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Échec scolaire : Qu?est-ce qui cloche ?
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Échec scolaire : Qu?est-ce qui cloche ?
La Journée internationale de l?alphabétisation sera célébrée le 8 septembre comme chaque année depuis 1965. L?Organi-sation des Nations unies pour l?éducation, la science et la culture (Unesco) a instauré cette journée afin de sensibiliser la communauté mondiale à l?importance de l?alphabétisation pour le développement personnel et l?avancement socio-économique des nations alors que l?on dénombre près de 862 millions d?analphabètes dans le monde.
Maurice veut également célébrer cette journée en organisant des activités pour marquer son soutien à cette cause. Le Bureau de l?éducation catholique (BEC) organise ainsi un colloque de trois jours qui a pour but de trouver des stratégies pour aider les élèves à maîtriser les bases de l?écrit, la lecture et le calcul grâce à l?utilisation de la langue maternelle en tant que médium d?enseignement. De telles initiatives sont prises devant l?ampleur de l?échec scolaire à Maurice.
« Une pauvre estime de soi »
Chaque année, sur les 26 000 participants aux examens du Certificate of Primary Education (CPE) le taux d?échec tourne autour de 40 %, c?est-à-dire que près de 10 400 écoliers sont inaptes à entrer au secondaire. Certains sont même incapables de réciter les lettres de l?alphabet et de compter après six années passées à l?école. Passer le cap du CPE n?est pas une garantie de réussite. À la fin du cycle secondaire, ce ne sont que 5 000 élèves qui obtiennent leur Higher School Certificate chaque année.
Pourquoi tant d?échecs en cours de route, alors que ces élèves ont la chance d?avoir une éducation gratuite ? Il est tellement facile de jeter la pierre à l?enfant, de dire qu?il échoue parce qu?il ne fait pas d?efforts et préfère se tourner les pouces.
Selon des études et l?avis des professionnels, l?échec scolaire est le résultat de plusieurs facteurs aussi bien psychologiques que socio-économiques. Les enseignants et leur pédagogie sont également mis en cause.
Et selon certains conseillers en pédagogie, le médium d?enseignement serait aussi un facteur de l?échec scolaire. Sociologues, psychologues et pédagogues se rejoignent pour dire que l?enfant qui échoue est un enfant victime.
En effet, ces élèves qui ne réussissent pas à l?école sont mis à l?écart dans la salle de classe et sont livrés à eux-mêmes. Ils sont également punis et ridiculisés parce qu?ils sont incapables ou ont des difficultés à lire, écrire et compter. Mêmes leurs petits camarades se mettent de la partie en leur lançant des commentaires déplacés. Tous les blâmes leur tombent dessus et ils finissent par croire qu?ils sont réellement « bêtes », « paresseux », ou encore « bons à rien ». L?enfant est considéré comme le responsable de son incapacité à mener une scolarité normale.
Ces enfants en échec scolaire rencontrent aussi des problèmes à la maison. Certains parents n?hésitent pas à utiliser les qualificatifs qui abondent à Maurice pour désigner leurs enfants qui rencontrent des difficultés en classe.
Selon la psychologue Émilie Rivet, « c?est tout un ensemble de facteurs qui amènent l?enfant à avoir une pauvre estime de soi. » Et lorsqu?ils se mettent à la recherche d?un emploi, les obstacles se dressent immanquablement sur leur chemin. Émilie Rivet pense que « tous les enfants ont la capacité de réussir si on leur en donne les moyens ».
« REMETTRE A NIVEAU LES ENFANTS EN DIFFICULTE »
Pour la conseillère pédagogique, il y a déjà un grand fossé entre les enfants dès leur conception. Par exemple, dans des cas d?enfants issus de rapports incestueux, la consanguinité prédispose à des problèmes mentaux. Des complications peuvent également surgir dans le ventre de la mère pendant la grossesse. La vie que mène la mère ou encore son environnement peuvent aussi entraîner des complications chez l?enfant. Par exemple, certaines mères sont rouées de coups, d?autres sont alcooliques, se droguent, sont sidéennes, et n?ont pas une bonne hygiène de vie ou une bonne nutrition. Ces facteurs ne favorisent pas une bonne grossesse et amènent forcément des complications chez le f?tus et son développement.
De l?autre côté, il y a des mères qui prennent soin d?elles et de leur bébé, et qui ont un minimum de confort matériel. Elles sont suivies par leur médecin régulièrement, ont une bonne nutrition et une bonne hygiène de vie. L?enfant aura donc, tout ce qu?il lui faut pour naître en bonne santé. Il y a donc, dès le départ, des enfants qui viennent au monde sans avoir les mêmes chances.
Par la suite, certains enfants sont pris en charge par des garderies et des écoles maternelles. Et dans ces établissements, ils apprennent à s?adapter aux autres enfants et aux adultes. Ils ont ainsi une connaissance de base lorsqu?ils font leurs débuts à l?école primaire. Mais d?autres enfants, qui n?ont pas eu leur chance, arrivent à l?école primaire sans connaître l?alphabet, sans avoir appris à jouer et à être en interaction avec les autres enfants.
Mais malgré ces inégalités, tous les parents vont faire la course pour les meilleures écoles. En fin de compte, tous ces enfants se retrouvent dans la même classe. Ils ont à suivre la même pédagogie, le même cursus scolaire, apprendre dans les mêmes livres. Et en plus dans des classes surchargées ? 40 élèves pour un instituteur.
Ce dernier n?a pas le temps de porter une attention particulière à chacun d?entre eux. De plus, les élèves qui arrivent avec leurs lots de difficultés peuvent se montrer violents et erratiques. Ils n?arrivent pas à suivre. Mais l?instituteur doit néanmoins continuer avec son plan de travail.
Ce qu?il faudrait dans le système éducatif actuel, c?est un early screening dès la première année du primaire.
Il aiderait à savoir où se situe chaque enfant, non seulement au niveau éducatif mais également au niveau médical. Et à partir de là, l?on pourrait prendre les mesures nécessaires. Par exemple, en prenant une année pour remettre à niveau les enfants qui ont des difficultés. Cette année de remise à niveau ne devrait pas être axée que sur l?aspect académique mais devrait aussi essayer de développer la motricité fine de ces enfants en les initiant à des activités comme le modelage et le dessin.
« LE COMPORTEMENT DE L?ENSEIGNANT PESE BEAUCOUP »
Pour le sociologue Ibrahim Koodoruth, il y a toute une série de facteurs qui mènent à l?échec scolaire. Pour résumer, cela se situe sur trois niveaux :
L?environnement de l?enfant joue un rôle primordial. Avec en premier lieu, la famille. Plusieurs facteurs dans cet environnement immédiat peuvent jouer contre l?enfant. Par exemple, il y a des parents qui ne sont pas éduqués ou qui n?accordent pas d?importance à l?éducation ou encore d?autres qui vivent dans l?extrême pauvreté. Ces parents n?envoient donc pas leurs enfants dans une école maternelle parce qu?ils n?en ont pas les moyens ou parce que leur principal souci est de survivre. Et cette décision est prise lorsque l?enfant n?a que deux ou trois ans. Il peut alors avoir un sérieux retard qui n?est pas rattrapable.
Le milieu dans lequel vit un enfant peut également être dépourvu d?outils qui peuvent l?aider dans son développement pédagogique. Par exemple, le capital culturel, c?est-à-dire apprendre à s?exprimer, être entouré de livres dès son plus jeune âge. D?emblée, cet enfant-là ne vit pas dans un environnement propice à son épanouissement.
Au deuxième niveau, se trouvent les instituteurs. Ils peuvent avoir la formation mais ils ne sont pas tous aptes à faire ce métier. Certains sont motivés tandis que d?autres se sont tournés vers le professorat parce qu?ils n?avaient pas d?autre choix. Si la motivation n?est pas là, les enfants le ressentent. Le comportement de l?enseignant vis-à-vis des élèves pèse beaucoup dans la balance. Il y a des instituteurs qui ont des préjugés par rapport à certains élèves. Ils mettent une étiquette négative sur ces enfants, une étiquette que ces derniers intériorisent. Finalement, ils se conforment à l?image que leurs enseignants ont d?eux comme celle d?être paresseux ou « imbécile ».
En troisième lieu, il y a le programme. Il faut savoir ce que l?on enseigne et comment le faire. Est-ce que dans le cursus scolaire on permet à l?enfant de développer ses facultés ?
Le programme met l?emphase sur l?aspect académique, mais pas sur l?épanouissement dans son ensemble. Il ne stimule pas les élèves et certains n?arrivent pas à suivre ce qui leur est enseigné.
LES TROUBLES D?ORDRE PSYCHOLOGIQUE
Outre les différents facteurs environnementaux et socio-économiques, il y a également d?autres causes menant à l?échec scolaire qui sont d?ordre psychologique.
Certains enfants qui sont d?intelligence normale ou même supérieure se retrouvent en échec scolaire. Ils tombent dans la catégorie des enfants qui souffrent de troubles d?apprentissage. Ces troubles seraient d?ordre génétique et se situent au niveau du cerveau qui se forme différemment durant la grossesse. Néanmoins, les causes exactes demeurent, à ce jour, plutôt floues.
Parmi ces problèmes psychologiques, se trouvent les troubles du langage écrit ? dyslexie et dysorthographie, les différents troubles du langage oral comme une mauvaise intelligibilité ? dysphasie, les troubles du calcul, c?est-à-dire une faiblesse en mathématiques ? dyscalculie. Il ne s?agit donc pas de retard mental, mais d?un seul aspect alors que le reste fonctionne normalement.
Ces troubles interfèrent de manière significative avec la réussite scolaire. L?enfant ne peut alors s?adapter à l?environnement scolaire et mener une scolarité normale. « Il faut faire des tests pour arriver à détecter ces troubles. La détection doit se faire le plus tôt possible. Mais à Maurice, il n?y a pas de structure permettant de confirmer que l?enfant souffre de pathologie. Il faut aussi un personnel qualifié pour travailler avec ces enfants ayant des difficultés d?apprentissage », souligne la psychologue Émilie Rivet.
Le retard mental léger fait aussi partie des problèmes d?ordre psychologique pouvant mener à l?échec scolaire. Les élèves qui souffrent de retard mental léger peuvent s?adapter au groupe mais dès qu?on leur en demande trop, ils n?arrivent plus à suivre. Ce problème psychologique peut être dû à plusieurs facteurs. Par exemple, il peut découler d?un problème biologique ou encore le résultat de l?alcoolisme chez la mère durant la grossesse.
« Il n?y a pas de structures adaptées pour pallier aux besoins de ces enfants qui ne souffrent pas de sérieux retard. Les institutions pour des enfants aux besoins spéciaux tel que l?Apeim tout comme l?école ne sont pas adaptées pour eux. Ils continuent à être scolarisés mais ne peuvent suivre le cursus et se retrouvent en échec », ajoute Emilie Rivet.
Ces problèmes ne sont pas les seuls. Il y a également des troubles du comportement, l?anxiété scolaire, les surdoués qui ne sont pas repérés et se retrouvent en échec, les troubles hyperkinétiques avec déficit de l?attention (Thada). Cette liste est loin d?être exhaustive.
QUESTIONS AU DR NEAK, SPECIALISTE DE L?EDUCATION
« L?école ne fait pas de cadeauxà Maurice »
Les instituteurs apprennent-ils à reconnaître les élèves qui rencontrent des difficultés ?
Leur formation comprend des modules en pédagogie ainsi qu?en psychologie. Ils arrivent ainsi à reconnaître lorsqu?un enfant souffre de troubles de l?apprentissage.
Que font-ils lorsqu?ils rencontrent de tels cas ?
Comme ils ne reçoivent pas de formation pour devenir des specialist teachers, ils ne peuvent pas prendre en charge ces enfants. Lorsque l?enseignant détecte un cas de ce genre, il peut référer l?enfant au maître d?école qui contactera l?unité de psychologie du ministère. Un referal de cette unité fera le déplacement pour faire un bilan et un suivi.
Quelles sont les causes qui peuvent mener à l?échec scolaire ?
Lorsque les enfants entrent à l?école primaire, ils ne sont pas tous du même niveau. Certains débutent sans une base acquise à la maternelle, une base essentielle qui amène à l?écriture et à la lecture. Alors que d?autres, pour des raisons financières, ne font qu?une année de maternelle et là aussi, ces établissements font plus office de garderies que d?écoles. Quand les enfants débutent avec des difficultés, cela présage des problèmes pour les années à venir.
Est-ce que l?enseignant est formé pour travailler avec des élèves de différents niveaux dans la même classe ?
Les enseignants ont une formation pour devenir des remedial specialist teachers, c?est-à-dire qu?ils suivent un cours de différenciation pédagogique. Ils apprennent à planifier leur travail afin de pouvoir travailler avec des high, medium et low abilities en même temps. Il y a des élèves qui apprennent mieux en peer tutoring, d?autres en étant en contact direct avec le prof ou encore par l?informatique. Avec une même classe, il est possible de faire tout cela.
Est-ce que cela peut vraiment se faire dans la pratique ?
Cela est possible avec une classe de 20 à 25 élèves au maximum, mais pas avec une classe de 40 élèves comme c?est le cas dans nos écoles. Comment donc arriver à concilier attitude, suivi, curriculum à terminer ? La question que nous devons nous poser c?est : Voulons-nous d?un enseignant qui aide ou d?un enseignant « de programme » qui ne travaille que pour terminer son curriculum ? Si l?on trouve la réponse à cette question, on trouvera les solutions. Le rôle d?un enseignant, c?est également de pallier aux besoins affectifs, relationnels et sociaux de son élève.
Il a la formation, mais la structure actuelle ne lui permet pas de mettre en pratique ce qu?il a appris.
Comment cela se passe-t-il avec une classe de 40 élèves qui ne sont pas du tout du même niveau ?
L?enseignant n?a pas vraiment le choix. Il ne peut pas faire un suivi attentif de chaque élève. Certains élèves sont laissés à eux-mêmes. L?école à Maurice ne fait pas de cadeaux. Soit vous êtes dans le mainstream soit vous ne l?êtes pas.
QUAND LE MEDIUM D?ENSEIGNEMENT DIVISE
Psychologues, conseillers en pédagogie se retrouvent autour d?un même point, celui de la langue utilisée en tant que médium d?enseignement. Le français et l?anglais utilisés dans les écoles sont souvent mis en cause. Selon une conseillère en pédagogie, utiliser ces deux langues dans l?enseignement est l?un des facteurs menant à l?échec scolaire chez certains enfants.
À Maurice, beaucoup d?enfants, surtout ceux venant de milieux défavorisés, ne comprennent ni l?anglais ni le français. « Il est donc impossible pour eux de développer des concepts ou de comprendre des idées abstraites qui leur sont enseignés dans une langue qu?ils ne comprennent pas ou ne maîtrisent pas. Il faut comprendre la langue pour développer la logique. » Le meilleur moyen serait d?utiliser la langue maternelle de l?enfant.
L?importance d?utiliser la langue maternelle trouve écho chez Jimmy Harmon, le coordinateur de Prebokbek et qui travaille actuellement sur le dossier du Literacy and Numeracy au BEC. « Les recherches en pédagogie abondent de plus en plus dans le sens de l?utilisation de la langue maternelle pour l?acquisition des compétences. » C?est à partir de là que l?enfant peut passer à l?apprentissage d?autres langues et de concepts plus complexes. Il considère que cela est la base de la réussite tout au long de la scolarité.
Mais leurs avis ne sont pas partagés. Pour le sociologue Ibrahim Koodoruth, même si des études démontrent que l?utilisation de la langue peut être bénéfique, il faut tout de même se demander pourquoi certains élèves réussissent malgré l?utilisation de langues comme le français et l?anglais. « Nous devons voir ce qui se passe au niveau mondial. Aux Seychelles, ils ont essayé d?introduire le créole en tant que médium d?enseignement mais ils ont, par la suite, abandonné le projet parce que les résultats n?ont pas été concluants. »
Ibrahim Koodoruth préconise donc des changements au niveau de l?environnement au lieu d?apporter des changements dans tout un système éducatif. « Le problème vient de l?environnement. C?est là que les ONG peuvent entrer en jeu pour donner les clés qu?il faut à l?enfant. »
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