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« Paul Bérenger est un idéologue du libéralisme »

27 septembre 2003, 20:00

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> Comment voyez-vous la transition qui s?effectuera au sommet de l?État le 30 septembre ?

Certaines choses nous inquiètent dans cette transition. La première est surtout la façon dont de nombreux Mauriciens interprètent le changement qui s?effectuera au gouvernement le 30 septembre. Ils voient le départ d?Anerood Jugnauth et l?accession de Paul Bérenger aux fonctions de Premier ministre comme un grand pas en avant sur le plan « communaliste ». Je dois faire remarquer que le système de Best-Loser, qui communalise la représentation à l?Assemblée nationale, est maintenu. Par souci de cohérence, on aurait dû l?abolir dans la foulée.

> Quelle est la signification politique de cette transition ?

Il y a deux possibilités. Cette transition peut se résumer à une parenthèse historique et par la suite, on reviendra à l?ancien système. L?autre possibilité est que la transition peut déclencher des dynamiques qui peuvent amener des bouleversements imprévisibles.

> Quel genre de bouleversements ?

Nous craignons que les dynamiques ne nous poussent vers un système qui existait au Liban : le partage des pouvoirs entre deux personnes aboutissait à une répartition entre deux groupes ethniques. Nous devons nous interroger sur l?impact de ce symbolisme quand viendront les élections générales de 2005. En fonction du président de la République, on se demandera qui doit être Premier ministre. Voilà pourquoi je parle de bouleversements imprévisibles.

> Est-ce que ce changement n?est pas important dans la vie politique du pays ?

Aucunement. Tout ce qui se passe se résume au fait que la personne qui occupait les fonctions de Premier ministre devient président de la République et qu?une autre qui était ministre des Finances la remplacera. Il n?y a aucun changement structurel majeur, même si pour la première fois depuis vingt et un ans, le Premier ministre est issu du Mouvement militant mauricien (MMM).

> Cela a une certaine importance?

Je ne crois pas que ce sera important du point de vue du programme. Le MMM a déjà fait partie de plusieurs gouvernements. Il n?y a pas eu de grandes différences entre sa politique et celles poursuivies par d?autres partis qui ont été au pouvoir. Le MMM a travaillé avec le Mouvement socialiste militant et même le Parti mauricien social démocrate sans aucun clash du point de vue du programme. En revanche, il se pourrait qu?il y ait des différences au niveau du style dans l?exercice du pouvoir.

> Comment cela ?

Depuis les élections générales de sep- tembre 2000, Paul Bérenger a occupé le

terrain du pouvoir en permanence. Il a présidé une vingtaine de comités qui se penchaient sur des questions tombant sous la responsabilité d?autres ministères. Ceux-ci allaient des problèmes des extracteurs de sable à l?organisation des rencontres de football en passant par l?élimination des corbeaux.

> Mais n?est-ce pas une bonne chose qu?un vice-Premier ministre se penche sur des problèmes qui affectent la population ?

Je crois qu?il y a des ministres pour cela. Maintenant, nous apprenons que Bérenger a déjà constitué une équipe de hauts fonctionnaires. Ensuite, il aura un team de conseillers professionnels, ainsi que des conseillers politiques. Avec ce système, il y a de fortes possibilités qu?on aboutisse finalement à un Conseil des ministres parallèle.

> Mais il n?y a rien de nouveau à cela. Navin Ramgoolam avait bien sa Policy Unit, à l?instar de Tony Blair.

C?est vrai que Navin Ramgoolam et même Anerood Jugnauth ont eu recours à un tel système dans le passé. Mais déjà l?exécutif a un poids exagéré par rapport au législatif qui est le vrai reflet de la représentation démocratique. Or, avec de nombreux conseillers autour du Premier ministre et la façon d?agir de Bérenger, ce rapport de forces en faveur de l?exécutif sera accentué.

> Vous ne vous êtes pas associé à la campagne des autres partis de l?opposition contre l?accession de Bérenger au poste de Premier ministre. Pourquoi ?

Nous ne nous opposons pas à la personne de Bérenger. Mais nous verrons si la politique qu?il mène ne nous conduit pas vers l?ultralibéralisme. Nous mettrons la population en garde contre toute politique visant à accélérer les privatisations. Il faut savoir si des secteurs contrôlés par l?État seront privatisés. Mauritius Telecom est déjà passé au privé.

Il y a des projets pour qu?il en soit demême pour le Central Electricity Board et la Central Water Authority. Je pense surtout à la santé et à l?éducation. Je pense qu?il faudra également rester vigilant sur la question des pensions.

> Mais cette politique de privatisation n?a-t-elle pas été approuvée par l?électorat aux élections de septembre 2000 quand il a choisi ce gouvernement ?

Ce serait misleading de dire cela. Le programme de l?alliance MSM-MMM n?a pas donné de détails sur les privatisations. Il n?est pas juste non plus d?affirmer que quand la population choisit un parti, elle approuve tout ce que ce parti fera au gouvernement. D?ailleurs les programmes présentés par les grandes alliances sont délibérément flous. Par exemple, on parle de réformer les services de santé mais on ne dira jamais que ces services deviendront payants.

> Vous pensez que sur ces questions, il y aura une différence entre le gouvernement dirigé par Anerood Jugnauth et celui de Paul Bérenger ?

Jugnauth était plus politicien. Il était pragmatique. Il n?est jamais apparu comme un idéologue du libéralisme. Il était plus ouvert aux pressions politiques pour le meilleur comme pour le pire. Je pense que Bérenger est davantage un idéologue du libéralisme.

> Qu?est-ce qui vous fait dire cela ?

C?est une observation faite à partir de la politique qu?il a menée depuis 1982 quand il était ministre des Finances. Il a toujours défendu les thèses de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international. Il a appelé ça, assurer une gestion saine de l?économie. Or aujourd?hui, on sait combien sont décriées ces thèses.

> Mais il y a des réalités. Aurait-on pu faire autrement ?

Je crois qu?on aurait pu faire autrement. Je me rappelle que dans les années 80, quand les syndicats étaient encore forts, on avait pu encourager la création de la Corporation nationale de transport. Mais à partir de 1982, les gouvernements ont fait des choix stratégiques qui ont conditionné les autres prises de positions.

> Pouvez-vous être concret à ce sujet ?

Je peux vous donner l?exemple de l?Industrial Relations Act (IRA). Lors d?un récent forum, j?ai sorti les discours prononcés par Bérenger et Jugnauth sur l?IRA avant 1979. Ceux qui n?ont pas connu cette période ont de la peine à réconcilier ces propos avec les positions que ces personnes adoptent aujourd?hui. Il faut se rendre à l?évidence : quoi que le MMM puisse dire sur l?IRA, il ne pourra révoquer ou amender cette loi. Ses mains sont liées par la politique économique qu?il mène.

Propos recueillis par Jérôme BOULLE

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