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Éleveurs de porcs : Mal-aimés et fortunés
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Éleveurs de porcs : Mal-aimés et fortunés
«Je suis dans l?élevage de porcs à Roche-Bois depuis 40 ans, et je suis également boucher. C?est la première fois de ma vie professionnelle que je n?ai pas de porc à fournir à mes clients. Mon cheptel de 200 bêtes a été décimé par la peste porcine. Il ne me reste, en tout et pour tout, qu?un unique porcelet? » La gorge nouée, la voix cassée, Archange Raboude, alias Ton Code, fait partie de ces quelque 500 petits éleveurs dont les porcs sont soit morts de maladie, ou ont été éliminés après l?apparition d?une peste porcine très contagieuse et dévastatrice. Et jusqu?ici, près de mille bêtes sont mortes.
Cette peste arrive vraiment à un mauvais mo-ment. Ses effets sur les petits éleveurs sont comparables à ceux d?une lame de fond dans une tempête.
La tempête, ce sont tous les défis d?une société en mutation qui s?impose des règles que les éleveurs artisanaux ne sont pas toujours en mesure de satisfaire. Il s?agit là, entre autres, de l?obligation de vivre dans un environnement exempt de pollution sonore, de pollution de l?air, et d?évoluer dans un espace qui ne favorise pas l?insalubrité.
L?absence d?infrastructures appropriées, d?une méthode pour le traitement des déchets et le recyclage des eaux usées, de moyens financiers pour offrir aux bêtes des aliments autres que les restes a finalement eu raison de la cause des éleveurs artisanaux.
Il faut savoir qu?un arrêté ministériel de 2001, associé au Public Health Act, a établi les nouvelles conditions qu?un éleveur est tenu de respecter pour l?obtention d?un permis d?opération. L?une de ces conditions est l?obligation de démontrer que l?impact des activités d?un élevage de porcs ne comporte, en aucune sorte, des risques pour l?environnement. En clair, l?élevage tel qu?il a été pratiqué jusqu?ici, n?a plus sa place et sa raison d?être dans un pays qui se modernise.
Il y a moyen de poursuivre cette activité. Mais pour y parvenir, il faut opérer sur une base industrielle. Voici le libellé de cette nouvelle feuille de route dans l?arrêté ministériel en question : « No person shall rear pigs unless (a) the rearing of pigs is carried out on an industrial basis and (b) he is the holder of a permit issued by the Sanitary Authority. »
Accorder au secteur sa vraie place
Depuis, des éleveurs se sont regroupés en société coopérative et ont tiré profit des avantages de cette formule. « Il faut se regrouper. C?est le chemin le plus court pour se conformer aux exigences des lois. On est officiellement reconnu par l?État et on bénéficie de toutes les formes d?aide qui vont avec », soutient Margaret Govindah, présidente de la Poste-de-Flacq Pig Breeders Credit & Marke-ting Cooperative Society Ltd.
Pour Claude de Lapeyre, directeur de Glenside Meat Processing Enterprise, il y a moyen de trouver une solution susceptible de satisfaire à la fois les exigences d?une société en évolution, et le droit des éleveurs de maintenir une activité qui, au fils des années, a enregistré un développement socio-économique remarquable et pris l?allure d?une identité culturelle.
« Du jour au lendemain, les éleveurs traditionnels sont devenus des parias. Ils opèrent dans l?illégalité. Ne pouvant satisfaire les nouvelles conditions, ni une municipalité ni un conseil de district ne sont en mesure de leur délivrer un permis d?opération », soutient-il.
L?absence de solution médiane a peu à peu favorisé une perception chez les éleveurs que les gouvernements successifs ont eu du mal à accorder à ce secteur sa véritable place dans le système économique.
Pire, cette perception a peu à peu cédé la place à un sentiment que ce traitement n?est ni plus ni moins qu?une forme planifiée de discrimination contre une section de la population. « Arvin Boolell, Rama Valayden et Rama Sithanen sont les seuls à avoir compris ce que ressentent les éleveurs de porcs. Il n?est pas exagéré de dire qu?au niveau de bon nombre de fonctionnaires, nous ne recevons pas l?appui nécessaire », martèle Claude de Lapeyre.
L?intégration de cette communauté
Cette perception est tellement forte qu?elle occulte toutes les formes d?aide que le gouvernement accorde à ce type d?élevage. On peut citer, entre autres, le cas d?officiers de l?Agricultural Research and Extension Unit (Areu) dont le dévouement a été maintes fois mis en valeur pour les éleveurs, la subvention accordée pour l?achat d?aliments, les facilités de prêts au niveau de la Banque de développement, ou encore les études qui ont été entreprises pour mieux comprendre ce secteur.
C?est avec une certaine méfiance que R. Pachamootoo, secrétaire de la Plaisance Pig Marketing and Credit Society, accueille les efforts déployés par le gouvernement pour combattre la peste et atténuer ses effets sur les éleveurs. « Je suis au regret de dire que la façon dont le ministère a géré la peste porcine, et les mesures préconisées pour encourager la diversification des activités des éleveurs, ne m?ont pas convaincu qu?il y a une volonté d??uvrer pour l?épanouissement de ce secteur », confie-t-il.
À y regarder de près, plus que le combat contre la peste porcine, l?intégration de l?ensemble de la communauté des éleveurs de porcs à la filière économique formelle, et ce, aux termes d?une formule acceptable pour les deux parties, constitue le véritable casse-tête auquel le gouvernement est confronté.
FAIRE DE L?ELEVAGE AUTREMENT
Il est possible d?élever les porcs en réduisant les nuisances qui y sont associées à savoir, les déchets qui portent atteinte à l?environnement, les odeurs gênantes, ou encore la contamination des nappes phréatiques. La ferme intégrée est un concept salutaire pour le secteur de l?élevage de porcs. Elle permet, à la fois de traiter les déchets, de recycler les eaux usées, et d?élever des poissons comme aliment pour les porcs.
En somme, c?est un système qui élimine tous les risques de pollution associés à l?élevage traditionnel.
Le concept de ferme intégrée a été mis en place sur une base pilote en 1997 à Union Ducray, dans un élevage de porcelets. La poursuite de l?expérience a toutefois buté sur la confrontation de deux écoles de pensée concernant les écrevisses produites par la ferme. La première soutient que le produit est compatible avec les exigences du Food Act. L?autre estime qu?il existe des risques potentiels et requiert la prudence.
Le rapport préliminaire du High Powered Committee affirme que le véritable problème vient du fait que les écrevisses en question ne devaient pas être utilisées comme protéine pour les porcs, mais comme produit de consommation pour les hommes.
Le rapport indique que cette option comporte un risque que le pathologiste du ministère de la Santé ne voulait pas prendre. Cependant, il n?était pas écrit que le concept n?allait pas faire son entrée à Maurice. C?est grâce à la persévérance de celui qui l?a vulgarisé au Brésil, aux îles Fidji et dans les pays asiatiques, à savoir le prof. Geor-ges Chan, que la ferme intégrée a été acceptée à Maurice.
Et le ministère de l?Agro-industrie, emboîtant le pas, vient de lancer une base pilote à Palmar.
UN MARCHE EN EXPANSION
Selon le Bureau central des statistiques, le pays comptait officiellement, à juin 2007, 500 éleveurs pour un cheptel de 17 000 bêtes. En juin 2006, ce chiffre était de 447 éleveurs pour un cheptel de 15 088 bêtes. Ces statistiques excluent les sangliers (cochons marrons, de même que les propriétaires de ces bêtes). Du côté de la Mauritius Meat Authority (MMA), on indique qu?entre 900 et 1 000 bêtes sont abattues chaque année et que le volume de viande mise sur le marché par l?abattoir de la MMA se situe entre 650 et 700 tonnes. Une petite enquête auprès des éleveurs et des consommateurs révèle que ce chiffre n?est pas exact car il exclut les bêtes qui sont abattues illégalement, en raison du prix d?abattage qui est passé de Rs 8,60 à Rs 15,60 sur chaque kilo de l?animal sur pattes.
Le secteur de l?élevage de porcs vit donc en plein paradoxe. Même si l?élevage ne jouit pas d?une bonne presse, en revanche, la viande de porc et les produits de charcuterie sont très appréciés par une large tranche de la population mauricienne, de même que par les touristes. Avec l?arrivée potentielle de deux millions de visiteurs d?ici 2015, il est à parier que la viande du porc aura toujours la cote.
Et ce marché est très hétéroclite. La viande produite localement est utilisée particulièrement parmi une section de la population. Certains clients dont des supermarchés, des hôtels et des charcuteries importent leur viande. Entre janvier et juin 2007, le pays a fait venir pas moins de 415 tonnes de porc. Les pays fournisseurs, par ordre de priorité, sont le Zimbabwe (338 tonnes), l?Afrique du Sud (48 tonnes), l?Égypte (21 tonnes), l?Italie (4 tonnes), l?Espagne (une tonne). On importe aussi de France, de Belgique, d?Allemagne, et du Danemark.
Il ne faut pas croire que le métier d?éleveur rend indigent. Certes, c?est un dur labeur qui demande une attention constante, mais au bout de l?effort, il y a la récompense. Le seul handicap dont souffrent les éleveurs, surtout les petits, c?est le préjugé qui les associe à un métier dégradant. ll existe trois catégories d?éleveurs. La première pratique cette activité à temps partiel et nourrit moins de dix têtes de bétail dans une arrière-cour. La deuxième catégorie le fait à temps plein, toujours dans une arrière-cour, mais peut posséder entre 100 et 200 têtes de porcs.
Enfin, il existe les éleveurs regroupés au sein de sociétés coopératives, comme c?est le cas à Saint-Martin ou à Bassin-Requin, Poste-de- Flacq. Roche-Bois est aussi réputé pour avoir abrité la plus grosse communauté d?éleveurs de petits porcs. Lorsque le périmètre de Port-Louis a été étendu et a englobé les zones où jusque-là l?élevage était pratiqué, cette activité a été interdite. Mais le poids de la tradition a eu raison de la raison d?État.
Car c?est avec l?argent de la vente du porc sur pattes, de sa viande et des produits de charcuterie que de nombreuses familles ont amélioré leur alimentation, loin des préjugés.
Prenons le cas de Jocelyn Samoisy. Ce dernier est passé du statut de simple éleveur à celui de boucher et de directeur d?une mini-charcuterie. Si la peste porcine ne s?était pas abattue sur lui, d?ici la fin de l?année, il aurait lancé un projet de charcuterie moderne. Il travaille à son compte et fait même son propre marketing. Bref, c?est un opérateur économique à part entière.
Il existe des exemples où des éleveurs artisanaux se sont regroupés en société coopérative, comme c?est le cas à Saint-Martin ou à Bassin-Requin. Selon Margaret Govindah, présidente de la Poste-de-Flacq Pig Credit & Marketing Cooperative Society Ltd, qui regroupe 16 opérateurs, il est possible à un éleveur de livrer une vingtaine de porcs au marché tous les mois.
Le prix d?une bête est estimé à Rs 5 500 et parfois Rs 6 000.
« Même si on ne fait pas de profit énorme, nous parvenons à nourrir notre famille, à nous construire un toit, à financer les études de nos enfants et à rembourser nos emprunts », soutient un éleveur qui a choisi de garder l?anonymat. Ce n?est donc pas sans raison que ses collègues ont protesté contre le montant de compensation que l?État se propose de leur verser, à savoir, Rs 4000, Rs 5 500 et Rs 6 500.
La nouvelle est tombée le 17 octobre. La maladie notée jusqu?ici dans certains élevages n?était pas une fièvre, mais bien la peste porcine africaine. Cette affection se caractérise par une mortalité élevée des bêtes et elle se propage rapidement. Plusieurs mesures ont été arrêtées. Il s?agit entre autres :
■ Du gel des prêts contractés auprès de la Banque de développement de Maurice (DBM).
■ De la relance des activités des éleveurs, avec la mise à disposition gratuite de porcelets, de poussins, canetons, et d?aliments avec facilités de transport, assistance technique et médicaments.
■ De la formation des éleveurs par l?Agricultural Research and Extension Unit, et de l?aide de l?Empowerment Programme pour une reconversion professionnelle.
■ De la création d?un fonds de solidarité.
■ D?une compensation allant de Rs 4 000, Rs 5 500 et Rs 6 500 aux éleveurs dépendant de l?importance de leur cheptel.
■ De l?ouverture d?un plan à la DBM pour des prêts de Rs 200 000 au maximum à un taux d?intérêt concessionnaire de 5 % l?an.
■ De l?aide de l?Organisation mondiale de la santé qui a dépêché à Maurice Gaston Funes, son chef adjoint au département des activités agricoles.
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