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Au milieu du gué
<B>Par Eric Ng Ping Cheun</B>
Comme attendu, après les bons chiffres de la comptabilité nationale publiés par le Bureau central des statistiques, l’optimisme remonte parmi les analystes économiques et financiers interrogés dans le présent baromètre. La remontée est assez significative – une progression de 14 points – pour qu’on ne se trompe pas en affirmant que la reprise de l’économie mauricienne est bien réelle.
Cette reprise est même palpable. Au-delà des indicateurs macroéconomiques, des analystes témoignent qu’une humeur positive règne parmi les opérateurs. Le “seafood hub” se développe rapidement, les carnets textiles sont pleins, les principaux hôtels affichent “complet” sur plusieurs mois, les grandes compagnies de construction regorgent de commandes sur deux ans, de nouvelles agences étrangères s’établissent dans l’immobilier, les centres d’appels recrutent agressivement, les services financiers affichent des profits ostentatoires, et les petites et moyennes entreprises se multiplient.
Il y a exactement un an, l’optimisme était à la traîne avec un taux de 10 %. Ce sentiment étant aujourd’hui à 47 %, c’est dire que notre économie a fait du chemin mais se trouve au milieu du gué. Devant encore tant d’écueils à éviter, nul ne peut affirmer que le pire est derrière nous. S’il existe bien une éclaircie dans la grisaille, il faut faire en sorte qu’elle ne soit pas qu’une embellie…
L’optimisme reste légèrement en retrait du pessimisme, comme pour mettre en garde nos décideurs politiques contre tout relâchement de leur part. Au moindre faux pas, les choses se gâteront. Comme partout dans le monde, il n’y a que la basse politique qui peut casser la dynamique de la croissance. Notre gouvernement, s’il va dans la bonne direction avec sa réforme économique, a toutefois le fâcheux prurit d’envoyer des signaux contradictoires au secteur privé.
Au moment où la construction commence à tirer la croissance économique vers le haut, le ministère de l’Industrie a pris le risque d’y mettre un frein en n’accédant pas à la demande des producteurs des fers de construction pour une hausse de prix. Il se trompe de cible : ce n’est pas l’inflation qui menace ce secteur, mais l’excès de demande par rapport à l’offre. Celui-ci s’avère être une source potentielle d’inflation et sera accentué par… le contrôle des prix ! Il faut plutôt libérer les prix afin d’éviter une surchauffe dans la construction.
Un gouvernement responsable ne gère pas un pays comme s’il était en campagne électorale permanente. Au lieu de se poser en redresseur de torts, il doit savoir composer avec les principaux acteurs de l’économie sans faire injustice aux autres. Un ministre de l’Industrie n’est pas là pour dire aux 100 premières entreprises du pays de fermer si elles réclamaient la libéralisation des prix.
Il va de soi que les bailleurs de fonds étrangers ne sont pas encore totalement convaincus de la capacité du gouvernement d’aller jusqu’au bout des réformes, à peine celles-ci enclenchées. Et encore qu’à leurs yeux, il ne va pas assez loin dans sa politique de réforme. Pour certains Mauriciens, au contraire, il va trop loin, sinon trop vite. Tenaillé entre ces deux courants contradictoires, le ministère des Finances aura à manœuvrer habilement pour que tout se joue dans les deux prochaines années.
On demeure donc prudemment optimiste. D’autant qu’à rebours de la bonne performance des secteurs productifs, l’État reste largement inefficient. Un début de reprise ne saurait constituer un prétexte pour rétablir des subventions ou pour accorder des augmentations salariales. Les déficits publics de l’administration centrale et des corps parapublics sont encore si énormes qu’ils sont dangereusement inflationnistes.
L’inflation et son corollaire, la dépréciation de la roupie, représentent, selon un gestionnaire de portefeuille, “le seul point noir” de l’économie, affectant particulièrement l’activité de l’import et du commerce. Un cambiste observe que, faute de payer les fournisseurs par manque de devises, les commerçants sont soumis à une baisse de régime.
On attend une inflation à un taux de 9 % en rythme annuel à décembre, contre 5,1 % à juin. Cette grande variabilité du taux d’inflation est la mère de toutes les incertitudes économiques. Un individu, ayant investi dans des “treasury notes” de deux ans à 8,70 % le 6 septembre, ne peut qu’être frustré de voir, à peine cinq semaines plus tard, le rendement de cette même obligation augmenter de 230 points de base à 11 %.
C’est un secret de Polichinelle que la Banque de Maurice exerce inofficiellement une espèce de contrôle sur le cours du dollar. Si le cours vendeur de référence du dollar contre la roupie reste sous la barre de Rs 33, ce n’est qu’une illusion. Pour contourner ce contrôle, responsable de la pénurie artificielle de devises, les trésoriers des banques ne manquent pas d’imagination : ils vendent des euros à un prix plus cher que le cours indicatif, et les reconvertissent ensuite en dollars, avec pour résultat que le dollar revient à Rs 33.50.
Il est vrai que la plupart des répondants de nos baromètres sont dans les services financiers, d’où un accent particulier sur la disponibilité des devises et sur la tenue de la roupie. Mais comme la finance se trouve au cœur de l’économie, les financiers sont dans une meilleure position pour cerner les problèmes économiques sous-jacents qui peuvent émerger à tout moment. À la suite du budget 2006-2007, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts. Mais l’économie a passé la moitié du gué. Il reste l’autre moitié qu’il faudra vite traverser avant que le niveau de l’eau monte. Même s’il faut avancer à contre-courant.
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