Publicité
Ananda deux vies
● La douceur qui se dégage de vous tranche avec la noirceur de l?abîme de l?âme humaine dans laquelle vous puisez votre création. C?est donc vous qui avez raison quand vous affirmez devant les membres de l?association de l?analyse freudienne de France: ?L?écrivain présente, sans le savoir, les symptômes de la schizophrénie??
Je suppose que si je pense à moi, à ma personnalité lorsque j?écris et celle qui vit au quotidien, ce n?est pas du tout la même personne. Je me rends compte moi-même que j?ai du mal à réconcilier les deux personnes. J?ai toujours cette impression que lorsque j?écris, je jouis d?une liberté, d?une force et d?une autonomie? Je n?ai besoin de rien, ni de personne. Je me sens totalement en phase avec moi-même?
● Sensation que vous ne retrouvez pas aussitôt quittés les chemins de l?écriture ?
Non, dans le sens où je suis très timide dans la vie, que c?est, à chaque fois, un effort pour moi de parler, d?être en représentation. Je me dis souvent que si j?arrivais à retrouver dans ma vie de tous les jours cette personnalité qui écrit, je serais beaucoup plus à l?aise.
● Et si c?était l?inverse : que vous retrouviez cette personnalité douce, effacée dans l?écriture ?
Ah non ! Je ne voudrais pas abandonner la force de ce que j?écris !
● La douceur, selon vous, exclut la force ?
Non pas du tout. Ce n?est pas ce que je veux dire. En fait, je me demande si, en effet, je ne vais pas vers ? disons pas vraiment de la douceur ? mais moins de violence dans ce que j?écris en ce moment.
● Une évolution vers un calme intérieur?
En tout cas, une évolution, c?est sûr? L?envie d?avoir des fins un peu plus heureuses. Et même des moments de légèreté que je n?ai jamais eus dans mes livres avant. Il y a une espèce d?osmose sans doute? Mais j?aimerais que cela se fasse aussi dans l?autre sens?
● Pour arriver à quoi ?
Sans doute à devenir quelqu?un ? j?emploie volontairement un mot fort ? de moins timoré.
● La schizophrénie que vous revendiquez, c?est aussi passer d?une berge à l?autre : ce passage est-il dangereux ?
Oui. Parce que quand vous dites : je en écrivant, et que vous êtes dans une sincérité et dans une tentative de vérité absolues, il y a le risque de se mettre trop dans ce jeu-là et de se faire happer, avec le risque de ne pas pouvoir s?en sortir.
● De se perdre en soi ?
Oui. De devenir quelqu?un d?autre. Je l?ai beaucoup ressenti en écrivant La vie de Joséphin le fou. Parce que c?est un personnage extraordinairement complexe, ambigu. On ne sait pas trop sa relation avec ses deux filles. On ne sait pas trop si c?est un innocent ou un coupable. Et c?est un roman qui a beaucoup troublé les gens justement parce que les gens ne savent pas si on doit croire le héros ou pas, si on doit avoir pour lui de la sympathie ou pas? Je me suis lancée à l?intérieur pour essayer d?imaginer ce regard d?homme sur ses enfants. Et c?était assez effrayant pour moi, avec le recul?
● Etait-ce l?exercice qui était effrayant ou ce qui en est sorti?
Ce qui en est sorti?L?exercice lui-même est assez exaltant. Ce roman a été comme un jaillissement. Mais après, quand je l?ai relu, je me suis posé des questions à moi-même sur les limites de l?écriture? Mais enfin, ce sont des questions que se posent tous les écrivains?
● Pouvez-vous porter sur votre oeuvre un regard d?anthropologue ?
Je ne sais pas si c?est à un niveau latent qui fait que je n?y pense pas, mais il y a toujours un regard social dans mes livres, qui vient peut-être de là. Mes histoires ne sont jamais isolées? Elles viennent de quelque part et ne sont pas des drames psychologiques qui n?ont rien à voir avec un entourage donné ou des règles de la société.
● Quand vous dites que vos histoires viennent de quelque part, cela veut?il dire que l?écriture se forge par rapport à un lieu ? Ou est-ce un leurre ?
Le lieu est pour moi un ancrage. Je ne sais pas s?il forge mon écriture, mais il y a cet ancrage. Même quand je situe mes romans ailleurs, j?ai l?impression que Maurice y est quand même présent. Je pense à Soupirs, à Terre Rouge, ce sont de vrais ancrages. Ce sont des lieux fondateurs du texte. Je pense de plus en plus, lorsque je reviens à Maurice, à quel point j?ai la sensation d?être chez moi, d?une manière vraiment viscérale. Même en entendant le vent, j?ai le sentiment qu?il n?a pas le même son, la même sensation qu?ailleurs. Une sensation d?être à ma place?
● Vous êtes, dans ce pays, là où vous devez être ?
Oui je le sens comme ça. Ce qui ne veut pas dire que je suis malheureuse ailleurs. Ici, je me ressource, je reprends mes repères?
● Avez-vous déjà essayé de percer ce mystère qui fait que l?on ressent moins ses sensations lorsqu?on vit ici ? Il y a des choses que l?on ne peut voir que de loin ?
Il y a de ça sans doute. Il y a aussi le fait qu?il faut quelquefois perdre des choses pour connaître leur vraie valeur. C?est comme la ville de Londres. J?y ai habité. J?y a fait toutes mes études. J?étais tellement malheureuse là- bas que je n?ai pratiquement pas écrit pendant toutes ses années. Vingt ans après, j?ai ressenti le besoin d?écrire des choses qui se passent à Londres. Et je ressens aujourd?hui une certaine affection pour Londres.
● Les lieux, comme les êtres, laissent des traces ?
Oui, cela j?en suis certain. Il est impossible qu?il en soit autrement. On ne vit pas dans un vide.
● Dans un vide géographique, mais à l?intérieur de soi?
Oui, sans doute. Je vis beaucoup à l?intérieur de moi, mais aussi en osmose avec ce qui m?entoure?
● Un intérieur qui s?est aussi construit par rapport à l?extérieur ?
Oui, surtout quand on vient d?un lieu qui est aussi fort que Maurice? Et puis Maurice m?a marquée. Etait-ce parce que j?étais adolescente et que, à cet âge on y est très sensible ou alors parce que, tout simplement, j?avais des prédispositions? Maurice est, pour moi, tellement lié à mes débuts de l?écriture prise au sérieux que je ne peux plus détacher les deux?
● Existe-t-il une littérature mauricienne ou plus exactement des livres écrits par des auteurs mauriciens ?
Je ne sais pas quoi dire. On peut déduire que c?est une littérature mauricienne parce qu?elle a jailli de ce lieu. Mais en même temps la littérature, c?est la littérature. Elle est plutôt universelle.
● Comme si l?on disait que ?Ne me quitte pas? est une chanson belge parce que Brel est né en Belgique?
Effectivement, votre analogie est cruelle, mais juste ! Cette année, on a eu tout un débat autour de la francophonie qui tourne autour de ce thème. Peut-on mettre une idée de nationalisme derrière une langue ou derrière une écriture? ? Non, je ne le crois pas. La langue est un instrument. Et on utilise celle dans laquelle on se sent bien, celle qui nous semble le plus accessible, celle à laquelle on se sent appartenir.
● Vous avez pénétré les deux mondes : est-il juste de dire que la poésie vient de l?instinct, le roman de l?esprit ?
Oui, je l?ai écrit dans un de mes textes. Pour moi, on ne peut parler que pour soi dans ce genre de sujet, la part de rationalité qu?il y a dans la construction d?un roman ne se retrouve pas dans la poésie. La poésie est une voix qui vient d?ailleurs. Ou alors elle est tellement intériorisée que quand elle sort, elle sort d?une manière quasi-autonome, déjà formée, il n?y a pas à réfléchir aux phrases.
● On peut même se demander si quelquefois les mots n?arrivent pas avant l?idée?
C?est totalement vrai. Les images poétiques qui heurtent, ou qui sont étonnantes, viennent d?associations d?idées qui ne sont pas conventionnelles, mais plutôt de l?inconscient.
● Vous avez parlé de ?l?importance du premier jet qui est une pulsion de l?instinct?. Voulez-vous dire que le reste est rattrapé par la raison et l?intelligence ?
Oui, je pense qu?il y a un peu de cela. Le premier jet c?est le coeur, après il faut travailler?
● Cela se fait : de polir un c?ur?
Non? Mais lui mettre un corps autour. Il y a un gros travail que je trouve aussi passionnant.
● L?essence de l?écriture, c?est cette partie ou ce qui vient avant, peut-être de l?indicible ?
Quand j?étais jeune, je pensais que seule comptait l?inspiration et que c?était cela le plus important. Aujourd?hui, je pense que les deux sont importants. Il y a dans l?écriture romanesque une recherche purement littéraire. L?importance de la forme, du style. Mais c?est sûr que toute cette technique, sans ce jaillissement initial, n?est rien. On ne peut pas avoir une idée en l?air et se dire qu?on va faire un roman dessus.
?Je n?existe que dans la création. Sans mes personnages, je ne serais pas quelqu?un de très intéressant. J?aimerais bien être convaincue que c?est bien moi en tant que personne qui écrit.?
● Avez-vous toujours peur de cette "fugacité de l?inspiration" ?
C?est vrai que c?est une peur latente. Cela peut arriver à n?importe quel moment. On ne sait pas d?où vient l?écriture, on ne sait donc pas comment elle peut repartir. Même si avec les années, je me rends compte que cela fait tellement partie de moi que je suis un peu plus rassurée. D?autre part, plus on vieillit, plus on a peur de tout ce qui se passe au niveau de la mémoire?
● Finalement l?écrivain n?est jamais tranquille?
Comme vous dîtes. Mais c?est peut-être son sort de n?être jamais tranquille et c?est pour cela qu?il écrit.
● Contre la fugacité de l?inspiration, ne reste que l?acharnement du travail ?
Je ne sais pas. Un travail acharné peut-il soutenir une idée sans force d?inspiration. Cela m?est arrivé d?avoir une idée, que je trouvais bonne, d?écrire jusqu?à 50 pages dessus, puis tout s?arrête. L?idée a tari.
● On retrouve au centre de la reconnaissance littéraire parisienne ce culte du malheur devenu quelquefois une mode, cela vous gêne ?
Je ne sais pas. Il y a aussi des livres humoristiques et qui sont plébiscités. Au contraire, je ne sais pas si la noirceur ne rebute pas. Je crois que l?on commence à avoir des gens qui se disent : ?Ça suffit.?
● A-t-on le droit d?imaginer une vie sans douleurs ?
J?espère que oui. On ne peut pas dire que l?écriture soit seulement une douleur ; elle est aussi une très grande joie. Les personnages vivent leur tragédie et l?auteur vit cela par procuration, mais pas avec distanciation. Il faut pour cela une certaine empathie. Sentir que l?on est un passeur de mots. C?est la raison d?être de l?écrivain. Quelquefois on regarde les informations où l?on voit des choses terribles et on sent moins d?empathie que lorsqu?un écrivain en parle
● Il faut partir dans la fiction pour dire le vrai avec plus de force ?
Souvent c?est comme ça. C?est une vérité. Il y a quelque chose qui se passe dans la création littéraire qui ne ressemble à rien d?autre.
● L?univers que vous inventez, est-il à vos yeux plus proche du monde que le vrai monde lui-même ?
Oui je le crois. J?ai un regard qui va vers les choses enfouies. Dans Soupirs j?ai voulu voir la tristesse, la dureté de Rodrigues, alors que tout le monde vous dit que c?est un pays gai et gentil. J?aime aller voir le caché.
● Qu?attendez-vous de voir sortir des décombres ?
Mes personnages ont suivi un parcours qui les font sortir des décombres. Entre Rue de la Poudrière et Eve de ses décombres, il y a vingt ans qui se sont écoulés. Paule dans le premier roman est une victime et sa destinée est tracée, elle ne se voit que comme victime. Eve ne se présente pas en victime et à la fin, elle prend son destin en main. Pour moi, c?est un cheminement personnel en tant que personne aussi pour en arriver là.
● Tracer les contours exacts de la relation entre l?écrivain et ses personnages est un travail complexe ?
Oui? Je n?ai jamais eu l?impression que moi, en tant que personne, cela avait un intérêt quelconque. Je n?existe que dans la création. Sans mes personnages, je ne serais pas quelqu?un de très intéressant. J?aimerais bien être convaincue que c?est bien moi en tant que personne qui écrit.
● Avez-vous l?impression que quelqu?un d?autre écrit pour vous?
Oui. Quand je termine un roman et que je dois en parler, je n?y arrive pas. Comme si ce n?était pas moi qui l?avais écrit. C?est quand même extraordinaire de ne pas pouvoir parler de ce qu?on a créé. Quand je parle de mes livres, j?ai l?impression d?être en représentation.
● Dire en paroles la réalité de l?écrit vous semble relever de l?impossible ?
Je le crois. J?aimerais que mes livres soient lus sans que je n?existe en tant que personne. Ce serait l?idéal.
?Quand je termine un roman et que je dois en parler, je n?y arrive pas. Comme si ce n?était pas moi qui l?avais écrit. C?est quand même extraordinaire de ne pas pouvoir parler de ce qu?on a créé.?
● Le désir et son long chemin sont-ils les prémices du malheur?
Non je ne pense pas. J?aime toujours que mes héroïnes s?approprient leurs désirs. Que leur corps leur appartienne.
● Si je remplace le mot désir par celui de passion, répondez-vous la même chose ?
Oui, je réponds la même chose; ce serait tellement dommage de vivre sans connaître la passion.
● ?Ma véritable langue, c?est le silence?, dîtes-vous. Est-ce une manière, dans notre siècle de tumultes, d?avouer l?impuissance de la parole que tout le monde s?accorde pourtant à célébrer ?
La parole parlée devient de plus en plus puissante à notre époque. Elle compte même plus que le mot écrit, mais pas pour moi. Certainement pas. Le silence est pour moi très important.
● Il y a aussi le silence de la pathétique et lâche prudence bourgeoise. Celle dont le rêve le plus exaltant est de n?être jamais pris en défaut, de présenter une surface lisse et propre aux yeux de tous?
C?est vrai aussi. Quelquefois ne pas prendre position, c?est une lâcheté. Quand on écrit, on a déjà son moyen d?expression. Mais il y a des choses que l?écrivain peut faire. Il peut, en raison même de sa capacité à voir les choses sous des angles différents, offrir d?autres points de vue sans jamais être d?un côté ou de l?autre?
● En même temps, la vie avance, se construit parce que des humains à un moment ont pris parti et ont assumé?
Oui, vous avez raison. Mais ce qu?il faut comprendre, c?est pourquoi l?autre agit différemment.
Publicité
Publicité
Les plus récents