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«On gagnait notre place à la sueur de notre front»
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«On gagnait notre place à la sueur de notre front»
● Pourquoi vous a-t-on surnommé le « grand fusil » ?
C?est une exclamation de Louison Bobet. J?avais un langage imagé. En 1955, il avait du mal à gagner son troisième Tour. Il était fébrile. Je lui disais : « Je vais t?arranger ça, je vais te mettre un coup de fusil. » Il a gagné l?étape d?Avignon et il a enfin gagné son troisième Tour. En signe de reconnaissance le soir, à l?époque les coureurs recevaient les journalistes, Louison a dit: « Ah ! sacré grand fusil ! » L?expression a été reprise par les journalistes. C?est entré dans les m?urs et c?est resté depuis 1955.
● Vous avez été coureur professionnel de 1946 à 1960. A quoi ressemblait une carrière professionnelle à votre époque ? De quoi était-elle faite ?
J?ai envie de pleurer quand je vois les cyclistes actuels. Il y a un laxisme généralisé au niveau des jeunes. Les clubs n?ont pas les moyens d?aider les jeunes à réussir dans le cyclisme. Il n?y avait pas trop de sports à mon époque. Maintenant, il y a le foot, le rugby, le basket. Les jeunes ont un plus vaste choix. Le vélo coûte cher. Il a perdu énormément de jeunes. Le vélo est dur, il rapporte peu. Il y en a qui arrivent. Mais sur le nombre de ceux qui sont devenus professionnels, il y a peu de résultats.
En 1955, je croyais que l?extra sportif dans le sport professionnel allait apporter une réserve d?argent. Ça a fait des millionnaires, qui étaient bien payés, cela n?a pas fait des champions. Tout le monde avait ses chances. Maintenant, il y a très peu de places. Les étrangers viennent en France pour gagner de l?argent. Ils laissent des miettes aux coureurs français. Il n?y a qu?à voir dans les tours, les classiques. Les Australiens, les Russes, les Polonais, voilà le problème.
Avant on avait tous envie d?arriver. Avant d?arriver à la gloire, il y a le travail. Sans entraînement, on n?aboutit à rien. Il y avait très peu d?argent. On se battait pour peu. On gagnait notre place à la sueur de notre front. On payait les coureurs en rapport avec les courses qu?ils gagnaient ou l?exploit qu?ils réalisaient. Maintenant, c?est en fonction du temps qu?ils passent à la télé. Une émission avec Gérard Holtz vaut une victoire d?étape.
● Vous avez choisi ensuite d?embrasser une carrière de directeur sportif. C?était l?enchaînement naturel ?
Oui, j?avais créé les extrasportives avec Saint-Raphaël. Comme j?avais déjà en tant que coureur découvert Roger Walkowiak, Roger Rivière, j?avais amené pas mal de professionnels, je suis devenu directeur sportif. C?était une suite normale.
● Vous avez dirigé Jacques Anquetil, Joaquim Agostinho. Parlez-nous de ces grands coureurs ?
J?ai eu beaucoup de joie avec Jacques Anquetil, Jean Stablinski, Eddy Merckx, Stephen Roche, Joaquim Agostinho. J?ai eu de grands champions. Ils avaient tous des caractères différents. J?étais un ancien coureur qui connaissait le métier. Il y avait une confiance réciproque. J?ai toujours eu de l?autorité. C?est pourquoi ils avaient confiance en moi.
Roche, c?était pas rien. Herrera (Ndlr : Luis), qu?on connaît peu, aurait dû faire une grande carrière. Merckx, je l?ai connu en fin de carrière. J?ai une grande admiration pour lui. C?est un des plus grands cyclistes de tous les temps. Il a fini sa carrière avec moi.
● Le dopage existait-il à cette époque ?
Il a toujours existé mais dans des proportions moindres. Là où il y a de l?argent, un intérêt quelconque, on ne peut empêcher quelqu?un de vouloir se surpasser. C?est comme les alcooliques : certains boivent deux verres, certains boivent dix verres. Ma génération est sortie de la guerre et des restrictions. Quand il y a eu le premier Tour en 1947, il n?y avait rien. Le dopage est venu après.
Il y avait à ce moment-là Jacques Gaudet, le patron du cyclisme français. Il sélectionnait les coureurs pour l?équipe de France. Celui qui avait mauvaise réputation, il restait à la maison. Si on faisait la même chose aujourd?hui, les coureurs feraient attention.
● N?est-ce pas dommage qu?un si beau sport soit miné par ce fléau ?
Je ne vois pas où est le fléau. Je suis contre le dopage mais quand je vois quatre millions d?alcooliques, les sidéens, les gens en prison, je ne vois pas tellement de coureurs cyclistes en prison ou rejetés par la société.
« Aux JO, quand on demande aux vainqueurs comment ils sont devenus champions, ils répondent travail, persévérance, courage. L?exploit, c?est la souffrance, se surpasser, se faire mal»
Le dopage, on l?a bien vu à Pékin. Il y a quelques dopés. Le sport cycliste s?est mal défendu. C?est exagéré ce qu?on fait porter au cyclisme. Il n?y a pas de pharmacien qui a gagné le Tour de France. Les dopés n?ont pas fait carrière. Les grands, s?ils étaient dopés, ils ne seraient pas restés quinze ans à la tête des pelotons. On ne fait pas carrière en se dopant. Il est plus facile de se doper que d?aller s?entraîner mais la facilité n?amène pas les champions.
● Quelle est, selon vous, la raison de la présence du dopage dans le sport de haut niveau ?
L?intérêt. Les sportifs sont issus généralement de milieux modestes. On n?a pas vu de grands champions sortir des quartiers huppés, du quinzième ou du seizième arrondissement de Paris. Ce sont des gens qui sortent de l?usine, comme on dit. Le sport donne une reconnaissance pour la suite. Cela peut être profitable. Ils cherchent une opportunité pour se faire une situation sociale grâce au sport. Certains pensent que plus ils se dopent plus ils arrivent. Manque de chance, ils se font rattraper.
Le dopage laisse toujours des séquelles chez ceux qui l?emploient. Ils paient toujours l?addition un jour ou l?autre. Il y a toujours un organe qui cède.
● Quel est le meilleur souvenir que vous gardez de vos années de cycliste professionnel et de directeur sportif ?
J?ai débuté en 1943. Nous sommes en 2008. C?est énorme. Je regarde tout dans l?ensemble. J?ai 83 ans, quand je me retourne, je me dis que j?ai fait du bon travail. L?ensemble de ma carrière me fait plaisir. J?ai eu une longue carrière dans un sport dur. J?éprouve une satisfaction générale.
● Suivez-vous toujours les courses cyclistes ?
Oui, mais de moins en moins. J?ai perdu énormément d?amis, organisateurs, coureurs, journalistes. Je vais dans les courses, mais je ne retrouve plus les Blondin, Gaudet, les gens à forte personnalité. Je m?ennuie. Je ne suis pas nostalgique mais je m?amuse moins. Les jeunes actuels chez les pros sont tristes. Ils ne sont pas sûrs des lendemains, ils sont pris dans le dopage. Avant, il y avait de la joie. L?amitié primait sur tout.
Je suis tous les sports, le cyclisme en particulier. Je suis déçu. Il n?y a pas les résultats escomptés. Un sport qui n?a pas de champion disparaît, se meurt. On l?a vu en foot, en natation. On voit l?engouement qui se crée.
En cyclisme, il n?y a plus personne. C?est un drame. Il faut des champions, un Anquetil, qui a été un des plus grands champions. Les médias s?intéressent moins au vélo. A part le Tour ? quatre-vingts heures de télé ? le reste n?a pas tellement de pub. Il y a bien Sébastien Chavanel en ce moment. Espérons qu?il s?améliore dans les courses à étape. J?espère que ce creux de la vague ne sera pas une traversée du désert.
● Suivez-vous les exploits de votre petit-fils Frédéric sur les routes mauriciennes ?
Je suis content. Je l?ai suivi mais je n?ai jamais voulu être le grand-père abusif. J?ai tenu à ce qu?il arrive par ses propres moyens. J?ai été le voir deux, trois fois. Je l?ai conseillé quelquefois. Il se fait de lui-même. Il a perdu un peu de temps. Il ne fera pas une grande carrière. L?âge est là. Il fera du bon travail ici. Il aime Maurice, le cyclisme africain. C?est la première fois que je vais suivre une étape qu?il court.
● Si vous aviez un conseil à donner aux jeunes qui débutent, que leur diriez-vous ?
Le travail. Aux JO, quand on demande aux vainqueurs comment ils sont devenus champions, ils répondent travail, persévérance, courage. L?exploit, c?est la souffrance, se surpasser, se faire mal. Grâce à l?entraînement. On ne naît pas champion, on le devient.
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