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« Le français n?est plus réservé à une classe sociale »

24 mars 2007, 20:00

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Le thème de la Journée de la francophonie cette année est « Vivre ensemble, différents ». Comment pensez-vous que les différences culturelles au sein de notre pays ont enrichi la langue française et sa culture ?

Avant tout, il faudrait préciser que deux langues et deux cultures en contact s?enrichissent toujours mutuellement. Ce n?est pas une voie à sens unique.

D?abord, sur le plan littéraire et académique, il y a des traductions d??uvres d?une langue à l?autre, de l?anglais vers le français et des langues orientales vers le français. Sur le plan professionnel, nous accueillons beaucoup de Français. Ils repartent toujours avec une certaine inspiration sur le plan de la multiculturalité. Puis, sur le plan éducatif, grâce au gouvernement français, environ 20 jeunes de différentes communautés bénéficient des bourses d?études au niveau tertiaire. Ainsi une partie de notre élite se retrouve en France. Les jeunes apportent avec eux leur multiculturalisme et leur multilinguisme.

D?un autre côté, il y a un cloisonnement important entre les « communautés » à Maurice. La langue française, elle, s?est glissée discrètement et s?est stabilisée au sein de toutes les communautés. Dans ce sens, cette langue a créé un lien solide avec chaque groupe de manière naturelle. Le français a une fonction forte à Maurice. Cela enrichit forcément la langue française et cela l?anoblit même par certains côtés.

La langue fonde le sentiment d?appartenance à une communauté. Que dites-vous à ceux qui pensent qu?être francophone, c?est renoncer à son identité, que la francophonie n?est qu?un avatar du néocolonialisme ?

Depuis plusieurs années déjà, dans les pays francophones ou non-francophones, les citoyens éprouvent un sentiment d?appartenance à plusieurs communautés linguistiques et culturelles. L?idée coloniale qui nous dit qu?une nation est forte que si elle a une seule langue et une seule culture est dépassée. Il ne faut pas oublier que les jeunes vivent dans le contexte de la mondialisation et du multilinguisme.

À Maurice, il existe encore des groupes isolés qui s?opposent à une langue et une culture autre que la leur. Mais l?histoire nous montre aussi que la haine n?apporte rien à personne. Il faut rester vigilant et toujours replacer les éléments dans leur contexte historique réel et non pas fabriqué.

Certains pensent que le français est le parler privilégié d?une élite intellectuelle et d?une classe bourgeoise?

En effet, si l?on considère le cas mauricien, pendant un certain temps, le français a été la langue d?une certaine bourgeoisie. Mais dans l?ensemble, à Maurice, l?élite intellectuelle est bilingue ou multilingue. Le français n?est plus réservé à une classe sociale. Il suffit de marcher dans la rue et d?écouter pour savoir que le français est partout. Les touristes n?ont aucun problème quand ils veulent se faire comprendre en français par la masse.

Pensez-vous que dans le monde il y a un réel affrontement entre la langue de Molière et celle de Shakespeare ?

En Europe, les contestations contre l?anglais ont cédé la place à une vision plus pragmatique. L?anglais est enseigné dans les institutions scolaires et c?est souvent la première langue étrangère. Et le mandarin occupe de plus en plus le terrain?

Où en est l?usage de la langue française à Maurice

Il y a une forte tendance scolaire à considérer le français comme « the language of wider communication ». Il se trouve que les apprenants mauriciens comprennent plus facilement le français que l?anglais. Donc, cette langue s?est imposée d?elle-même de par sa proximité avec le créole mauricien. Les parents font beaucoup d?efforts pour parler le français avec leurs enfants. Dans certaines familles, toutes communautés ethniques confondues, c?est devenu la langue des rencontres sociales. Le français est là et va y rester pour longtemps encore.

Mais il y a aujourd?hui une prise de conscience pour renforcer l?anglais sur le plan social parce que c?est le médium d?enseignement de l?école. Nous tendons résolument vers un bilinguisme anglais-français. Toutefois, le français sera amené à jouer un rôle important auprès du public en difficultés scolaires. Il faut noter que les enfants en ZEP échouent dans beaucoup de matières, mais un certain nombre réussit en français. Au niveau secondaire, il y a eu beaucoup de laisser-aller. Cette attitude est critiquée par le Cambridge Examinations Syndicate depuis plus de 15 ans.

Pensez-vous que pour les Mauriciens, le plurilinguisme (créole, anglais, français) est perçu comme allant de soi et ne saurait être remis en question ?

Les opinions sur les langues varient selon les individus, leur vision du monde et les réalités socioculturelles. Du côté des « Asiatiques », il y a un multilinguisme plus étendu que le trilinguisme anglais-français-créole. C?est la tendance dominante. Il est difficile d?imaginer que la langue créole ait une force affective ou émotionnelle supérieure à celle du bhojpuri, du tamoul, du hakka ou du cantonais (par exemple) pour les Asiatiques. Ces deux langues ont des fonctions bien définies et restent dans le domaine de l?oral et du patrimoine

Si l?on regarde le cas des départements outre-mer français, l?enseignement du créole à l?école est vu comme un outil pour développer l?apprentissage des langues étrangères et du français. Pensez-vous que cette technique pourrait être appliquée à Maurice ?

Le français est la langue officielle de ces départements. Les autres langues sont considérées comme des langues régionales. Le consensus réside aujourd?hui dans le fait que les jeunes sont exposés à plusieurs langues dès leur naissance. Il est évident que la problématique de Maurice est différente de celle des départements outre-mer. Nous devons améliorer les performances scolaires des créolophones unilingues, mais aussi des autres Mauriciens multilingues sans heurter les susceptibilités.

Il est vrai que certains enfants unilingues créolophones ont besoin de s?appuyer sur le créole pour avancer. Il faudrait mieux identifier ces jeunes et structurer cette approche au niveau du Lower Primary et des « prevocationals » pour les aider. Après plusieurs expériences en contexte multilingue sur le continent africain, certains pays limitent l?utilisation des « langues maternelles » à la pédagogie de l?oral.

Les nouvelles technologies de communication telles que l?e-mail ou le sms semblent favoriser un appauvrissement de la langue française. Que faire pour lutter contre ce phénomène ?

À chaque époque, l?élite a peur de l?appauvrissement de la langue. Tout évolue, les changements sont inévitables. La langue parlée évolue naturellement avec ses codes propres. La langue écrite prend plus de temps pour changer, mais sa durée de vie est limitée. Comparez le latin populaire, le français du Moyen Âge, le français du 18e siècle, il y a des différences évidentes.

Chaque langue de ce monde nous donne une leçon d?humilité. Nul ne peut prétendre à durer éternellement sous la même forme. C?est impossible !

Propos recueillis par K. R.

QUELQUES CHIFFRES

Les données du Central Statistics Office de 2001 révèlent que de nombreuses communautés comptent des membres bilingues, soit près de 10 % de la population. Ces Mauriciens parlent le créole mauricien et une autre langue, dont le français (17 863), le chinois (3 155), le bhojpuri (65 775), l?hindi (5 161), le marathi (1 806), le tamoul (7 827), le télougou (2 194), l?ourdou (11 131), auxquels il faudrait ajouter 7 258 locuteurs dont la langue maternelle n?a pas été identifiée.

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