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Ananda Devi en osmose avec les lycéens malgaches

26 octobre 2003, 20:00

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Ananda Devi, écrivain mauricien, revient d?une tournée de conférences destinées aux lycéens de Madagascar, à l?invitation du Centre Culturel Albert Camus d?Antananarivo. Une invitation de longue date qu?elle n?a pu honorer que cette année. Il s?agit, dit-elle, de mieux faire connaître les écrivains de la région, de donner lieu à des rencontres qui s?avèrent souvent des plus enrichissantes ? à ne pas confondre, toutefois, avec la démarche Etonnants Voyageurs qui comprend des rencontres organisées par une association malouine.

L?on peut s?interroger sur la réception des lycéens, garçons et filles de quinze à dix-huit ans ou plus, c?est-à-dire des classes de seconde, première et terminale. Ont-ils souhaité rencontrer l?auteur, pour mieux la connaître ? ?Les professeurs ont fait un travail de préparation en amont, en faisant lire mes livres et en proposant des sujets de discussion. Je pense que ce qui est le plus intéressant pour les élèves, c?est de rencontrer un écrivain en chair et en os, et de faire correspondre, d?une certaine manière, le livre à la personne.

L?on est tenté de se demander s?ils y parviennent. En effet, l?étrangeté des personnages d?Ananda Devi, enfermés dans leur traumatisme, coupés de tous par l?incapacité de ces derniers à accepter, à comprendre la différence, se démarque tellement de l?auteur, elle, superbe. Ou encore leur capacité à s?arracher à leur altérité, malgré une insoutenable solitude... Ils auront peut-être été surpris par la différence entre la personne et ses personnages??Ce n?est pas toujours évident, surtout dans mon cas ! En découvrant le caractère tragique de mes histoires, par exemple, ils se sont demandés quelle était la teneur autobiographique de ces histoires. Ils ressentaient un peu d?appréhension à me rencontrer, en se demandant quel personnage tragique et sombre se présenterait à leurs yeux ! Comme ce n?est pas le cas, la rencontre se passe en général très bien, mais je dois expliquer dès le départ qu?il y a très peu d?autobiographie directe dans ce que j?écris.?

Cette question, on le conçoit bien, doit revenir sur les lèvres de tous ceux qui s?intéressent à ses ?uvres. Et ceux qui la connaissent personnellement. Ce n?est d?ailleurs pas une question posée uniquement par les lycéens. Il y a actuellement la fâcheuse tendance de tenter de replacer tous les écrits de fiction dans un cadre autobiographique, comme si seul le vécu donnait un sens à l?histoire. Même s?il est évident que l?on puise dans sa propre expérience, l?essentiel de la fiction ne s?y situe pas nécessairement.

Aux lycéens, Ananda Dévi raconte ses débuts en écriture, alors qu?elle avait encore leur âge. ?Je peux d?ailleurs voir presque tout de suite, aux regards, aux questions posées, qui sont ceux qui écrivent déjà. A Tana, une élève m?a demandé combien de temps cela m?a pris avant de pouvoir dire que j?étais écrivain. Cette question m?a surprise, parce que c?est tout à fait vrai que j?ai mis beaucoup de temps à pouvoir le dire, il me semblait que j?avais encore beaucoup de travail devant moi avant de pouvoir mériter ce titre. Finalement, ce sont davantage les circonstances que ma volonté propre qui m?ont forcée à me présenter en tant qu?écrivain. Pourtant, je sais que d?une certaine façon, je le suis depuis toujours ! Cela m?a indiqué que cette jeune fille ressentait les mêmes doutes que moi à cet âge.?

Les questions portent parfois sur les traumatismes, sur la souffrance, sur les femmes, sur cette volonté d?aller vers des personnages enfermés, mutilés ou muets (ou les trois à la fois !). Mais, dit l?écrivain, ?il est peut-être plus facile d?expliquer mon besoin d?explorer ces zones d?ombres dans un pays comme Madagascar ou le Mali, qu?aux lycéens français, par exemple. Mais peu importe où, ces rencontres avec les jeunes sont toujours mutuellement enrichissantes. A Tana, ils m?ont montré les travaux d?écriture qu?ils ont entrepris avec leur prof de littérature, et nous avons décidé de poursuivre le dialogue par le biais du courrier électronique.

?Une infinité d?univers juxtaposés?

Serait-ce la différence qui les attire ? Ou l?écriture fascinante, renouvelée avec chaque ?uvre ? Un imaginaire capable d?une odeur, d?un trait, de se lancer sur un voyage, et entraîner le lecteur dans des méandres insoupçonnés ?

?Comme je le disais plus tôt, en général, tous ceux qui me lisent avant de me rencontrer sont surpris. Je ne sais pas pourquoi... Je me trouve très proche de mon écriture, je trouve qu?elle me ressemble. Bien sûr, il y a une grande violence, mais elle est tempérée par la poésie. Il y a la tristesse, mais il y a des éclairs de lumière. Ce ne sont là que les complexités de l?âme humaine. Bien sûr, je suis différente, physiquement, de mes personnages. L?erreur que les lecteurs font, c?est de tenter de superposer les visages des personnages et de l?auteur.?

Et là, je le redis, je ne fais pas de l?autofiction. Je préfère m?effacer au moment de l?écriture pour devenir mon personnage. Quand on lit La vie de Joséphin le fou, c?est vrai qu?on a du mal à imaginer l?aspect physique de l?auteur qui a écrit ce texte. (Mais est-ce bien nécessaire ?) Et pourtant, cette voix, je l?ai bien sortie de moi-même, j?ai bien été ce personnage pour pouvoir l?écrire. C?est là tout l?intérêt de l?écriture ? cette multiplicité infinie d?êtres qui nous habitent.

Et cette fissure dont fait état Pagli ? Serait-ce comme être sur un fil de rasoir, entre deux mondes ? ?Je vais employer une analogie avec la physique. Une théorie dit qu?il y a une infinité d?univers juxtaposés, que tous les possibles aboutissent à une réalité dans un univers quelconque, et que de multiples ?nous? existent simultanément dans ces différents univers, chacun vivant un destin différent. La science-fiction a utilisé ce concept pour décrire des voyages entre les différents univers et aussi à travers le temps en utilisant des ?failles? qui permettent de passer de l?un à l?autre. Peut-être est-ce ce que je fais. J?utilise des failles pour passer d?un univers à l?autre, d?un personnage à l?autre, et les raconter comme si j?étais eux. Je ne sais pas si cela a un sens. Mes histoires me viennent avec une intensité telle que je me sens obligée de les écrire. Je me souviens encore de cette intensité du mot ?soupir?, de la façon dont ce mot a été le noyau générateur de tout le roman, par des images d?un lieu lunaire battu par les vents où quatre personnages paumés étaient assis sur les rochers, chargés de honte. Ma fissure se situe entre ma personne et ma vie quotidienne et l?explosion des univers auxquels j?accède. ?Tout équilibre tient du balancier?, disait Aragon. Mon balancier c?est ma famille, et le vide que je surplombe sur mon fil d?acier, c?est la violence des mondes dans lesquels je m?aventure.

L?on pourrait presque dire que son lieu de vie c?est l?écriture. Que c?est chez elle son souffle même. Signifiant qui la tient en vie. ?Oui, de plus en plus, je vis ?en écriture?, répond Ananda Devi, c?est-à-dire que je suis présente et absente à la fois, que les mondes fictifs m?envahissent et m?habitent, que je poursuis la vie de mes personnages tout en menant ma vie extérieure. Ce n?est pas un engagement facile, mais il est si nécessaire que j?accepte le prix à payer, c?est-à-dire parfois une sensation de fatigue intérieure immense qui me rend très fragile, c?est-à-dire d?être souvent physiquement malade à la fin d?un roman ? et je le dis sans aucune prétention d?écrivain maudit ou obsessionnel qui ne serait qu?une façade. Au contraire, tout cela reste tellement intériorisé que c?est sans doute pour cela que l?effet est si puissant. Je sais que sans l?écriture, je ne serais pas grand-chose.? Evoquant Moi L?Interdite bientôt au théâtre, Anada Devi dira : ?Ce sera une découverte pour moi. Je crois que ce sera sans doute une nouvelle oeuvre, et je suis très impatiente de la découvrir. Ce texte ? conte, fable, récit ? peu importe comment on le conçoit, se prête à beaucoup d?interprétations. Le metteur en scène, Madavane, a une personnalité très forte qui s?imprimera sans doute sur le texte. D?une certaine manière, le texte publié a sa vie propre, en dehors de moi. Je le regarde vivre et j?en suis heureuse, mais je ne me sens pas particulièrement possessive par rapport à lui. J?aimerais que chaque lecteur l?interprète à sa manière, et y apporte sa sensibilité propre.?

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