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À chacun sa formule

17 juillet 2004, 20:00

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De petites phrases en fausses révélations, le leader du MMM, drapé dans son manteau de Premier ministre, dévoile peu à peu les éléments de sa « formule gagnante ». On l?aura désormais parfaitement compris : Paul Bérenger parle de formule électorale, de ce qui devrait, de son point de vue, permettre à ses amis politiques et à lui-même de conserver leur place, de se maintenir au pouvoir, de partager des privilèges. À part les intéressés eux-mêmes, je ne vois pas qui cela pourrait exciter. Cette distribution annoncée des prix, c?est une affaire politicienne ; elle ne sert pas forcément les intérêts de la nation. Elle, seule l?intéresse la formule qui conviendrait à un pays qui doute.

Première exigence de cette formule-là : une nouvelle équipe. Des hommes et des femmes choisis en vertu de leurs compétences éprouvées, de leur dévouement à la cause nationale. Non parce qu?ils s?intègrent dans la balance communale privilégiée par Paul Bérenger ou l?équation arithmétique de Navin Ramgoolam. Il faut certes tenir compte de la diversité ethnique, mais tout ramener sans cesse à la représentation tribale ou, pour parler comme Paul Bérenger, au « poids électoral » de chacun (la première des qualités qu?il trouve à Jayen Cuttaree?), c?est vider le combat politique de son essence.

La véritable formule gagnante pour le pays est celle qui ferait reculer le communalisme, pas celle qui l?alimente. Toutes les études d?opinion démontrent que l?électeur lui accorde un poids de moins en moins déterminant. C?est pourtant le contraire que propose toute la classe politique. Entre le dosage hiérarchique concocté par Bérenger et le discours ouvertement sectaire de Ramgoolam, rarement le communalisme n?aura été aussi présent dans le calcul des dirigeants politiques. Le leader de l?opposition s?en défend ; il en a honte, c?est évident. Convaincu que cela lui rapportera des voix, il oublie de mesurer combien il en perd.

Deuxième exigence : la vision, ou une équipe pour quel projet ? On ne pourra pas reprocher à l?actuelle majorité d?en manquer totalement. On peut en revanche déplorer que le gouvernement se soit si longtemps enfermé dans une perspective étriquée qui tend à réduire le combat politique aux contours des statistiques économiques. Ce fut une erreur, une grosse erreur. Bien sûr, rien n?est possible sans la croissance économique. Mais qu?elle soit au rendez-vous ne signifie pas que l?essentiel est acquis. La formule gagnante est bien celle qui recherche l?efficience économique, non pas pour elle-même, mais pour en faire un instrument de progrès social. Le rôle du gouvernement est de veiller à la juste répartition des fruits du travail collectif. Il n?est ni d?être le valet du secteur privé, ni d?être le « casseur de reins » des producteurs de la richesse nationale. Ni le relais des syndicats, ni le pourfendeur des syndicalistes.

Garantira donc cette victoire souhaitée, la formule qui aura permis d?établir un dialogue serein entre les partenaires du développement, dans le respect des prérogatives de chacun et, davantage encore, dans l?appréciation des qualités reconnues et récompensées. Plutôt que d?enfourcher l?utopie de la décentralisation de l?économie, il serait plus réaliste de rechercher activement une vraie égalité de chances dans l?emploi. Non de tolérer un secteur public claquemuré, ou un secteur privé chasse gardée !

C?est vrai, l??uvre de décolonisation n?est pas achevée. Les Anglais sont toujours à Diego et les préjugés d?un autre âge sont toujours vivaces dans certains milieux. Sans doute alors, la formule gagnante pour ce pays devrait être celle qui s?attaque à ces restes du passé, non pas comme une revanche à prendre, mais comme une recherche d?équilibre et de justice, garante de cohésion sociale et d?harmonie nationale. La démocratisation de l?économie ne se décrète pas, les entrepreneurs ne s?inventent pas. Regardons les choses en face ; ici comme partout dans le monde, ce sont les entreprises familiales qui sont et restent majoritairement les moteurs de l?économie de marché. Le combat est ailleurs.

L?équipe, la vision, c?est ce qui constitue le socle. Mais les pays qui gagnent durablement sont ceux qui font de leurs institutions les piliers de leur modèle de société. Notre pays possède l?éventail des structures institutionnelles autorisant une démocratie transparente et juste. Mais la faiblesse des officiels, les manipulations du pouvoir et les calculs partisans mettent en péril sans cesse l?indépendance et la crédibilité des institutions. Rien n?illustre mieux cette dérive institutionnelle que le déficit de crédibilité dont pâtit la Commission de lutte anti-corruption (Icac), minée par une querelle politique au plus haut sommet de l?État. Ce sont ces désaccords-là, des considérations tactiques partisanes, qui ont mené à la mise en cause de l?institution. Les trois plus hauts personnages de l?État sont chacun responsables de cet échec, bien que des circonstances atténuantes peuvent être reconnues au Premier ministre, coincé entre un président de la République qui se méfie de lui (et qui le dit à qui veut l?entendre) et un leader de l?opposition devenu conciliant du fait de sa position de négociateur qui veut séduire. C?est une formule qui fait perdre le pays.

Pour l?instant, les Mauriciens ne s?en émeuvent pas. Ils sont plutôt amusés de voir les représentants emblématiques du secteur privé être humiliés sur la place publique. Il faudrait qu?ils mesurent mieux les risques que l?exercice intempestif du pouvoir exorbitant de l?Icac fait courir à tous les citoyens. Une formule gagnante pour une démocratie respectueuse de tous les droits, c?est une qui garantit la plus grande indépendance aux institutions, en particulier à celles qui sont censées aider à rendre justice. Dans beaucoup de cas, nous nous éloignons du principe sacro-saint de la démocratie parlementaire, la séparation des pouvoirs et l?indépendance institutionnelle. Il faut pour cela des hommes à l?épine dorsale raide. Trop d?acrobates, pliés en virgule à force de génuflexions, peuplent les officines de l?État dominateur.

S?il y avait un vrai débat démocratique opposant les alliances sur leur vision et leurs programmes, voilà qui aurait pu alimenter des discussions sur les formules gagnantes pour la nation. Au lieu de cela, d?un côté comme de l?autre, on cherche à corrompre les Mauriciens. Ainsi, leurs problèmes seraient plus facilement réglés si - formule Bérenger - le puzzle communal s?emboîte bien ou si - formule Ramgoolam - l?addition de groupes fait le bon compte électoral.

Vivement une relève !

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