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«Memories»
Il y avait une époque où l?une des phrases les plus entendues dans un thriller était ??Où suis-je.. ??. Cela prêtait presque à rire, tellement on s?y attendait et, bien des spectateurs auront possiblement souhaité entendre une réponse commençant par ?Vous suijez??
? ?Où suis-je.. ?? est la toute première phrase prononcée dans Memories, un thriller psychologique et temporel américain signé d?un réalisateur allemand, Suso Richter. Et cette fois, elle ne prête pas à rire, elle laisse même supposer qu?il s?est passé quelque chose de terrible. C?est un nommé Simon Cable (Ryan Phillippe) qui pose la question en sortant d?un coma, cela après qu?on l?ait vu se faisant admettre aux urgences.
La séquence rappellerait la série du même nom (Urgences) si ce n?était que tout est filmé du point de vue du blessé et que pour l?accompagner, il y a une musique d?ambiance plutôt efficace évoquant les passages les plus haletants des X-Files. Il n?y a dans tout cela rien d?original, mais on peut apprécier la façon dont ces séquences ont été disposées dans le temps. Elles durent juste le temps nécessaire pour ?accrocher? le spectateur, tout en chatouillant son sens de l?anticipation. L?atmosphère installée (la musique y est pour beaucoup), on s?interroge alors non seulement sur le pourquoi et le comment de cette histoire, mais aussi sur le genre du film.
Le patient se souvient de son nom. Il est persuadé qu?il est dans cet hôpital parce qu?il a eu un accident de voiture, le médecin lui déclare qu?il a été victime d?un empoisonnement. Il pense être en l?an 2000, le médecin lui révèle que nous sommes en l?an 2002. Il n?a aucun souvenir de ces deux dernières années. On lui apprend qu?il est marié et une jeune femme, Clair (Sarah Polley), dont il n?a aucun souvenir, vient lui affirmer son amour. Simon Cable la prend pour son épouse Anna et lorsque celle-ci (Piper Perabo dans le rôle) apparaît, elle se révèle une femme froide et calculatrice. Il semble bien que les deux aient comploté quelque chose de sinistre ayant un rapport avec la mort du frère de Simon, deux ans plus tôt. Puis, alors qu?il passe au scanner, Simon est, ou s?imagine être, victime d?une tentative d?assassinat. Il se réveille dans ce même hôpital, mais dans un autre service et ?deux ans plus tôt.
L?idée qu?il pourrait s?agir d?un film fantastique est bel et bien exclue (pour peu qu?on ait d?avance les données de base du film), mais cela n?empêche pas qu?une telle idée nous taquine l?esprit et qu?elle y reste quelques secondes. On pense d?abord à un thriller d?angoisse, puis à un film noir dans un deuxième temps, avant de se demander ce qui est réellement en train de se passer dans cette histoire. (Il serait bon ici, suivant la coutume, d?avertir les lecteurs qui tiennent à leur surprise à la fin du film de ne pas lire plus loin ? bien qu?ils risquent d?être un peu déçus, de toutes les façons).
C?est dans cette question que se trouve la clé du mystère, et la réussite de Memories tient du fait que les scénaristes Michael Cooney et Timothy Scott Bogart ont su diriger cette histoire sur des fausses pistes assez attrayantes pour que le spectateur s?y perde avec la plus grande délectation. Le héros se réveille donc en l?an 2000, suite à la mort de son frère. Cette fois, il a vraiment fait un accident de voiture. Il rencontre l?infirmière stagiaire qui deviendra sa femme après l?avoir fait chanter. Il partage sa chambre d?hôpital avec un autre malade qu?il retrouvera deux ans plus tard.
On le prend pour un fou. Puis, retour en l?an 2002 ; dans le futur ? On n?en sait trop rien. Simon semble bien avoir été dans cet hôpital, il y a deux ans. Clair, (la femme lui ayant fait la déclaration d?amour) s?avère être la fiancée de son frère. Retour en arrière, le temps d?une seule séquence : il y avait bien quelque chose entre lui et sa future belle-s?ur. Mais, aurait-il réellement tué son propre frère ? Tout cela est volontairement confus et Ryan Phillippe est totalement crédible dans son personnage. Simon Cable est-il manipulé ? Ou alors est-il fou, voire dangereusement paranoïaque ?
Certains ont affirmé que Memories était une adaptation d?un roman de science-fiction d?Alan Dean Foster, The I Inside, titre qui se trouve aussi être celui du film dans sa version originale. En fait, ce film de Suso Richter est une adaptation d?une pièce de théâtre intitulée Point of Death, de Michael Cooney, l?un des scénaristes. Tel étant le cas, on pourra trouver remarquable le travail d?adaptation pour l?écran tout en se demandant à titre de curiosité, ce que cette histoire aurait donné sur une scène de théâtre, avec tous les changements de décors que cela implique.
Fausses pistes, fausses pistes ?
Pour ce qui est la mise en scène au cinéma, Suso Richter s?en tire bien, même s?il ne fait pas preuve d?originalité ou d?imagination. Suivant l?exemple de certains maîtres cinéastes allemands, il aurait pu avoir utilisé les éclairages ou certains éléments des décors pour mieux distiller le malaise et l?angoisse. Toutefois, sans être originale ou innovatrice, sa réalisation est suffisamment maîtrisée pour que le spectateur se sente pris par cette histoire. On suit toutes les fausses pistes du récit pour être finalement aussi perdu que Ryan Phillippe et, ensuite, se rendre compte qu?on tient bien les vraies pièces du puzzle, mais qu?il reste encore à les assembler dans le bon ordre.
Seulement, pour que ce genre de récit soit une réussite, il faut obligatoirement que toute piste, même fausse, mène à quelque chose qui le fasse avancer. Or, dans Memories, on avance et on recule sans cesse dans le temps sans jamais être réellement sûr de quoi que ce soit ; donc, sans réellement avancer. Ce qui signifie que le récit finit par se prendre à son propre piège. Cela a déjà été fait : Identity de J. Mangold (Michael Cooney en était le scénariste) et Sixième Sens de M N. Shyamalam, pour ne citer que ces deux exemples.
Et, dans le cas présent, la fin, qui est aussi la résolution du mystère, sera tout sauf surprenante. Finalement, tout cela fait beaucoup d?agitation pour pas grand-chose et on ne saurait donner tort à ceux qui parleront d?esbroufe. Mais, comme tout cela a été mis en scène de manière compétente et que ce récit parvient à tenir le spectateur en haleine durant une heure et demie sans temps mort, on peut quand même parler d?une réussite.
<B>Gilles NOYAU</B>
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