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« Notre police est dépassée »

10 février 2008, 00:00

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La naïveté est-elle un crime ?

Non, mais elle peut pousser au crime.

Question naïve : pourquoi l?insécurité est toujours présentée comme un sujet qui n?a pas de sexe alors qu?il en a un ? Autrement dit : pourquoi les femmes ne commettent pas de crimes, ou si peu ?

Cette question demanderait une analyse approfondie. Ce qui est déterminant, c?est que les femmes évoluent dans un environnement très contrôlé. Ceci est d?autant plus vrai à Maurice, où l?influence culturelle asiatique est forte. Si les femmes tuent, volent et violent rarement, c?est parce que leur socialisation est différente de celle des hommes.

Est-ce si compliqué d?expliquer pourquoi la source de l?insécurité est du genre masculin ?

Une femme devient femme sous surveillance. On épie ses moindres faits et gestes, jusque sous la couette, sa virginité par exemple. Cela la pousse à agir en marionnette, à se plier à des règles qui excluent les comportements agressifs. Pour schématiser, deux hommes dans un bar peuvent en venir aux mains, c?est un signe de virilité, ça passe. Mais une femme ne peut pas en arriver là, cela irait à l?encontre des représentations collectives.

Deuxième question naïve : pourquoi les uns commettent des crimes et pas les autres ?

Comprendre les motivations du crime n?est pas aisé. Cette question, comme la précédente, renvoie au vaste domaine de la sociologie et de la psychologie. Le contexte dans lequel vit un individu exerce une influence considérable sur sa tendance à commettre un crime.

Peut-on affiner en disant que le crime intervient en raison du plus grand nombre de liens que le coupable a rompus ?

Oui. Lorsque les liens entre une personne et la société (famille, milieu professionnel, etc.) sont rompus, les obstacles au passage à l?acte disparaissent, et rien ne l?empêche désormais de devenir délinquant? ce qui ne veut pas dire qu?il le deviendra.

On peut aller plus loin et poser une question moins naïve : si être une femme ou vivre bien entouré empêche, sauf exception, le passage à l?acte criminel, la raison ne peut-elle pas poursuivre le crime en étudiant le maudit sexe masculin et la misère relationnelle de certaines vies ?

Cette piste ne tient plus. La société évolue, et le phénomène criminel avec. Petit à petit, les femmes brisent leur cocon, elles s?affirment, s?émancipent, et c?est même une cause majeure des maux actuels du pays. Je ne dis pas que les femmes auraient du rester dans leur carcan, loin de là. Mais je constate que leur émancipation est source de problèmes. Je m?explique. Hier, la femme était le pilier de la famille, celle qui transmettait les valeurs. Ce rôle, elle ne l?assume plus. L?école et la religion, notamment, en ont hérité. Or la transition est douloureuse.

En parlant de transition douloureuse, que sait-on, concrètement, de la nature, de l?intensité et de l?évolution de la violence à Maurice ?

Quasiment rien, et c?est là tout le problème.

Pourtant, celle-ci est supposée faramineuse?

C?est peut-être le cas, je n?en sais rien. Seule une étude sérieuse permettrait d?y voir plus clair. Faute de données scientifiques, les on-dit et les spéculations occupent le devant de la scène. Traditionnellement, les mesures de la délinquance croisent trois types de données : les chiffres de la police, les sondages de « victimation », et les questionnaires de délinquance autorapportés (self-reported). À Maurice, ces deux dernières mesures n?existent pas. Restent les données policières, mais celles-ci ne considèrent que les faits ayant donné lieu à une plainte. Il ne s?agit pas de la délinquance « réelle », mais de sa partie connue.

« On ne sait quasiment rien sur l?évolution de la violence à Maurice. »

Autrement dit, tout est réuni pour que le tableau soit faussé. Comment avoir un reflet plus exact ?

En démarrant des enquêtes de « victimation ». Pour moi, c?est la meilleure des méthodes. Il s?agit de demander à un panel d?individus s?ils ont été victimes, sur une période donnée, de vols, de cambriolages, d?agressions, etc. Ces enquêtes recueillent le témoignages des victimes, que ces dernières aient porté plainte ou non. Elles permettent de mieux connaître leurs réactions aux crimes subis. Par conséquent, ces enquêtes renseignent, de façon beaucoup précise et représentative, sur les types de délinquance. C?est un instrument à la fois quantitatif et qualitatif.

Au-delà des outils de mesure, n?y a-t-il pas des réalités qu?il est difficile d?examiner tant elles paraissent explosives ?

À quoi pensez-vous ?

À l?efficacité réelle de la police et de la justice.

Là, j?ai besoin d?une journée pour développer.

Vous devenez exigeante.

Bon? ni la police, ni la justice, n?évoluent de pair avec la société : c?est le problème de fond.

Vous êtes exigeante, mais gentille. Prenons le cas de la police : reconnaissez qu?une société privée qui aurait un si mauvais rendement serait en faillite depuis belle lurette.

Probablement. Mais il faut être honnête : si la police avait été gérée comme une entreprise, elle n?aurait pas été abandonnée. Au contraire, on lui aurait donné les moyens de se moderniser. Les investissements ont fini par arriver, mais trop tard. Aujourd?hui, notre police est dépassée, elle est donc inefficace. C?est d?autant plus dommage qu?elle compte dans ses rangs de vrais talents? mais utilisés à de mauvais postes. La gestion des ressources humaines et matérielles est un vrai gâchis.

Face à l?insécurité, on parle beaucoup de vidéosurveillance. Difficile de faire mieux en termes de tromperie simpliste, non ?

Tout dépend du but recherché. S?il s?agit de protéger un lieu, la vidéosurveillance est une option. Mais si l?on veut faire reculer l?insécurité dans le pays, ça ne sert à rien. Une caméra n?agit pas sur les facteurs qui poussent l?individu au crime, elle sécurise un périmètre, quitte à déplacer le problème cent mètres plus loin.

Élémentaire mon cher Watson !

Où vous m?embarquez, là ?

Vers le questionnaire final. Faire avancer l?égalité pour faire reculer le crime : élémentaire ?

Ce serait un bon début.

La pénalisation croissante.

À condition d?avoir de la place en prison.

Imiter l?Amérique : éliminer les criminels pour éliminer le crime.

Non.

Une société a-t-elle les criminels qu?elle mérite ?

C?est elle qui les produit, mais elle ne les mérite pas.

Y a-t-il un gène de la criminalité ?

S?il existe, il n?a pas encore été découvert.

Le profilage : phénomène médiatique ou méthode efficace ?

Efficace.

Si l?homme est un loup pour l?homme, la femme est-elle un renard pour la femme ?

Et pour la femme et pour l?homme.

On dit que le crime ne paie pas. Même pour les avocats ?

Le crime paie bien, et pas seulement pour les avocats.

Le crime parfait ?

Il n?existe qu?au cinéma.

BIO EXPRESS

● Née le 7 août 1975, mariée.

● Formation : sociologie et criminologie (UoM)

● Ex-chargée de cours en Police Studies.

● Auteur de The Mauritius Police Force, publié dans la Word Police Encyclopedia.

● Signe particulier : son double rapport au crime, « une passion, une peur aussi ».

SES 5 DATES

■ 1993. Elle a 18 ans.

« J?ai cru que tout allait changer, je me suis trompée. »

■ 1998. Décès de son père.

■ 2001. Enseigne à l?UoM en Police Studies.

■ 2004. « Je vole enfin de mes propres ailes. »

■ 2007. Mariage avec José Hitié

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