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«Une année noire pour la justice»

4 décembre 2004, 00:00

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<B>● À une conférence sur la violence conjugale organisée par le ministère de la Femme, la semaine dernière, des ma-gistrats font un «walk-out» pendant le discours du Premier ministre suppléant. Vous-même, président du Bar Council, faites une sortie contre l?exécutif. Que s?est-il passé ? </B>

Bon, il faut bien comprendre le contexte. C?était un atelier de travail organisé par le ministère de la Femme pour marquer la Journée internationale contre la violence domestique. Parmi les participants, il y avait des enforcement officers du ministère, des hauts gradés de la police, des avocats et des magistrats, entre autres. Le Premier ministre suppléant vient dire que l?exécutif n?est pas satisfait car beaucoup de demandes de protection orders n?aboutissent pas. Pour moi, l?exécutif est en train de donner des directives aux magistrats. C?est inacceptable. Pravind Jugnauth vient dire que la cour n?est pas assez victim-friendly. Il faut que l?exécutif comprenne que la cour a le devoir d?être aussi accused-friendly. C?est à la cour de faire la balance entre les droits de la victime et ceux de l?agresseur.

<B>● C?est à ce moment-là que les ma-gistrats ont fait leur «walk-out» ? </B>

Je ne sais pas à quel moment les ma-gistrats sont partis. J?étais assis au premier rang. Ce n?est qu?après que j?ai appris qu?ils étaient partis. Ils étaient environ une vingtaine. Mais, aussitôt après le discours de Pravind Jugnauth, j?ai pris la parole et j?ai décrié cette tentative. Si l?exécutif n?est pas satisfait, il y a des procédures pour cela. Il peut faire appel. La cour a ses raisons quand elle rejette une demande.

<B>● Pour vous donc, c?était une ingérence ? </B>

Bien sûr que c?était une ingérence. Et les membres du judiciaire s?en sont offusqués aussi. Ils se sont concertés et ils sont partis.

<B>● Le judiciaire n?accepte pas les critiques ? </B>

Le judiciaire accepte les critiques. Il l?a d?ailleurs prouvé en organisant une conférence récemment. Mais vous ne pouvez pas inviter le judiciaire et décider que vous allez lui donner des directives. On viole ainsi un des principes fondamentaux de la Constitution, la séparation des pouvoirs.

<B>● Est-ce que le vice-Premier ministre est au courant de vos sentiments et ceux des magistrats ? </B>

Bon, il est parti tout de suite après son discours mais ses préposés étaient présents et ils le savent.

<B>● Vous arrivez presque à la fin de votre mandat de président du Bar Council. Quel bilan faites-vous de cette année, exceptionnellement riche en évènements ? </B>

(Rires?) Je suis tenté de faire comme sa majesté la reine Elizabeth et de qualifier cette année de «annus horribilis» pour le monde juridico-légal. Une année noire...

<B>● Pourquoi ? </B>

Je crois que c?est la première fois dans les annales que des membres de la profession, que ce soit des avocats, des notaires, des avoués et même des membres du judiciaire, ont été au centre de tant de débats. ( Silence?) Mais je dois dire, qu?en fin de compte, on est sorti de l?auberge.

<B>● Qu?est-ce qui vous fait dire cela ? </B>

Au niveau du judiciaire, je crois que le calme est revenu après la tempête. Au niveau du barreau, le calme a aussi été rétabli. Bon, il y a eu des avocats impliqués dans des enquêtes mais tout ce qu?on peut faire, c?est attendre les conclusions de ces enquêtes. Même chose pour les notaires. Mais disons que la présomption d?innocence doit prévaloir et qu?il ne faut pas read more into things than what happened.

<B>● Présomption d?innocence, d?accord. Mais ce n?est quand même pas normal que des allégations aussi graves pèsent sur des membres de la profession dite noble?</B>

Je suis d?accord mais je pense que c?est un concours de circonstances.

<B>● Je ne vous suis pas?</B>

Par exemple, est-ce le fait que maintenant les langues se délient ? Est-ce le fait que les gens connaissent mieux leurs droits ? C?est difficile à dire.

<B>● Vous dites donc qu?il y a un pro-blème d?éthique ? Que cela a toujours été le cas et que ce n?est que maintenant que cela devient public ? </B>

Je dis oui. Il y a un problème et c?est d?ailleurs la raison pour laquelle nous avions organisé une conférence sur la question. Celle-ci a d?ailleurs donné des résultats très positifs. Pour la première fois, nous avons parlé d?éthique dans le judiciaire et au barreau. Et les avocats et les juges sont conscients de leurs devoirs, de leurs droits mais surtout de leurs limites.

<B>● Dites-nous justement, c?est quoi le devoir d?un avocat envers son client ? </B>

Le rôle d?un avocat est de défendre au mieux de ses capacités les intérêts de son client, tout en gardant une certaine distance de celui-ci, de ne jamais s?identifier à lui et encore moins à la cause qu?il défend. Du moment qu?un avocat sent qu?il ne peut plus garder cette distance et que la barrière devient floue, il doit se po-ser des questions très sérieuses et se demander s?il ne faut pas qu?il se récuse.

<B>● Quel est le regard que jette un président du Bar Council sur les membres du barreau et sur le niveau actuel ? </B>

C?est un peu difficile de généraliser mais je dirai qu?il y a un long chemin à parcourir pour que l?on puisse dire que la profession dans son ensemble is acting without fear or favour.

<B>● Vous dites qu?il y a pression ? </B>

Non. Mais une grande majorité d?avocats s?autocensurent pensant que c?est plus facile de plaire à tout le monde tout le temps. Et, en fait, ils rendent un mauvais service à leur client et à eux-mêmes.

<B>● Vous dites que beaucoup d?avo-cats n?agissent pas dans l?intérêt de leur client ? </B>

Non je ne dis pas cela. En ce qu?il s?agit de leur attitude vis-à-vis du judiciaire et de l?exécutif, par exemple, desquels ils sont totalement indépendants, les actes de certains avocats démontrent malheureusement qu?ils veulent à tout prix être in the good books du judiciaire et de l?exécutif quitte à ne pas pouvoir agir as fearlessly as they should be doing.

<B>● Vous vous êtes récemment élevé contre un éventuel projet d?autoriser des avocats étrangers à travailler à Maurice. Pourquoi ? </B>

Ecoutez, déjà il y a une situation de overcrowding dans la profession. Qui plus est, il y a très peu de débouchés actuellement. Si on donne maintenant l?occasion à de grosses firmes étrangères de s?implanter ici, il n?y aura rien pour les jeunes. Et il n?y a aucune réciprocité.

<B>● Mais ces avocats s?occuperaient uniquement de corporate law ? </B>

Je suis contre le principe. Aujourd?hui c?est corporate, demain ce sera liquidation et après qui sait ?

<B>● Est-ce à dire que quelque part, on pense qu?il manque de compétences ici ? </B>

C?est ce que je crois pouvoir déduire.

<B>● Vous partagez cet avis ? </B>

Je crois que les avocats que nous avons ne sont pas assez dévoués et n?offrent pas un service soutenu.

<B>● Justement par rapport au niveau, on entend souvent dire qu?il y a un pro-blème de compétences au parquet?</B>

Je ne vais pas émettre de telles critiques mais je pense que le parquet est overworked et understaffed. Le gros problème, c?est que les jeunes qui intègrent le parquet sont soit livrés à eux-mêmes soit sous les ailes d?une personne qui n?a pas beaucoup d?expérience. Pour guider les jeunes, il faut avoir un minimum de 15 ans de pratique.

<B>● Pourquoi êtes-vous devenu avocat ? </B>

J?avais déjà accepté une place à l?Imperial College à Londres pour des études d?ingénieur. Mais un jour j?ai vu un film qui démontrait avec force le rôle de l?avocat comme ce défenseur des droits mais aussi comme quelqu?un de profondément humain. C?était ce à quoi j?aspirais?

<B>● Et maintenant, vous pensez que les valeurs ont changé ? </B>

Il me semble que maintenant le gain pécuniaire est à l?ordre du jour. Les mentalités ont changé vous savez?

<B>Propos recueillis par Deepa BHOOKHUN</B>

<I>«Les actes de certains avocats démontrent malheureusement qu?ils veulent à tout prix être in the good books du judiciaire et de l?exécutif quitte à ne pas pouvoir agir as fearlessly as they should be doing.»

«Vous ne pouvez pas inviter le judiciaire et décider que vous allez lui donner des directives. On viole ainsi un des principes fondamentaux de la Constitution, la séparation des pouvoirs.»</I>

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