Publicité

Animaux politiques

18 février 2007, 00:00

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

lexpress.mu | Toute l'actualité de l'île Maurice en temps réel.

Ils ont leur amour-propre et leur propre langage. Que le grand public n?arrive pas toujours à saisir. À entendre Rama Sithanen et Navin Ramgoolam, on ne peut que déduire qu?ils sont deux « amis » qui se respectent beaucoup, qui ont tous deux à c?ur le succès de la réforme déjà enclenchée pour sauver le pays. Mais à bien les écouter, on ne peut que douter de leur parole. Car, malgré tout ce qu?ils nous disent, le fait demeure ? et c?est là notre seul souci ? les deux « amis » ont plongé le pays dans une crise politique majeure.

Le duel n?est pas Sithanen-Bheenick. Ce n?était qu?une phase du jeu qui a viré à l?avantage du deuxième malgré les réserves du premier. Le vrai match, celui que livre le capitaine d?équipe qu?est Navin Ramgoolam à son meneur de jeu économique, est bien plus subtil. Depuis l?Agora de la Grèce ancienne, il est établi qu?il ne peut y avoir de politique sans rhétorique. Certes, les techniques de transmission du message politique ont évolué, mais l?énonciation et l?organisation des arguments, du moins ceux qu?on peut exposer sur la place publique, répondent à une règle écrite par Aristote : le discours est percutant quand il est juste et quand il est porté avec justesse.

Que retient-on du message télévisé de Navin Ramgoolam ? Le Premier ministre « soutient » Rama Sithanen et sa réforme économique ; il appelle à la « responsabilité » pour ne pas « casser le momentum » ; mais il fait aussi savoir qu?il est le chef qui « tranche » et qui « nomme ». Son message principal : il dit ne souhaiter aucunement le départ de Sithanen. Et que vient répondre celui qui a fait savoir au monde entier qu?il a déjà rédigé sa lettre de démission comme ministre des Finances ? Qu?il est « très sensible » à la déclaration du Premier ministre, qu?il « agira de manière responsable », qu?il « attendra » et « écoutera »?

Les deux hommes parlent aujourd?hui d?une « solution ». On évite d?évoquer les problèmes (nomination de Bheenick, manque de solidarité au cabinet, aile travailliste réfractaire à la réforme et au grand capital) qui sont à la base de cette crise politique aux graves dangers économiques. Dans l?expectative de la solution miracle, dont la formule n?est connue que de Ramgoolam, tous ceux de l?Alliance sociale qui normalement critiquaient les mesures budgétaires de Sithanen se bousculent dans les médias pour lui témoigner leur solidarité, du moins c?est ce qu?ils disent à la presse. Et, ironie de l?histoire, ces travaillistes pur sucre se retrouvent sur la même longueur d?ondes que le secteur privé tant vilipendé : « Sithanen doit rester au gouvernement. »

La nature versatile de l?animal politique ne fait plus de doute. La question, au-delà des hommes, est celle du meilleur régime. C?est-à-dire quelle est la distribution des responsabilités la plus apte ? dans une situation où la base rouge est remontée contre l?approche jugée « trop libérale » du tandem Sithanen-Mansoor ? à réaliser pour le bien commun de l?Alliance sociale ?

À ce choix de régime, et partant de reconquête de popularité intra-rouge, Navin Ramgoolam a nommé Manou Bheenick, un « die-hard » travailliste pétri d?idéaux marxistes. Un choix ouvertement contesté par le ministre des Finances, pour qui l?argent n?a strictement qu?une couleur, celle de la croissance économique. Mais pour Navin Ramgoolam, il n?y a pas que l?économie à considérer, il y va aussi de son fonds de commerce électoral. D?où sa cinglante démonstration populaire qui rappelle que c?est lui qui gouverne et non pas Sithanen !

Maître incontesté en chiffres, le ministre des Finances, en revanche, a fait un mauvais calcul politique. En soumettant sa lettre de démission, il a voulu défier la loi du nombre. Mais il a aussi défié le choix du chef et par ricochet le chef lui-même. Ce coup de poker le place aujourd?hui dans une situation précaire et difficile, où il risque de se retrouver comme un pion isolé au jeu de trictrac. Et à ce jeu, à chaque man?uvre depuis juillet 2005, c?est Navin Ramgoolam qui gagne. Il s?impose, avec son calme, son sourire et son amitié, comme une véritable bête politique !

Publicité