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Al-Sistani le «pape» chiite de Najaf

23 janvier 2004, 20:00

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Cloîtré dans la ville sainte d?Irak, Muhammad Al-Sistani, l?un des grands ?marjas? qui dirigent les 150 millions de musulmans chiites de la planète, tient la dragée haute aux Américains.

Il est iranien. Il n?a ni parti, ni armée, ni aucune ambition politique personnelle connue. Mais, des Nations unies à George W. Bush en passant par tous les acteurs du «grand jeu» régional de l?après-Saddam Hussein, chacun l?admet, chacun le sait, même si certains le déplorent, c?est lui qui tient la dragée haute aux projets américains en Irak. Il ne prononce pas de grands discours, ne donne jamais de conférence de presse, refuse de rencontrer les journalistes et ne se montre que très exceptionnellement en public. Mais qu?il lâche un mot, un seul, et c?est la guerre qui recommence, le chaos général, l?effondrement des ambitions néoconservatrices américaines au Moyen-Orient. Sacré pouvoir pour un simple mortel.

Il a peu voyagé et passe l?essentiel de son temps à lire, discuter et écouter les délégations qui se succèdent du matin au soir dans son étude. Il fut, prétendent ses thuriféraires, «l?un des génies les plus précoces de son temps, un grand maître à moins de trente ans». A présent, il est vieux et frêle. Mais plusieurs millions d?hommes et de femmes à travers le monde musulman, en Irak d?abord, mais aussi en Iran d?où il vient, en Inde, au Pakistan et jusqu?en europe, obéissent au doigt et à l??il à ses injonctions. Il contrôle des millions de dollars de donations chaque année. Mais il vit très modestement, à Nadjaf, entre une petite maison louée et un bureau minable, dans une ruelle déglinguée de la grande «ville sainte» d?Irak.

Muhammad Ali Husseini Al-Sistani est d?abord et avant tout une énigme. Une énigme enturbannée, barbue et éminemment respectée, de 74 ans bientôt. Il a trois épouses et au moins trois fils. C?est à peu près tout ce qu?on sait de sa vie privée. Il est né en 1930 à Machhad, en Iran. A longtemps étudié à Qom, rivale iranienne de Nadjaf et ville sainte de la République islamique où le séminaire qui porte son nom et qu?il dirige encore à distance demeure l?un des plus courus de l?islam chiite. Lui-même, quand il s?exprime en arabe, a conservé «un vague accent perse», rapporte l?un de ses interlocuteurs réguliers. Mais il y a bien quarante ans qu?il vit, étudie et enseigne à Nadjaf, «la» ville la plus sacrée du chiisme mondial parce qu?elle abrite le sanctuaire de l?imam Ali, père de la secte et gendre du prophète en personne.

Fils d?un dignitaire religieux, Al-Sistani est, depuis une quinzaine d?années, plus encore que l?un des grands ayatollahs patentés des chiites, l?un des deux ou trois «grands marjas» d?une secte qui compte près de 150 millions d?adeptes sur la planète ? dont au moins quatorze ou quinze millions en Irak même. Le marja, dans la théologie chiite, c?est un peu, l?unicité en moins, l?équivalent du pape pour les catholiques. Réputé lui aussi «infaillible», le marja est «source d?imitation», exemple à suivre parce que son intelligence, ses connaissances en toutes matières ? des mathématiques à la philosophie ? et ses capacités de moujtahid, c?est-à-dire d?interprète de la parole divine, sont au-dessus de toutes les autres.

A force d?étude, on peut devenir moujtahid, gagner le droit de replacer les paroles et les écrits sacrés dans leur contexte historique, en conjuguer les leçons et les préceptes au présent. On peut acquérir le respect des maîtres en religion, être très écouté et même compter des milliers de disciples à travers le monde, sans jamais atteindre la qualité de marja. Durant ses treize années d?exil à Nadjaf, entre 1965 et 1978, l?ayatollah Khomeiny fut un condisciple d?Ali Al-Sistani. Dans l?Irak post-Saddam d?aujourd?hui, on amène d?ailleurs volontiers les pèlerins se recueillir devant la maison où le «guide» de la révolution iranienne vécut avant son expulsion vers la France. Mais, parce qu?aucun marja existant à son époque ne le proposa jamais comme tel, et même si des millions de chiites le vénéraient, Khomeiny ne fut jamais marja.

<B>«CHARMANT ET COURTOIS»</B>

Avec l?épais turban noir qui lui couvre le chef, les sourcils broussailleux, la longue barbe poivre et sel et cet ?il sombre perpétuellement sévère ou courroucé qu?il arbore en toutes circonstances, la mine de l?ayatollah Al-Sistani ? «un homme charmant et courtois par ailleurs», selon l?un de ses hôtes occidentaux ? rappelle immanquablement celle de son célèbre et défunt coreligionnaire. Mais la ressemblance ne va pas forcément au-delà des apparences. Khomeiny était un adepte du velayat faqih, c?est-à-dire de la primauté du religieux sur toutes choses, y compris ? on le voit aujourd?hui en Iran ? le pouvoir politique. Sistani, lui, appartient à la tradition quiétiste qui a toujours répugné à se mêler des affaires de la cité. Soyons clairs, les tenants de cette école ne sont pas pour une séparation nette entre Etat et mosquée. Ils ne craignent pas de voir la religion «polluer» le débat politique. Mais l?inverse.

Contrairement à d?autres, y compris parmi ses fidèles ou certains de ses puissants amis à Téhéran, Sistani n?a jamais réclamé l?établissement d?une république islamique en Irak. Pour l?heure, il se satisferait d?une Constitution dans laquelle aucun article ne serait contraire à l?islam et d?un gouvernement de laïcs pieux. «Pour cet homme, note Pierre-Jean Luizard, l?expert français numéro un du chiisme moyen-oriental qui le connaît bien, la religion doit préserver sa place éminente au-dessus de tout le reste et ne pas se galvauder dans la politique.» En clair, le quiétisme n?est pas le refus du politique, c?est la protection du religieux. Cela posé, il y a les grands principes et puis il y a les réalités. Dans la dangereuse et volatile situation qui prévaut aujourd?hui en Irak, la parole du marja est trop déterminante et trop sollicitée pour rester sourde ou confinée aux seules affaires de la mosquée.

«Comment ? Mais enfin, les structures politiques irakiennes de demain ne vont quand même pas être dictées par un seul homme !» En cette fin novembre 2003, Paul Bremer, flamboyant proconsul américain à Bagdad et chef suprême de l?Autorité provisoire qui contrôle l?Irak, est sérieusement en rogne. Pour l?administration Bush, en précampagne électorale déjà, le temps presse. De plus en plus inquiets, les électeurs américains attendent de la Maison Blanche un plan de sortie crédible du bourbier. Sur ordre du président et tandis que les attaques meurtrières de la résistance contre ses hommes et ses alliés se poursuivent à un rythme soutenu, c?est à cela surtout que travaille Paul Bremer. Du vaste et luxueux bureau qu?il occupe dans un des palais de Saddam à Bagdad, le «gouverneur», comme on l?appelle là-bas, consulte à tout va, planifie, propose et, souvent, impose.

Depuis plus de six mois, chaque fois ou presque, de son petit bureau à Nadjaf, le seyyed (descendant du prophète) Muhammad Ali Husseini Al-Sistani, primus inter pares des trois autres grands ayatollahs qui dirigent la hawza, autrement dit le «Vatican chiite», a critiqué ou carrément rejeté la copie américaine. Même et y compris lorsque Paul Bremer avait pris soin de faire entériner ses projets par le Conseil de gouvernement transitoire irakien sélectionné par lui.

SAURA-T-ON JAMAIS LA VERITE ?

«Fondamentalement inacceptable.» «Pas assez démocratique.» «Insuffisant.» Transmises par ses proches ou ses fils, les fatwas politiques du marja ? reproduites et savamment analysées par M. Luizard dans la dernière livraison de la revue Maghreb-Machrek ? sont souvent brèves et contournées. Mais sans appel.

Al-Sistani a-t-il ou non émis, le 3 avril 2003, en pleine guerre, une fatwa interdisant à ses coreligionnaires de résister par les armes à l?invasion américaine ? Paul Wolfowitz, le numéro deux du Pentagone, l?a affirmé le 10 avril. La hawza le nie. Saura-t-on jamais la vérité ?

Une seule chose est sûre : en dépit des supplications qui lui furent adressées de toutes parts ? et pas seulement par les suppôts du régime baasiste ? pendant ou juste avant la guerre, le marja de Nadjaf s?est énergiquement refusé, a contrario, à émettre la moindre fatwa appelant les chiites irakiens à résister à l?avance américaine. Pourquoi l?aurait-il fait d?ailleurs ? Marja d?une population qui a énormément souffert, Al-Sistani dont nombre de compagnons ont été assassinés, qui a lui-même échappé, sous Saddam, à au moins trois tentatives de meurtre et qui dut vivre des années assigné à résidence, n?avait vraiment aucune raison de voler au secours de la dictature.

De là à accepter en silence l?occupation militaire d?une terre islamique par une armée d?infidèles et se conformer à ses diktats, il y a un pas que le «vieux sage» ne veut évidemment pas franchir. Aujourd?hui, alors que des milliers de chiites à travers le pays manifestent et menacent de se révolter si ses injonctions ne sont pas entendues, les Américains commencent à prendre conscience du pouvoir de l?ayatollah. Dès le 28 juin 2003, Al-Sistani, qui ne veut surtout pas voir, demain, le pouvoir irakien échapper une fois de plus à la majorité chiite du pays, avait émis une fatwa réclamant, avant toute autre décision engageant l?avenir, l?organisation d?élections générales.

Paul Bremer a délibérément ignoré le décret religieux. A la mi-novembre 2003, le proconsul s?est même débrouillé pour faire entériner par les 25 membres irakiens du Conseil intérimaire de gouvernement, qu?il a lui-même nommés, un accord au terme duquel c?est une assemblée largement désignée plutôt qu?élue qui formerait le premier «gouvernement transitoire» après la fin, officielle et théorique, de l?occupation militaire américaine, au 1er juillet 2004.

Par nature modéré, Al-Sistani a longtemps résisté, et résiste encore, aux appels de tous ceux des chiites, très remontés contre les «infidèles», qui n?attendent qu?un mot ? celui de djihad ? pour en découdre avec la force occupante. Mais, en butte déjà aux accusations de certains autres dignitaires chiites qui lui reprochent d?être un «étranger» et critiquent régulièrement son «silence», le vieil homme ne veut pas pour autant, comme dit l?un de ses proches, «apporter sa caution à l?occupation».

Pour lui, seule l?ONU pourrait proposer une alternative à l?organisation de véritables élections générales. Se rangeant aux arguments américains qui mettent en avant l?absence de recensement irakien depuis 45 ans et la disparition, pendant la guerre, des listes électorales, Kofi Annan écrit au marja, fin décembre 2003. Sistani est furieux. «Je demandais une enquête en Irak, pas une fatwa d?outre-Atlantique», fait-il savoir. Depuis, on en est là. Les uns après les autres, politiciens chiites compris, les membres du Conseil intérimaire de gouvernement ont tenté de convaincre «le vieux» qu?il est impossible d?organiser des élections avant juin. Mais le marja n?en démord pas. Ces derniers jours, ses proches ont organisé des manifestations en sa faveur et menacé de décréter des grèves massives si sa parole n?était pas entendue.

© Le Monde News Service

par Patrice Claude

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