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« Il faut croire dans le génie des gens et le faire surgir »
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« Il faut croire dans le génie des gens et le faire surgir »
<B>Vous militez pour l?éducation en faveur des pauvres et vous vous réclamez de l?économie libérale. N?y a-t-il pas là une contradiction ? </B>
L?important est de savoir comment on peut provoquer une transformation économique et politique de la société. Réussir cette transformation implique l?engagement de tous les citoyens. On a besoin de créer du travail, de dynamiser l?économie et de profiter des atouts d?une nation pour qu?elle puisse s?inscrire dans un monde globalisé. Au Cida City Campus, notre objectif est la valorisation des compétences, l?émergence d?un capital humain et d?une classe moyenne dans le pays pour rendre effective une démocratie économique où le vote n?a pas seulement valeur politique, mais aussi économique. C?est une démarche intégrée qui permet même de réconcilier des idées qui a priori semblent antithétiques.
<B>Comment parvenir concrètement à concilier le social et l?économique ? </B>
En Afrique du Sud, le secteur concurrentiel, le gouvernement et les ONG ont travaillé séparément. Il n?y avait pas d?interrelation entre les partenaires. On s?est évertué à créer ce dialogue et à développer un esprit de partenariat et de partage dans une logique de win-win situation. En réfléchissant de cette façon, on a réalisé que l?État avait besoin de nouveaux modèles éducatifs pour former les pauvres. La communauté des affaires était, quant à elle, en quête de nouveaux employés et se devait d?agrandir le marché. Les gens, pour leur part, aspirent à l?éducation. Il s?agit donc d?élargir le marché pour qu?il soutienne la communauté et les citoyens démunis. La modernisation de la société passe par cette étape. C?est ce qu?on essaie de faire au Cida City Campus, en agissant comme un relais entre les partenaires.
<B>Ce genre d?initiative n?est-il pas réalisable seulement en Afrique du Sud, vu que la période post-apartheid se prête plus facilement à des actions consensuelles et de réconciliation nationale ? </B>
Il est vrai qu?un certain héritage de l?apartheid a poussé à des actions correctives, mais aujourd?hui le modèle du Cida City Campus peut facilement être exporté. Il s?agit de proposer l?éducation aux pauvres et aux exclus dans un pays en développement et ainsi créer une nouvelle attitude mentale. Ce modèle n?est pas adapté à un contexte sociopolitique spécifique à l?Afrique du Sud. Le mécanisme peut être reproduit ailleurs, car il repose sur un partenariat stratégique entre l?État, la société des affaires et la société civile. Au fond, le Cida City Campus, c?est un cactus, et un cactus n?a pas besoin d?eau pour s?épanouir. C?est la caractéristique principale du modèle : il est à faible coût.
<B>Mais comment amener le secteur privé à soutenir de telles réalisations ? </B>
Au début, il n?y a pas beaucoup de gens pour vous soutenir. On ira jusqu?à vous rejeter et puis, il y a un bailleur de fonds, et ce dernier vous en amène d?autres. La dynamique est ainsi lancée parce qu?on va se dire que c?est bon pour son image sociale de s?engager dans un tel projet. Il faut surtout pouvoir convaincre de la pertinence du projet.
<B>Qu?est-ce qu?un tel projet rapporte au secteur privé ? </B>
Il y a cinq raisons pour lesquelles le secteur privé nous soutient. D?abord, c?est une tendance mondiale, le privé pratique du social business. Dans tous les forums internationaux, on peut le voir, les gens exigent une fonction sociale des entreprises. Et puis, en Afrique du Sud par exemple, le secteur privé, à cause de la ségrégation raciale passée ? et pour certains pays il peut y avoir d?autres raisons ? sent la nécessité d?une action sociale qui lui permet d?instaurer une nouvelle légitimité. Troisièmement, toujours en Afrique du Sud, l?État exerce une pression sur le secteur privé pour une action communautaire large et effective. Ainsi, lorsqu?une entreprise participe à un appel d?offres, il faut qu?elle démontre sa responsabilité sociale. Ensuite, elle se doit d?accorder une représentation à toutes les couches de la population au sein de son personnel. Ailleurs, on peut trouver d?autres critères pour parvenir à ce genre d?équilibre où les plus démunis ne sont plus pénalisés. Enfin, il y a une masse critique de personnes de bonne volonté qui agit parce qu?elle croit dans un idéal, et cela existe dans tous les pays. Il faut créer les conditions nécessaires pour que ces personnes s?engagent.
<B>Le modèle de responsabilité sociale des entreprises semble dépassé. Seriez-vous d?accord avec cette affirmation ? </B>
Tout à fait. Car il ne s?agit pas de donner de l?argent, de faire de bonnes actions. Le modèle traditionnel est bien, mais il faut savoir que le secteur privé possède des expertises, des entrepreneurs et des ressources intelligentes qu?il peut mettre au service de la communauté. Ce n?est pas l?argent qui résout les problèmes mais l?intelligence, la créativité, l?innovation?
<B>Vous avez le soutien du privé, mais il faut aussi un engagement des jeunes. Comment l?obtenir ? </B>
On l?a réalisé dès le début, qu?avec notre seule volonté et celle des secteurs privé et public, on n?atteindrait pas nos objectifs sans la détermination de la société. C?est ainsi qu?on a travaillé avec les collèges à travers le pays et ce sont eux qui ont identifié des jeunes, pauvres mais doués, pour qui aucune possibilité de formation tertiaire n?existait. Au Cida City Campus, notre travail consiste à provoquer la bonne attitude chez ces jeunes.
Ils gèrent le campus, les plus âgés assistent les plus jeunes, ils font la cuisine, s?occupent de l?administration, de la bibliothèque, s?engagent au sein de la communauté?
<B>Existe-t-il un modèle éducatif approprié pour les pays en développement ? </B>
La plupart des universités dans le monde sont fondées sur le vieux modèle britannique avec des infrastructures imposantes, une pléthore d?enseignants, et un financement de l?État. Ce sont des universités où il est difficile d?avoir accès. Certains pays asiatiques comme l?Inde et la Chine investissent désormais dans des « travailleurs intelligents ». Dans les pays en développement, c?est par contre le vieux modèle british, très élitiste, qui prime, alors que nous avons besoin de modèles plus adaptés à nos réalités. Aujourd?hui, le contenu éducatif devient graduellement gratuit, et l?important est de déterminer comment les gens apprennent. Le nouveau système éducatif est fondé sur cette ouverture, ces nouvelles possibilités capables de générer une nouvelle génération de leaders.
<B>Les plus pauvres, c?est une obsession chez vous?</B>
Une fois qu?on s?investit, on devient passionné. Il faut croire dans le génie des gens et le faire surgir. En Afrique du Sud on a le mot Ubuntu qui signifie « je suis ce que je suis parce que nous sommes ce que nous sommes ». Le modèle occidental, lui, est entièrement compétitif. Le nôtre doit être basé sur la participation de tous car nous sommes interdépendants et l?intelligence humaine est infinie si on la développe. C?est ce qu?il faut faire. Ce sont les idées qui rendent le monde meilleur.
Il faut oser et travailler pour une société sans pauvreté. Personne n?est condamné à rester indigent toute sa vie. Tout le monde peut être ingénieur, banquier, comptable? Pour cela, utilisons notre intelligence. Ce n?est plus possible d?accepter la mort de milliers de personnes quotidiennement alors que nous avons des ressources, des terres et d?autres richesses. Il faut réveiller les gens, les former et sortir du misérabilisme. Chaque citoyen a aujourd?hui la responsabilité de rendre son pays un peu meilleur en utilisant son c?ur et son intelligence.
<B>Le City Campus et son CEO</B>
Un homme d?exception, la démarche vive, un petit air d?éternel romantique? Taddy Blecher commence à parler. Dès les premiers mots, on se rend compte que cet homme est passionné par ce qu?il fait. Avec quelques amis ou « idéalistes », dit-il, ils ont fondé le Cida City Campus, la première université destinée exclusivement aux pauvres. Aujourd?hui, à 38 ans, il a fait un choix de vie. Ce choix peut lui rapporter 20 fois moins d?argent qu?il aurait pu se faire, mais il est tout heureux. L?actuaire est devenu CEO, enseignant, administrateur, conseiller? L?homme réalise son rêve en aidant des jeunes à réaliser les leurs. La reconnaissance internationale n?a pas tardé. À l?université, les élèves brillent, obtiennent des bourses, trouvent rapidement de l?emploi et sont devenus des employés modèles. Taddy Blecher n?est pas en reste. À l?image de son idole, Nelson Mandela, il collectionne les prix. La Liberty Life Gold Medal lui a été décernée en tant qu?élève ayant le mieux réussi ses études d?actuaire. En 2002, il a reçu le Global Leader of Tomorrow Award du World Economic Forum. Il figure de plus en plus dans cette liste restreinte de jeunes leaders qui travaillent pour rendre le monde meilleur. L?homme ne cache pas qu?il aime les affaires. Mais il rappelle surtout qu?il adore les hommes et le génie dont ils sont capables.
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