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«L?avortement clandestin est un problème de pauvres»

21 octobre 2006, 00:00

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●<B> Pour l?énième fois, le sujet de l?avortement illégal revient sur le tapis. Quelle est votre position sur la question ?

Je suis personnellement pour l?autonomie de la femme. Tout le monde sait qu?à Maurice, l?avortement se pratique clandestinement. Et nous sommes très hypocrites car nous savons aussi que cela se pratique dans des cliniques privées, parmi celles gérées par des religieux.

●<B> Mais tant que cela s?appelle curetage, c?est bon ?

Exactement. La question que je me pose est si l?Etat a le droit moral de laisser ainsi perdurer cette situation, c?est-à-dire, l?avortement clandestin pour les pauvres et une opération chirurgicale pour les riches. Nous ne savons que trop bien que celles qui ont les moyens de se le payer, iront à l?étranger ou dans les cliniques où tous les soins sont prodigués. En d?autres mots, l?avortement clandestin est un problème de pauvres. Tout le monde est en train de parler du droit moral mais est-ce que les femmes pauvres n?ont pas le droit à la dignité, elles aussi ?

●<B> Pourquoi n?arrivons-nous pas à changer une loi qui date de 1838?

Parce que nous sommes en train de débattre du fondement de la société patriarcale. Le contrôle du corps de la femme et surtout de sa fécondité par les hommes, c?est la pierre angulaire de l?ordre patriarcal. Et les pays où la femme a fait des avancées, sont des pays qui ont questionné l?ordre masculin. L?oppression de la femme est similaire à l?oppression des Noirs, des Juifs etc. Et cette similarité vient de cet ordre établi. La norme, c?est les hommes ; et les femmes existent par référence aux hommes. La différence avec les autres oppressions, c?est la question de fécondité de la femme. Et le rôle de la femme dans la reproduction. Ajoutée à cela est la religion et toutes ses influences sur le rôle de l?Etat. Excepté que nous vivons dans un Etat séculier. Mais nous ne pouvons engager des débats sur la vie des femmes avec l?influence des religions. Et c?est là le débat. L?Etat devrait-il être influencé par la religion ?

●<B> Mais il est clair que cela a été le cas jusqu?ici ! Pendant combien de temps encore va-t-on attendre qu?il y ait consensus ?

Il sera difficile d?avoir un consensus sur la question et c?est dommage. Jusqu?à preuve du contraire, je pense que notre pays est encore trop dans la religiosité extrême et dans le dogme. Il serait souhaitable que nous venions de l?avant avec une loi pour que les femmes aient le droit à une vie correcte et saine. J?entends des personnes dire qu?il y a des séquelles psychologiques à l?avortement. Mais c?est trop facile de prendre l?exemple d?une dizaine de femmes et d?en faire la norme. Je suis certaine qu?il y a beaucoup de femmes qui ont fait des avortements sans séquelles mais qui n?oseront jamais venir de l?avant parce que l?autorité morale est contre. Il n?y a même pas d?égalité d?expression pour ces femmes-là ! On les culpabilise, que voulez-vous !

●<B> Et ces femmes attendent toujours que des hommes légifèrent sur la question, c?est ce que vous dites ?

Oui car ici, nous sommes toujours dominés par le dogme. Mais dans des pays où les femmes ont fait des avancées, ce sont elles qui sont venues de l?avant pour demander que la loi change. Elles n?ont pas attendu que les hommes le fassent pour elles. Le droit à la pilule contraceptive a été acquis par des femmes qui sont sorties de l?endoctrinement. En sommes-nous là ? J?en doute.

●<B> Surtout quand vous entendez une parlementaire en la personne de Danielle Perrier venir dire avec une facilité déconcertante que «c?est trop facile de se faire avorter » ! Que pensez-vous de ce commentaire ?

Je trouve cela aberrant. C?est trop facile d?être si légère. Cela est réducteur parce que je ne crois pas qu?il y ait une femme qui avorte par plaisir. C?est encore une fois, l?endoctrinement.

●<B> Et quelle est la prévalence sur ce sujet au sein de la majorité ?

Je n?ai aucune idée.

●<B> N?en avez-vous jamais discuté ?

Je vais essayer d?en discuter avec mes collègues mais je pense que comme dans tout groupe, il y a des idées divergentes.

●<B> La MFPA avait fait une demande durant la campagne électorale pour que les partis politiques incluent dans leur manifeste électoral la légalisation de l?avortement. Et vous me dites que vous n?en avez même pas discuté ?

Non, je ne pense pas que nous en ayons discuté. Nous avons évoqué le sujet de la santé publique sans que la discussion aille plus loin. Mais encore une fois, c?est dans le contexte. La discussion est allée aussi loin que la société le permettre. Et c?est clair qu?il y a un blocage.

●<B> Oui mais le débat existe déjà. Malgré cela, vous dites ne pas en avoir discuté. Est-ce parce qu?il y a une certaine distance entre les politiciens et les tragédies qui touchent la vie de ces femmes ?

Peut-être bien et cela ne concerne pas que les politiciens. Je pense qu?il y a un manque de connaissances des statistiques. Et je pense que le problème de l?avortement n?est pas encore arrivé dans la conscience populaire comme un problème qu?il faut régler. Mais cela dit, il y a aussi les blocages de la société.

●<B> Mais c?est quand même grave que les gens qui aspirent à gouverner ce pays ne discutent pas de ce problème !

(Hésitations?) Je pense que c?est souhaitable que nous ayons une discussion à ce propos. Voyez-vous si dans ce pays, la société civile avait pris ses responsabilités au lieu d?attendre les législateurs, nous aurions fait des avancées. Le problème ici, c?est que nous croyons que les choses doivent venir du Parlement alors que les plus grandes avancées au monde ont commencé par les gens de la rue, la populace, que ce soit le droit de vote ou les droits des femmes. Notre société civile est faible.

●<B> Tout à fait. Mais le gouvernement se sent ponctuellement interpellé par les problèmes de société et recommande par exemple un durcissement des peines pour des délits sexuels. Mais pourquoi pas l?avortement ?

Je crois que le gouvernement se sent interpellé. Mais je pense que les blocages sont plus forts, ce qui fait que les gouvernants n?ont pas le soutien du peuple pour bousculer cette sociéte patriarcale.

●<B> N?est-ce pas de la lâcheté ?

Je ne sais pas si on peut l?appeler lâcheté ou un compromis avec le contexte. Je ne sais vraiment pas. Mais encore une fois la pression doit venir du peuple.

●<B> Mais vous, que le sujet interpelle, pourquoi ne pas faire entendre votre voix comme vous savez si bien le faire ?

Seule, je ne pourrai jamais rien faire ! Il y a une religiosité intense dans ce pays.

●<B> Et si vous étiez Premier ministre. Qu?auriez-vous fait dans ces circonstances-là ?

(Hésitations?) Je ne pense pas que le Premier ministre puisse faire quoi que ce soit sans l?appui du peuple. Dans un débat aussi délicat, aucun chef d?Etat ne peut vraiment imposer une chose de cette nature.

●<B> Mais à un moment, quelqu?un devra bien trancher ! Vous parlez de la presse mais la presse ne peut pas prendre des décisions ; le gouvernement, si !

On ne peut pas trancher sans que le peuple soit d?accord ! Nous sommes en train de parler de l?autonomie de la femme, il faut qu?elles réagissent !

●<B> Mais n?est-ce pas aussi la responsabilité du gouvernement que d?assurer aux femmes de ce pays des droits égaux ? De la dignité ?

Oui, je suis tout à fait d?accord. Mais ce problème n?est qu?un symptôme. Le vrai problème est la structure rigide, patriarcale dans laquelle nous évoluons. La femme mauricienne n?est pas libre. Il y a des problèmes énormes dans cette société, que nous n?avons pas encore résolus ! Comment peut-on attendre qu?un Premier ministre vienne régler ces problèmes ? Même si les 70 personnes au Parlement étaient d?accord, ils ne pourraient pas changer la société !

●<B> Mais ils peuvent voter des lois.

Les parlementaires ne peuvent pas voter une loi que la population n?approuve pas ! On ne peut pas imposer cela.

●<B> Mais pourquoi assumer que la majorité des gens seront contre la légalisation de l?avortement ?

Vous avez raison. Des études mondiales démontrent en fait que les femmes, toutes religions confondues, sont majoritairement pour le choix libre de la femme. C?est intéressant. Et peut-être s?il y a un référendum, cela va faire bouger les choses.

●<B> Auriez-vous un problème à ce que l?argent public finance l?avortement si jamais on en arrivait là ?

(Hésitations?) Si c?est pour donner à une femme la chance d?à avoir une vie saine et libre, pas du tout.

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