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Alerte aux robots guerriers !

22 octobre 2005, 20:00

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La Mule pèse 2 tonnes. Elle a la taille d’une camionnette, mais sa carrosserie arrondie et moulée d’un seul bloc lui donne l’air d’un jouet. Grâce à ses six énormes roues indépendantes, elle peut circuler sur n’importe quel terrain. Lorsqu’il faut aller vite, elle actionne son moteur diesel. S’il vaut mieux avancer lentement et en silence, c’est le moteur électrique qui fonctionne.

Elle n’a ni porte ni fenêtre, car personne ne monte à son bord : la Mule est le premier véhicule robotique au service de l’armée américaine, capable de se déplacer toute seule, sans pilote ni télécommande. Elle est surmontée d’une grosse tête ronde translucide, fixée à un bras rétractable et bourrée de caméras, de micros, de capteurs, de radars, de sonars et de lasers.

Sa première mission sera d’accompagner les fantassins en opérations et de porter leurs paquetages – d’où son nom. Plus exactement, elle suivra un mini-émetteur logé dans la veste de l’un des soldats de son unité. Équipée d’une benne, elle pourra transporter des centaines de kilos d’armes, de vivres et de matériel. Les GI qui doivent parfois porter sur leur dos plus de 40 kg d’équipement seront ainsi plus agiles. Elle servira également de groupe électrogène, de purificateur d’eau et de détecteur de mines ou d’armes chimiques.

La production en série pourrait commencer dès 2012, pour un déploiement sur le terrain à partir de 2014. Le Darpa (Defense Advanced Research Projects Agency), l’agence de recherche scientifique du Pentagone, a confié les différentes parties du programme à plusieurs consortiums, réunissant des laboratoires publics, des universités, des grands fabricants d’armements et des petites start-up d’informatique et de robotique.

<B>Sélectionner les cibles prioritaires</B>

Dès à présent, le Darpa organise des expositions de maquettes dans les écoles militaires, pour familiariser les jeunes officiers avec ces machines. En mai 2005, il a choisi le War College de Carlisle, en Pennsylvanie, pour présenter une vingtaine de futurs UGV, à roues et à chenilles. Les plus gros seront des wagons d’une quinzaine de tonnes, les plus petits des tanks miniatures de moins de 100 kg. Le Darpa a aussi annoncé la prochaine naissance de Big Dog et Little Dog, deux plates-formes de transport dotées de quatre pattes articulées.

Et l’arrivée d’UGV pleinement « autonomes », vers 2020, va d’abord bouleverser les règles de surveillance et de reconnaissance des zones de combat. Grâce à ses batteries de capteurs, un robot patrouillant inlassablement autour d’une zone sera plus efficace qu’une armée de sentinelles. Rien ne lui échappera. De même, un robot envoyé en éclaireur en territoire hostile pourra collecter des masses gigantesques d’informations sur les positions ennemies et les transmettre en direct à sa base arrière.

À partir de 2025 ou 2030, l’armée américaine espère posséder, en sus des UGV autonomes, de véritables robots guerriers capables de prendre part aux combats. Il s’agira d’une gamme de blindés rapides de 2 à 10 tonnes. Il est déjà prévu de les équiper de fusils à longue portée, de mitrailleuses, de lance-grenades et de missiles à guidage électronique. Ils ne seront pas programmés pour une mission précise. Ils devront être capables de patrouiller dans une zone hostile et d’analyser des situations complexes.

S’ils repèrent une unité ennemie, ils se placeront eux-mêmes en embuscade et transmettront les informations au QG. Là, des officiers décideront de la suite des événements. Si les robots reçoivent l’ordre d’attaquer, ils se chargeront eux-mêmes de sélectionner les cibles prioritaires et déclencheront les tirs. Selon M. Omead Amidi, ingénieur en robotique de l’université de Carnegie-Mellon, cette division du travail est logique : « Dans vingt ans, les hommes resteront meilleurs que les robots pour reconnaître les formes et les objets. En revanche, les robots seront meilleurs que les hommes pour viser juste. »

Bob Quinn, directeur de la société Foster-Miller, qui fabrique des mini-tanks télécommandés, imagine déjà le passage au stade suivant, après 2030 :

« Techniquement, l’intervention humaine au moment de la décision de tirer ne sera plus nécessaire. Le problème sera plutôt d’ordre éthique. Les officiers actuels se disent hostiles à l’idée de voir un robot prendre l’initiative de tuer un humain, mais la prochaine génération aura peut-être une vision différente. Si, dans trente ans, l’armée américaine se retrouve embourbée dans une guerre meurtrière et incertaine, l’intervention humaine dans la décision de faire feu sera peut-être considérée comme une perte de temps. »

<B>Aider l’infanterie à combler une pénuire</B>

Il est prévu de déployer des robots-guerriers dans toutes les divisions. Mais les officiers chargés de penser l’armée du futur souhaitent donner la priorité aux unités spécialisées dans la lutte antiguérilla. Grâce à leur avance technologique, les États-Unis se considèrent déjà sur un champ de bataille ouvert, comme invincibles face à n’importe quelle armée conventionnelle. Ils savent en revanche que leur avantage est moins net face à une insurrection dans une ville.

Apparue dès 1991 lors de la désastreuse expédition en Somalie, la prise de conscience est renforcée chaque jour par la guerre en Irak. Une fois de plus, les stratèges américains misent donc sur la technologie pour remédier à leur faiblesse tactique. Charles Shoemaker, chef du programme robotique du US Army Laboratory, fait la liste des vertus du robot de guerre dans un futur conflit « de basse intensité ». « Il ne sera pas seulement plus précis qu’un humain, son tir sera si rapide qu’il pourra intercepter un projectile. Il supportera des chocs et des accélérations intolérables pour un organisme vivant. Il pourra fonctionner nuit et jour sans se reposer, ou rester caché sous des gravats pendant des semaines, puis repartir au quart de tour. Pour faire tout cela, il n’aura besoin de rien, sauf de carburant. » Sera-t-il pour autant invincible ? « Non, mais s’il ne rentre pas de sa mission, personne ne le pleurera. »

Plus prosaïquement, les robots-guerriers pourraient aider l’infanterie à gérer une possible pénurie de main-d’œuvre. Si les États-Unis décidaient à l’avenir de mener de front plusieurs conflits de longue durée, leurs armées courraient sans doute le risque de manquer d’engagés. Or le rétablissement du service militaire obligatoire semble à ce jour improbable, en tout cas pour des guerres « périphériques ». En octobre 2004, un projet de loi en ce sens a été rejeté par la Chambre des représentants de Washing-ton par 402 voix contre 2.

Cela dit, personne n’envisage la création d’une armée de robots partant seuls au combat, tandis que les humains resteraient tranquillement à l’arrière. « L’îlot automatisé fonctionnant en autarcie est un mythe, affirme Charles Shoemaker. Les robots sont faits pour accroître l’efficacité des combattants, pas pour les remplacer. » En fait, les soldats devront apprendre à travailler en collaboration avec les UGV et à les intégrer dans leur vie quotidienne.

Le Darpa travaille sur un char d’assaut miniature d’une dizaine de kilos, portable à dos d’homme, le Packbot, qui pourra être activé en quelques secondes et partir à l’assaut en terrain découvert ou pénétrer dans un bâtiment suspect. Les fantassins disposeront de modèles encore plus petits comme le Throwbot (robot à lancer), qui pourra être jeté comme une grenade par la fenêtre d’une maison tenue par l’ennemi. Une fois au sol, l’engin dépliera ses six pattes et parcourra toutes les pièces, en envoyant des informations aux soldats restés à l’extérieur. Une version explosive du Throw-bot est à l’étude.

La robotisation de l’armée américaine devra évidemment être accompagnée d’une refonte complète de l’équipement des fantassins. Armes, casques et uniformes seront bardés de caméras, de micros et de capteurs, qui dialogueront en permanence avec les UGV. Le système robotique saura exactement où se trouvent les soldats. Il pourra mesurer leur rythme cardiaque, leur pression sanguine, leur niveau de stress et de fatigue. Quand un humain sera blessé, le système enverra au QG un message d’alerte ainsi qu’un premier bilan médical – éventuellement un avis de décès.

<B>Sécuriser un pont ou tendre une embuscade

Reste à résoudre un problème majeur : pour fonctionner et coordonner leur action, les robots-guerriers auront besoin d’un réseau de communication. Or, contrairement à leurs homologues civils, les ingénieurs militaires préféreraient éviter les communications par satellite, car un ennemi bien équipé pourrait les brouiller ou les pirater.

La seule solution est que les robots constituent eux-mêmes leur propre réseau : chacun d’entre eux servira de relais aux communications destinées aux autres UGV évoluant dans son voisinage, les messages se propageant de façon aléatoire jusqu’à ce qu’ils atteignent leur destinataire.

Au fond, les robots ne seront que la partie tangible d’un système dont le véritable cœur sera le réseau. Leur « intelligence » ne proviendra pas de super-ordinateurs embarqués dans leurs flancs. Elle sera collective et émanera de l’interaction entre un grand nombre d’engins travaillant « en essaim ».

Certains sauront sécuriser un pont, d’autres tendre une embuscade, encercler un bâtiment, se disperser pour ratisser une zone, puis se regrouper pour bloquer une offensive ennemie. Ils pourront aussi éparpiller dans la nature des mini-capteurs dotés d’émetteurs, créant ainsi des systèmes de surveillance déjà baptisés dust networks, les réseaux-poussière.

Pour communiquer avec les humains, les robots devront envoyer des sons et des images. Ils auront donc besoin de réseaux à haut débit, lourds, complexes et vulnérables. Mais pour communiquer entre eux, ils utiliseront des codes très légers, et se contenteront de réseaux à bas débit, souples, faciles à installer et presque indétectables.

Pour résoudre le problème du réseau, il suffirait en théorie d’augmenter au maximum l’autonomie des robots et diminuer autant que possible la supervision humaine. Cela dit, un problème inédit pourrait alors surgir : les humains ignoreraient la teneur des messages échangés entre robots en temps réel.

Effrayante perspective…

<B> @ 2 005 Le Monde – Yves ETUDES – Distribué par The New York

Times Syndicate</B>

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