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« Je me sens si seul »

19 octobre 2008, 00:00

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<B>Avant de parler de vous, donnez-nous des nouvelles de votre ministre. Sheila Bappoo a-t-elle séché ses larmes ? </B>

Oui, elle va mieux. Elle vit des moments difficiles, mais c?est une personne très courageuse.

<B>Il vous arrive d'être découragé ? </B>

Ce qui me décourage, ce sont les gens fatalistes.

<B>Pourtant, il y a tant à faire pour les personnes handicapées, qu'on finit par se demander si leur sort n?est pas une « cause perdue » par définition?</B>

Certainement pas ! Sinon, je ne continuerais pas à me battre. Notre société impose encore aux handicapés un parcours semé d?embûches. Mais cela ne veut pas dire qu?ils sont moins bien traités qu?avant, au contraire.

Des progrès ont été faits contre l?ignorance et l?exclusion. Les handicapés ont aujourd?hui des droits, une dignité. Le temps de la pitié et de la charité est terminé.

<B>Parlons-en du temps. Il vous a aidé à faire le deuil, à accepter votre handicap ? </B>

Personne ne fait vraiment le deuil. J?ignore si j?ai accepté mon handicap, je fais avec. J?y suis obligé, puisque j?ai choisi de vivre en rejetant les idées noires.

<B>Un jour, un conseiller de Curepipe vous a craché ceci au visage : « Je vois clair dans ce dossier, moi je ne regarde pas avec mes oreilles. » Quatre ans plus tard, qu?avez-vous fait de cette phrase ? </B>

Je l?ai ressassée dans ma tête, longtemps, et j?ai fini par en rire. Paradoxalement, ce genre d?insulte nous a aidés. Les médias ont sauté dessus et cela nous a permis de gagner la bataille du droit du respect. Du coup, les gens font attention à ce qu?ils disent, quitte à passer parfois à côté du débat. Certaines personnes perdent leurs moyens face à un aveugle. Je sens comme une gêne, un complexe, quelque chose qui relève de la culpabilité.

À côté de ça, la discrimination, je connais aussi. Vous avez cité cette phrase , mais il y en a eu d?autres, toute ma vie. Dans mon métier par exemple : « Silence avocat minable », « Pitié avocat aveugle »? Heureusement, j?ai bougé plus vite que notre société, j?ai donc moins souffert que d?autres.

<B>Souffert de quoi ? </B>

Des humiliations du quotidien, des décisions prises en ma présence par le langage des signes.

<B>Vous en avez tiré des conclusions ? </B>

Je me dis que ceux qui n?ont pas le courage de s?exprimer ne méritent pas mon mépris.

<B>Dans la société mauricienne, on ne voit pas les personnes handicapées dans les administrations ou dans les entreprises. N?est-ce pas ce verrou-là qu'il faut faire sauter ? </B>

Bien sûr. Je me sens si seul parfois... Mais je n?ai pas le droit d?abdiquer, je me bats pour leur représentation, à commencer au sein de leur propre organisation. En même temps, il faut rester vigilant, ne pas tomber dans le piège qui consisterait à être là pour être là, en spectateur passif. Et si on peine parfois à avancer, je sais qu?on y arrivera.Il faut être patient.

<B>Face à des besoins multiples, par où commencer ? </B>

Aider les handicapés à devenir des citoyens autonomes, des travailleurs capables de gagner leur vie dignement, c?est l?objectif principal. Pour l?atteindre, il faut s?appesantir sur l?éducation. Cela passe par trois étapes : l?éveil à la différence dès l?école, la formation professionnelle et l?accompagnement vers l?emploi.

<B>Sur le front de l?emploi, le tableau est sombre. Pourquoi les chefs d'entreprise et les administrations répugnent-ils à embaucher des handicapés ? </B>

Parce que la formation est un échec. Contrairement à une idée reçue, le premier obstacle à leur embauche n?est pas la réticence des employeurs, mais la pénurie de candidats qualifiés. Le salut passe par la formation, j?en suis convaincu. On a besoin de formations taillées sur mesure : l?employé en fauteuil roulant qui travaille dans un call center n?a pas besoin de connaître Shakespeare par c?ur.

En marge de la questions ci-dessus, reste un ultime tabou : le droit à une vie affective et sexuelle. Ni vous, ni personne ne se risque sur ce terrain?

Parce qu?à Maurice, les débats sur la sexualité sont court-circuités par la religion. C?est un tabou comme vous dites. Je dirai même que c?est sur la sexualité que la société est la plus cruelle envers les personnes handicapées. Pour les plus lourdement atteints, l?abstinence à vie est souvent la seule perspective. Cela veut dire que sans aide, ils ne peuvent espérer connaître ni la sensualité, ni le plaisir. Plusieurs pays ont résolu la question en formant des assistants sexuels, hommes ou femmes, qui exercent un métier reconnu.

<I>« Ce qui me décourage, ce sont les gens fatalistes. »</I>

<B>Seriez-vous favorable pour importer ce mode d?accompagnement à Maurice? </B>

A 100 %. C?est pour cela que je fais de la politique, pour lutter contre les idées conservatrices.

<B>Certains jours vous devez sacrément vous ennuyer ! </B>

J?essaie de m?amuser, de faire passer mes idées.

Quand j?en propose cinq et qu?on en retient qu?une, je suis content. Mais je ne me vois pas représenter uniquement la cause des personnes handicapées.

<B>Trop étroite pour vos compétences ? </B>

Ce n?est pas ça. Disons que j?ai envie d?influencer davantage le débat public.

<B>Qu?est-ce qui vous fait courir ? </B>

Un poste de député.

<B>Est-ce un appel du pied au Premier ministre ? </B>

Oui, pour 2015.

<B>Ambitieux mais pas pressé?</B>

J?aime bien prendre mon temps, et puis la politique n?est pas mon premier amour.

<B>Quel est votre premier amour ? </B>

Ma patrie.

<B>Dîtes-moi, pour conclure, quel genre d?homme vous n?êtes pas ? </B>

Je ne suis pas aveugle dans ma vision d?une société meilleure.

<B>Quelle question ne faut-il pas vous poser ? </B>

« Tu sais qui te parle ? ». J?entends cela mille fois par jour, ça a le don de m?agacer.

<B>Quels moments de votre vie ne faut-il pas aborder ? </B>

La séparation d?avec mes enfants, il y a deux ans.

<B>Qu?est-ce qu?il ne faut pas vous demander de faire ? </B>

De me remarier !

<B>Qu?est-ce qu?il ne faut pas vous offrir ? </B>

De la pitié.

<B>Bio express</B>

● Né le 22 juin 1968 à Vacoas.

● Divorcé, 2 enfants.

● Vit à Curepipe.

● Profession : avocat.

● Autres fonctions : conseiller au ministère de la Sécurité sociale et à la municipalité de Curepipe.

● Signe particulier : prend un malin plaisir à faire les cent pas en cour. Histoire de « piétiner quelques pieds », et d?« irriter si possible » témoins et magistrats?

<B>Ses 5 dates</B>

■ 1968. Indépendance de Maurice : « La libération d?un peuple ». Naissance 102 jours plus tard.

■ 1998. Élu Most Outstanding Young Person of the Year par la Jeune chambre économique.

■ 2001. Prête serment d?avocat devant la Cour suprême.

■ 2008. Navin Ramgoolam soutient sa candidature au poste de rapporteur spécial de l?ONU sur les personnes handicapées.

■ 2015. Se voit député.

<I>Propos recueillis </I> <B>Par Fabrice ACQUILINA</B>

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