Kylov alors que la fille celui de Varvana Ivanovna Kylova
Certains individus portent selon la tradition le nom des métiers qui leurs sont affublés Prévost, Prost, Boucher ou encore Boulanger le même phénomène est perçu à travers le système des castes aux Indes. Le port d?un nom rappelant des dieux du panthéon hindou signifie que l?on est de haute caste tels Visnouputra, fils de Vichnou, Devadatta, don de Dieu, Devarajen, Roi de dieu, Poolchand, fleur de lune , alors que les basses classes portent des noms qui rappellent des métiers liés à l?impureté. Dans le même souffle ce n?est pas parce que un nom sonne mal à l?oreille on ne peut plus francophone du Mauricien qu?il ne soit pas saugrenu ou sujet de mépris. Toutes les langues sont porteuses de noms dégradants ou nobles qui sont affublés à des individus selon leur rang dans la société, c?est ainsi que le nom Eisenhower qui nous rappelle un ancien président des Etats-Unis signifie en allemand marteau de fer soit marteau féraille en créole, encore que marteau de fer pourrait signifier quelqu?un de fort ou de grand gabarit!
En parlant du nom encore faut?il ne pas oublier le changement qui s?opère dans le mariage, le divorce et dans la procédure d?adoption. Tout individu est libre de changer de nom et prénom, une pratique largement usitée à Maurice durant la période coloniale britannique pour des raisons que l?on sait. Les journaux officiels des années 30 et 40 abondent en ce genre d?avis. Le changement de religion entraînant souvent le changement de noms et de prénoms à consonance indienne pour des noms et prénoms d?origine anglo-saxonne et française, mais chaque médaille a son revers !
Dans le monde de l?écriture et du spectacle certains personnages ont rendu leurs pseudonymes célèbres, reléguant leurs noms de famille dans les oubliettes à l?exemple de : François Marie Arouet dit Voltaire, de George Sand de son vrai nom Aurore Dupin baronne Dudevant, ou encore de Fernandel de son vrai nom Fernand Contendin et plus près de nous : Stylet pour Selmour Ahnee et Savinien Meredac pour Auguste Esnouf
S?agissant des souverains pontifes et des monarques ceux-ci se doivent de changer de nom lors de leur intrônisation, c?est ainsi que Karol Wojtyla, évêque, de Cracovie, devint Jean-Paul II. Dans un autre ordre d?idées, les Juifs voulant échapper aux sévices des Nazis durant la Seconde Guerre mondiale, s?empressèrent de changer noms et prénoms pour des noms à consonance anglo-saxonnes ou hispano- lusitaniennes, munis de faux papiers d?identité avant de partir outre-Atlantique et disparaître dans la nature. Les monarques britanniques qui portaient jusqu?à la Première Guerre mondiale des noms propres à une dynastie allemande, les Saxe Gobourg Gotha, s?empressèrent de les changer pour prendre celui de Windsor pour des raisons évidentes. Certains sportifs devenus mondialement célèbres ne sont connus que par leurs pseudonymes, à l?exemple de Pelé de son vrai nom Edson Arantes do Nascimento.
<I>?Le port d?un nom rappelant des dieux du panthéon hindou signifie que l?on est de haute caste tels Visnouputra, fils de Vichnou, Devadatta, don de Dieu...?</I>
Il en est de même pour les bonnes s?urs et les frères de différentes congrégations lors de leur consécration c?est ainsi que Melle Lenferna de Laresle prit le nom de mère Augustine. Enfin des individus devenus notoires par leurs sobriquets tel Nanard de son vrai nom Leonard Armoorgum.
Terminons ce rappel qui se voulait succinct entourant le nom sur cette phrase devenue célèbre de Sacha Guitry ?mon père m?a donné un nom, je me suis fait un prénom?.
Benjamin MOUTOU
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