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99 % des «trafiquants» de drogue sont en fait des consommateurs

14 octobre 2006, 00:00

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Propos recueillis par Deepa BHOOKHUN

● Quel est le rôle du «drugs commissioner» ?

D?après l?article 45 du Dangerous Drugs Act, une fois qu?une personne a été inculpée pour un délit de drogue, le magistrat ordonne le gel de ses biens (freezing order). C?est à cette personne de venir prouver que ses biens ne découlent pas du trafic de drogue car la loi présume que ses biens proviennent de l?argent acquis par cette activité.

Une fois l?enquête terminée et si la personne a été trouvée coupable, il faut décider que faire de ses biens. Les législateurs ont décidé qu?il faut que cette enquête soit indépendante de la police. C?est donc le bureau du drugs commissioner qui entreprend cette enquête et recommande au Director of public prosecution (DPP) de révoquer l?ordre de gel si les biens sont légaux ou le maintenir si les biens sont issus de l?argent de la drogue.

● Le titre de «Drugs Commissioner» est-il approprié ou non ?

En fait la loi dit qu?il faut un commissaire nommé sous le Dangerous Drugs Act pour enquêter sur les biens des trafiquants de drogue. Le titre n?est pas Drugs Commissioner, mais commissaire tout court.

J?aimerais ajouter qu?avant 2000, l?ordre de gel n?était émis qu?une fois le suspect condamné. Ce qui fait que pendant le temps que dure l?enquête, le suspect a le temps de se débarrasser de ses biens. C?était ainsi de 1986 à 2000. Les gens se posent souvent des questions mais la loi ne donnait pas aux autorités des moyens effectifs pour aider à traquer et à confondre les trafiquants.

● Avez-vous ces moyens maintenant ?

Oui. Il y a eu beaucoup de changements depuis mon arrivée, que ce soit sur le plan des procédures, dans la mise en place des ordres de la cour, du personnel, etc. Nous sommes beaucoup plus efficaces maintenant car nous pouvons agir très vite. Et la rapidité est très importante dans cette lutte car les trafiquants sont très ingénieux.

● Mais le succès de votre travail dépend du travail de la police ?

Oui et de l? Independent commission against corruption (ICAC) aussi. C?est le devoir de la police de traquer et d?arrêter les trafiquants, d?enquêter, de rechercher des preuves adéquates pour qu?ils soient condamnés. Parce qu?il ne faut pas oublier que l?asset forfeiture est mise en place après la condamnation.

● Ainsi il n?y aura pas d?affaires de drogue, ni de condamnation si la police ne fait pas son travail ?

Elle doit normalement le faire. Mais est-ce qu?elle le fait ? Ce n?est pas à moi de le dire.

● Êtes-vous satisfait du travail de la police ?

(Sourire?) écoutez, honnêtement je crois que le travail est fait de façon satisfaisante. Nous avons 1500 freezing orders pour cette année-ci.

● Sommes-nous en train de perdre ou de gagner cette lutte contre la drogue ?

Je ne pense pas que nous puissions répondre en termes de gagner ou de perdre cette lutte. Il faudra toujours lutter car c?est un problème de société.

● Expliquez-nous comment dans un pays aussi petit où il n?y a que deux points d?entrée ? l?aéroport et le port ? la drogue arrive à entrer continuellement ? Où est la faille ?

Les trafiquants sont très astucieux. Aux états-Unis récemment, les trafiquants ont pris le cadavre d?un bébé, ils l?ont évidé et rempli de drogues. C?est pour vous dire que c?est très difficile de contrôler l?entrée de la drogue sur un territoire.

● Vu l?état des choses, existerait-il une certaine complicité des autorités !

(Hésitations?) C?est difficile à dire. Quand les autorités ? la police, la douane, etc ? interceptent de la drogue, ils font leur travail.

● Font-ils ce qu?ils doivent faire ?

Je pense que oui. Vous savez, il faut comprendre la gravité du problème, comprendre le marché pour pouvoir le combattre. Mais je persiste à croire que la meilleure solution reste l?éducation.

Car s?il n?y a pas de marché, il n?y a pas de drogue.

● Ally Lazer disait lors d?une interview que s?il n?y avait pas la drogue dans le pays, il y aurait une instabilité sociale. Vos commentaires ?

(Sourire?) C?est possible mais on ne peut pas faire une telle assertion car il n?y a aucune statistique en ce sens. Mais je peux aussi dire que trop de drogue et trop de dépendance sont aussi un problème.

● C?est une réflexion tordue qui amène une question tordue. Existe-t-il une volonté politique pour résoudre ce problème ?

Je pense qu?il existe la volonté politique pour lutter contre ce fléau. Mon bureau jouit du soutien du gouvernement et je vous assure que nous faisons un bon travail. Il y a 537 cas qui sont en cour à l?heure actuelle.

● Les gros trafiquants sont-ils parmi ces 537 cas ?

Il y a parmi six gros trafiquants et les enquêtes ont été complétées. Nous avons d?ailleurs déjà recommandé à la cour de saisir leurs biens. (Hésitations?) Je sais où est le problème et il faut impérativement le régler.

● Où est donc le problème ?

(Hésitations?) à Maurice, si une personne est arrêtée avec trois pouliahs de gandia, il est inculpé pour drug selling et condamné à trois ans de prison et il est subséquemment catalogué comme un trafiquant d?après la loi. Or, cette personne est avant tout un consommateur car des trois pouliahs de gandia, il en aurait consommé deux et revendu le troisième. Je me pose la question suivante : combien de ceux qui ont été condamnés à la prison, sont dans cette catégorie Leurs biens ont été gelés et nous avons dû enquêter sur ces cas.

● Et cela vous fait perdre votre temps...

Je ne sais pas si c?est une perte de temps mais c?est un aspect de la question. C?est le système. Il faut nous demander si notre politique sociale est sage. Quand je vous parle de 500 cas, la majorité de ces cas est de la catégorie dont je viens de parler. C?est la raison pour laquelle la communauté internationale s?alarme et trouve qu?il y a tellement de trafiquants à Maurice. Alors que dans les faits, ce n?est pas nécessairement vrai parce que nos lois sont très sévères pour les personnes en possession de drogue.

● Et ce sont les gros trafiquants qui profitent du système...

Non, ce n?est pas ce que je dis et ce n?est pas vrai. Ce n?est pas parce qu?un chasseur voit 100 lièvres qu?il ne va pas voir le lion.

● Combien de gros trafiquants y a-t-il à Maurice ?

Je ne peux pas répondre à cette question.

● Mais vous le savez ?

Comment vais-je le savoir ? Je vous ai expliqué les fonctions du commissaire.

● Mais n?y a-t-il pas une liste au bureau du DPP ?

Effectivement.

● Mais vous ne savez pas ce qu?elle contient ?

Ce n?est pas ce que j?ai dit. Je ne peux pas répondre à ces questions. Mais il faut comprendre que c?est une question légale. Savoir est une chose mais pouvoir les arrêter, les confondre et arriver à une condamnation en est une autre.

● Est-ce une question de ne pas pouvoir ou de ne pas vouloir ?

Je n?ai pas de boule de cristal. Ce sont les faits qui importent.

● Il y a quelque chose qui cloche dans le système car les gros trafiquants sont à l?abri alors que les consommateurs vont en prison ?

Et il y aura toujours des trafiquants qui trouveront un moyen de vendre leur drogue. Il faut miser sur la prévention. Mais on aura beau prêcher aux jeunes, il y aura toujours ceux qui ne seront pas d?accord et feront le contraire.

● Et que proposez-vous donc ?

Il faut être constamment vigilant et continuer notre lutte. On ne gagnera pas la bataille de façon définitive mais il ne faut pas pour autant baisser les bras.

● Et quand vous demandez aux trafiquants pourquoi ils font ce commerce, que vous répondent-ils ?

La plupart d?entre eux sont des consommateurs. Ils fument et revendent une certaine partie de leur drogue pour se réalimenter. Ils sont 99 % d?entre eux.

● N?avez-vous pas l?impression de travailler dans le vide ?

Non. Ce travail est un peu comme celui des pompiers. Ils travaillent à plein temps quoiqu?il n?y ait pas le feu tous les jours.

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