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«Affirmer notre identité pour construire la nation arc-en-ciel»
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«Affirmer notre identité pour construire la nation arc-en-ciel»
Je suis content de constater aujourd?hui, par la foule présente au stade Sir Gaëtan, le réveil des consciences créoles. (?) Je suis sûr que ce jour sera gravé dans notre histoire. Je suis très heureux de lever avec vous la flamme de cette fierté qui éclairera les ténèbres dans lesquelles nous avons trop longtemps vécu, très heureux de dessiner avec vous un arc-en-ciel mauricien où notre dignité sera reconnue.
(?) Je suis bien conscient que l?action que je mène soulève des questions. Pour certains, c?est l?occasion d?une réflexion sociologique et une analyse politique du problème des Créoles. Mais certains m?accusent de communalisme, de sectarisme. D?autres encore pensent que je vais renoncer à ma vocation de prêtre pour faire de la politique. J?ai l?audace de croire que cette vocation me demande de ne pas dissocier la foi et la vie des gens. Mon action trouve sa signification dans ma vocation de prêtre, l?engagement que j?ai auprès des plus pauvres, dont les Créoles constituent la majorité. Ce n?est pas moi qui le dis, c?est le rapport sur la pauvreté à Maurice et les analyses des sociologues de l?université de Maurice et d?ailleurs. Ils soulignent que la communauté créole a un grand retard à rattraper par rapport à son développement économique, académique et politique.
arginalisés
Ce désarroi me peine énormément. Il provient de cette histoire que nous traînons, l?esclavage et le marronnage. Il provient de la manière dont nous avons été marginalisés depuis 1967. Le Créole a l?impression qu?on l?a puni pendant quarante ans parce qu?il était parmi les 44 % de Mauriciens qui ont voté alors contre l?indépendance. Son désarroi lui a fait perdre l?estime de soi, sa confiance en lui. Il se sent insignifiant. (?) Que ce soit dans le domaine politique, dans le système économique, dans le domaine académique, dans le système juridique, les Créoles sont absents. Ils souffrent. C?est eux qu?on trouve en majorité parmi les recalés du CPE, les drogués, les prisonniers ou les prostituées. Ce ne sont jamais eux qui sont en première ligne dans les promotions au niveau de la fonction publique ou du secteur privé, dans les admissions dans les écoles confessionnelles, dans ceux qui sont retenus pour des formations. Ma vocation de prêtre m?interdit d?être indifférent. Je trahirai ma fonction si je me contentais de poser la question «Ki fer Créoles souffert ?» sans chercher à apporter un peu plus de justice dans cette histoire qui pèse sur leurs épaules. (?)
La Fédération des Créoles mauriciens s?est donné trois missions spécifiques. La première est de sensibiliser les Créoles. Elle veut leur dire qu?il ne faut plus qu?ils croient qu?ils n?ont pas de racines. Ils viennent de ce peuple fier et fort, de cette tribu du Mozambique du Nord. On les appelle «Créole Mozambique» ? Mais c?est bien de là qu?ils viennent. On dit aussi parfois «Créole malgache». Parce que vous descendez de cet autre grand peuple noble, des hauts plateaux de Madagascar. Vos ancêtres de là-bas étaient des prisonniers de guerre venus comme esclaves. Les Créoles doivent se réveiller et savoir d?où ils viennent pour refuser de faire partie de ce fourre-tout qu?on appelle population générale. Ils peuvent ainsi réclamer leur droit constitutionnel et exister comme une entité.
La deuxième mission est d?aider les Créoles à affirmer leur dignité. La FCM veut dire aux Créoles qu?ils doivent désormais être jugés par la valeur de la contribution qu?ils ont apportée au pays, depuis l?esclavage. Ils ne se sont pas croisés les bras, même si l?adage dit «Kreol pares, kreol kontan amise». Ils ont contribué à faire de ce pays ce qu?il est aujourd?hui. Les Créoles ont une dignité. Elle se traduit par une ouverture aux autres communautés. Nous avons tous une belle-s?ur ou un cousin d?une autre communauté. Notre musique, notre joie de vivre, notre sens de l?hospitalité, nous les avons partagés. Nous avons donné à Maurice son métissage. La FCM veut que les Créoles le reconnaissent (?) Si Maurice a l?ambition de devenir un pays de première classe parmi les pays africains, elle ne peut tolérer que certains citoyens soient de deuxième, voire troisième classe. Il faut que tous soient traités de la même manière.
La troisième mission de la FCM, c?est d?aider les Créoles à célébrer leur fierté. Il est important qu?il y ait l?acceptation et la reconnaissance de l?identité créole pour la construction de l?unité nationale. Le mauricianisme n?est pas une compote de fruits, mais une salade de fruits où chaque fruit garde son goût et sa spécificité. Nous refusons l?assimilation, nous souhaitons une véritable intégration où chacun garde son identité tout en vivant en harmonie avec les autres. C?est toute la beauté d?un arc-en-ciel, dont les couleurs restent distinctes. Notre combat se résume à ceci : que demain le Créole puisse regarder ses frères hindous, musulmans, chinois dans les yeux et leur dit «Moi, mo enn Créole, to mo frère, mo kontan toi». La mission de la FCM, c?est la construction de l?unité nationale.
Langue créole officielle
Quels sont les moyens que la FCM se donne pour atteindre ces missions. Il est important que l?on se rassemble, que l?on se mobilise pour ne plus montrer que nous sommes un roseau qui se balance au gré des partis politiques. Parlons maintenant des revendications. Dans une lettre officielle au Premier ministre, nous avions demandé une réunion pour discuter de ces revendications. Nous n?avons reçu aucune réponse à ce jour?
La première revendication remonte à l?année dernière. Nous avons demandé que le terme «population générale» soit remplacé dans la Constitution par le terme Créole. Pour les politiciens, c?est une demande légitime. Pourtant, nous sommes en mai et la question n?a jamais été abordée au Parlement. Il faut que l?on se réveille pour dire notre ras-le-bol de voir notre identité étouffée dans un fourre-tout. Il ne faut pas mélanger la question avec la réforme électorale, qui est la revendication de l?ensemble de la population. La reconnaissance de l?identité créole est un droit fondamental. Rendez-nous notre identité.
Notre deuxième revendication est que la langue créole devienne officielle et qu?elle soit reconnue comme médium d?enseignement. De la même manière que l?Assemblée nationale a reconnu comme langues ancestrales, l?hindi, le marathi, l?urdu, le telegu, le mandarin, nous demandons que le créole soit officialisé comme telle. Le créole, c?est aussi la langue nationale, puisque c?est la langue dans laquelle 90 % de la population communique. En outre, c?est une langue propre à nous. Comment Maurice peut-elle vouloir être un carrefour des langues, un «langage hub», mais ne pas reconnaître sa propre langue ? Nous ne voulons pas une guerre des langues. Nous voulons seulement que le créole soit officialisé, à côté des deux langues nationales qui nous permettent de communiquer avec l?étranger, l?anglais et le français.
Notre troisième revendication, c?est une représentation de 35 % de Créoles dans la fonction publique. Il est heureux qu?un certain nombre de Créoles aient été embauchés dans la police. Mais ils sont sous-représentés dans la fonction publique. Je suis particulièrement dépité devant la manière dont l?assistant commissaire Jean Bruneau a été traité. Jean Bruneau a assuré l?intérim au poste d?assistant commissaire de police à quatre reprises. Mais lorsque l?appel de candidatures a été fait au moment du départ du titulaire, il n?a même pas été appelé à l?interview. N?est-ce pas là une injustice ? Et on entend dire que «les Créoles n?ont pas de certificat» ! Les Créoles ont la capacité d?assumer ces postes.
(?) Le système doit changer. Il faut donc que les Créoles se rassemblent pour dire qu?ils ont leur place dans la fonction publique. Nous ne cherchons pas la confrontation, nous revendiquons le respect de nos droits. Les Créoles peuvent s?en sortir, mais il faut une bonne volonté politique. Les Créoles ne sont pas un «dépôt fixe».
Notre quatrième revendication est très sérieuse. Nous nous sommes réveillés pour dire aux partis politiques qu?il faut qu?ils présentent un candidat créole dans des circonscriptions à forte population créole ; il faut que le choix des candidats soit une représentation fidèle du profil de la circonscription. Regardez les circonscriptions n° 5, n° 7, n° 9. Nous ne faisons pas de discrimination, nous ne faisons pas de «communalisme». C?est simplement inconcevable que dans Beau-Bassin ? Rose-Hill ou dans Rivière- Noire, les partis politiques ne trouvent pas un créole à désigner comme candidat ! C?est pour cette raison que nous sommes en difficulté économique : il n?y a personne au Parlement pour nous représenter. Les Créoles ne sont pas à la table des décisions. Et nous savons ce qui se passe quand il n?y a pas de député créole : les électeurs des autres communautés trouvent du travail, pas le Créole.
Nous pouvons aller plus loin dans cette analyse. Je n?invente rien. Au niveau des circonscriptions n° 5, n° 7, n° 9, non seulement au niveau des candidats politiques, il y a une représentation générale hindoue, mais il y a des quotas de caste que les partis respectent. Comment peut-on dire que je fais du «communalisme» quand ces partis fonctionnent eux-mêmes par «quota», quand ils considèrent qu?il faut toujours qu?ils aient un «vaish» dans les candidats qu?ils choisissent ?
Education de la deuxième chance
Le plus malheureux, c?est que ce ne sont pas les hindous, les musulmans ou les Chinois qui critiquent mon action ? eux me félicitent ! ? mais ce sont certains Créoles. Mes frères et s?urs hindous comprennent mon combat, parce qu?ils se souviennent qu?à une époque lointaine, c?est le pandit Bissoondoyal qui les avait aidés, qui avait contribué à leur émancipation, qui avait fait construire pour eux des shivala, des baitka. Mes frères musulmans comprennent mon combat ; ils comprennent qu?un prêtre puisse être sensible au sort des Créoles puisqu?ils ont élu eux-mêmes un imam à l?Assemblée nationale. Ils savent que l?éducation des musulmans ne se passe pas seulement à l?école mais au madrassah. Mais il y a des Créoles qui ne comprennent pas.
L?heure est venue de se réveiller, de se mobiliser, de créer notre manifeste, de dire aux partis politiques, quels qu?ils soient, de tenir en considération le profil de la circonscription quand ils choisissent leur candidat afin que les Créoles, 35 % de la population mauricienne, soient équitablement représentés au Parlement.
Une autre de nos revendications est l?éducation. Le gouvernement, le secteur privé, l?Eglise doivent travailler ensemble pour créer l?école du soir pour les adultes, une éducation de la deuxième chance. Ils s?y rendront pour poursuivre leur éducation après leur journée de travail. Cela existe dans tous les pays développés, aux Etats-Unis, en France, en Angleterre. (?) Développons le modèle le plus adapté à notre société. Je suis certain que ce projet profitera à beaucoup d?entre nous. L?île Maurice ne veut-elle pas devenir carrefour de la connaissance ? Pour intéresser les investisseurs, il nous faut cette école pour que toute la population saisisse sa chance. C?est aberrant que les portes de l?université de Maurice se ferment à 16 heures. Ailleurs, l?université fonctionne jusqu?à 22 heures. Ouvrons les portes de l?université pour que tous profitent de l?éducation de la deuxième chance.
Dernière revendication. Depuis octobre, je reçois plusieurs personnes qui viennent avec des documents de cour montrer combien d?arpents de terre ils ont perdu, raconté comment, pris dans l?engrenage des magouilleurs, ils ont dû vendre leur maison selon le «sale by levy». Je demande au gouvernement une commission d?enquête indépendante, sur le modèle de la commission Justice et Vérité, quelqu?un de l?étranger pour se pencher sur ce problème qui affecte non seulement la communauté créole mais les pauvres de toutes les communautés. C?est injuste. Certains s?épuisent, épuisent leurs ressources en frais d?avoués et avocats. Certains cas sont jugés 25 années plus tard, quand le propriétaire est décédé. Je demande que le rapport de cette commission d?enquête indépendante soit remis à la presse pour publication.
En ce 1er mai, je réaffirme ma conviction que c?est par le travail de notre esprit, de nos mains, que nous retirons notre dignité, non pas de l?importance de notre salaire, de la taille de notre maison, de la puissance de notre voiture ou de notre certificat. (?) J?invite tous nos frères de Rodrigues, des Chagos, d?Agaléga à se sentir fiers de leurs métiers, soudeurs, charpentiers, maçons, menuisiers. Ce sont des savoirs qu?ils maîtrisent ; il faut qu?ils connaissent leur valeur. N?ayez pas honte de travailler la terre. Elle recèle un trésor, l?agriculture. Je vous appelle à ne pas envisager votre travail comme une compétition, à ne pas chercher à écraser les autres. Au contraire, travaillons avec les autres communautés pour continuer le développement et la modernisation du pays. Ne soyez pas jaloux des frères hindous qui ont réussi. Leur famille, leurs ancêtres ont beaucoup travaillé, se sont beaucoup sacrifiés. Dites leur merci pour l?exemple qu?ils donnent et faites comme eux. Ne soyez pas jaloux de nos frères musulmans qui ont réussi économiquement et qui contribuent au développement du pays. Inspirez-vous de l?unité et de la solidarité qui caractérise la communauté. Ne soyez pas jaloux de vos frères Chinois. Leur travail méticuleux, leur patience à accumuler des petits profits, leur passion pour les études, leur esprit commercial, leur persévérance. Faisons la même chose.
Je salue le leadership hindou ? Chacha Ramgoolam et Bissoondoyal ? qui a aidé la communauté hindoue à grimper l?échelle sociale ; le leadership musulman ? sir Razack Mohamed ? qui a aidé les musulmans à trouver leur place au soleil économique ; le leadership chinois qui, en la personne d?Ah Chuen, a aidé cette communauté à établir sa présence, bien visible sur la carte économique et intellectuelle de Maurice. Je tire aussi mon chapeau au leadership créole qui, en la personne de sir Gaetan Duval, a pendant longtemps redonné l?espoir et son estime au Créole. Aujourd?hui, il manque un tel leadership aux Créoles. Ce leader ne peut pas être désigné, il faut qu?il émerge au sein de la communauté. Prions pour que cette personne, naisse parmi nous, un leader qui saura travailler ensemble avec nos frères de toutes les communautés pour bâtir une vraie île Maurice arc-en-ciel.
Crise alimentaire
Il est important que nous travaillions ensemble, parce que le monde traverse un moment difficile. Il y a la crise alimentaire. Il nous faut conjuguer nos efforts, met latet ensam pour combattre ce fléau. Nous traversons, à Maurice, une autre crise, celle de la sécurité publique. Nous ne pouvons blâmer la police ou le gouvernement uniquement. Ce problème touche toute la population, j?appelle tous mes frères de toutes les communautés à travailler ensemble à dégager des solutions. Le vrai mauricianisme, c?est, face à un fléau, de ne pas voir notre appartenance, de se mettre ensemble pour le combattre (?)
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