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« Etre patriote, c?est oeuvrer pour le bien de tous »

13 mars 2005, 00:00

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<B>L?opposition de Nature Watch, votre mouvement écologique, au projet d?une autoroute au c?ur de la vallée de Ferney vous a valu d?être taxé d?antipatriotisme par le Premier ministre. Qu?est-ce pour vous le patriotisme ? </B>

Le patriotisme va plus loin que l?amour de son pays? Concrètement, pour moi, c?est aimer et ?uvrer pour les gens de son pays. Cela inclut le respect de tout ce qui nous a été légué par les générations passées, toutes leurs réalisations. Cela tient compte aussi de tout ce que nous voulons laisser aux générations futures.

<B>Vous considérez-vous un bon patriote ? </B>

(Rires) J?essaie de vivre ce que je crois? J?ai 25 ans et suis d?une génération qui a vu le développement économique du pays. Nous sommes des enfants du développement. Nous sommes conscients qu?il nous faut maintenant passer à un stade de maturité dans notre développement et être pleinement responsables des conséquences néfastes du développement de notre pays en termes de désastres écologiques et au niveau des conséquences sur les personnes, sur les droits humains. Nous devons maintenant agir sur les causes de ces conséquences négatives pour permettre un développement durable.

<B>Comment avez-vous pris la critique de Paul Bérenger ? </B>

Il ne faut pas personnaliser le débat. Le Premier ministre a été, comme toujours, ironique. Notre action, en un sens, est beaucoup plus « politique » que lui : nous nous battons pour une cause pleinement mauricienne, pour notre patrimoine commun à tous. Si l?on détruit le peu qu?il reste de la flore et de la faune, uniques, de la vallée de Ferney, c?est un pan du mauricianisme qui s?en va, un pan de notre culture commune. Mon action vise, avec d?autres, à empêcher que l?on ne vende notre patrimoine au plus offrant !

C?est assez paradoxal que M. Bérenger, qui a incarné l?idéal d?un vrai mauricianisme après l?indépendance, en vienne aujourd?hui, alors que tous reconnaissent ses « achievements » pour le bien du pays, à perdre contact avec la « vie réelle », avec la « vraie vie ». Il ne semble pas comprendre l?importance de préserver la vallée de Ferney. Quand on demeure trop enfermé avec ses dossiers dans son bureau, on court le risque de regarder les choses et les gens de haut et d?être coupé des réalités, du quotidien des citoyens que l?on veut servir.

<B>On dit de Maurice qu?elle est une nation de communalistes?</B>

Le communalisme, le « nou-banisme » est une création des politiciens, qui nous divisent pour arriver plus vite à leurs fins. Le communalisme est basé sur la peur de l?autre et permet, grâce à l?identification d?un bouc émissaire, de rendre quelqu?un d?autre responsable de nos malheurs, de nos échecs. Les politiciens cachent ainsi leur propre échec à résoudre nos problèmes et peuvent ainsi défendre des intérêts particuliers.

Un dernier exemple de communalisme ? La décision d?accorder un congé public lundi dernier. C?est une décision du Premier ministre qui a été annoncée par le vice-Premier ministre. La machine communale est enclenchée en vue des prochaines élections. Comment pourra-t-on empêcher maintenant chaque communauté de réclamer « son » jour férié ?

Je suis d?une génération qui n?est pas communaliste, en qui coule le sang du mauricianisme dans les veines. Vous n?avez qu?à regarder Nature Watch : nous sommes de toutes les couleurs de l?arc-en-ciel et nous n?avons aucun mal à vivre pleinement le mauricianisme. J?ai peur que nos braves politiciens exacerbent les différences ethniques des Mauriciens et nous divisent à l?approche des législatives.

<B>Quels sont, d?après vous, les facteurs qui sont défavorables au sentiment patriotique des Mauriciens ? </B>

Outre le communalisme, il y a un développement économique à plusieurs vitesses, à la « fracture sociale ». Le fossé entre riches et pauvres ne cesse de croître et la classe moyenne disparaît, entraînée vers une paupérisation accélérée. Les prix des produits de base ne cessent de prendre l?ascenseur. Le lait, le beurre et le fromage, pour ne prendre que ces exemples, sont hors de prix. Comment voulez-vous que la majorité des Mauriciens puissent vivre convenablement ?

Notre société devient de plus en plus matérialiste, individualiste? Les valeurs mises en avant sont l?acquisition de biens matériels, la richesse. C?est le royaume de l?argent ? ce qui compte, c?est la voiture que tu possèdes, la maison que tu as construite? Nous sommes devenus une société où le bien commun est mis au service des intérêts particuliers. Qu?importent les moyens qu?il a utilisés pour y parvenir, celui qui devient riche ou qui fait fructifier son patrimoine est valorisé et présenté comme exemple. Notre société reconnaît et glorifie ces réussites personnelles. Comment voulez-vous que celui qui n?arrive même pas à manger à sa faim puisse accepter ces valeurs ?

Je ne vais probablement pas me faire beaucoup d?amis, mais je suis arrivé à la conclusion que les Mauriciens sont également emprisonnés par leurs pratiques religieuses. La religion est vraiment l?opium du peuple et pousse de nombreuses personnes à ne pas agir, à ne pas revendiquer leurs droits, à accepter avec une certaine fatalité leur sort dans l?attente que, grâce à la pratique de rites, elles seront mieux dans leur prochaine vie ou qu?elles atteindront le Paradis. La religion, très souvent, tient les Mauriciens en laisse et ne leur permet pas d?être des citoyens à part entière.

<B>C?est là une vision très pessimiste...</B>

Non? Mais en même temps, il y a des Mauriciens qui vivent dans la misère et qui se battent honnêtement pour s?en sortir. Alors que certains tentent des raccourcis à travers la drogue ou l?alcool, nombreux sont ceux qui se mettent debout et qui se prennent en charge. Si nous voulons être de vrais Mauriciens, il nous faut accepter de nous voir sans complaisance et cesser de nous autocongratuler?

<B>Comment pensez-vous que l?on pourrait éveiller et/ou améliorer le patriotisme chez les jeunes ? </B>

Nous avons vécu, en 2003, un grand élan de patriotisme lors des Jeux des îles de l?océan Indien. Tout un peuple s?était approprié le quadricolore. Nous étions tous, jeunes et vieux, fiers d?être Mauriciens. Cela a été un moment fort de notre quotidien.

Mais le patriotisme ne devrait pas se manifester que quand Stéphan Buckland s?aligne en finale des Jeux olympiques? Nous devons apprendre à vivre pleinement le patriotisme, la solidarité quand une injustice est perpétrée contre tout Mauricien.

Je pense également que l?on devrait donner la place qu?elles méritent aux différentes formes d?expression de notre culture. Les jeunes écoutent, par exemple, énormément la musique mauricienne : Cassiya, OSB, Natty Jah? Ils se reconnaissent dans cette expression du mauricianisme et cela qu?importent leurs origines ethniques. Il nous faut développer « l?esprit-Kaya », à savoir le mythe qui rassemble tout un peuple, grâce à la chanson, pour vaincre la fatalité et la désespérance. Kaya revendiquait, dans ses chansons et dans sa vie de tous les jours, l?égalité des droits pour tous les Mauriciens. Kaya était un « authenti-que » Mauricien dans le sens où il nous demandait de nous organiser ensemble pour faire avancer notre pays, pour vaincre les injustices.

<B>L?engagement politique ne vous tente-t-il pas ?</B>

Non ! Pas du tout ! Avec Nature Watch, nous avons plusieurs projets écologiques à défendre et nous voulons également lancer des programmes d?éveil à l?écologie à l?intention des enfants. Nous voulons que les Mauriciens, plus particulièrement les enfants, puissent être sensibilisés à l?écologie, à la découverte et à la défense de toute notre biodiversité.

Je pense que mon engagement actuel est déjà politique. Nous sommes unis pour défendre une cause commune, pour défendre les intérêts du plus grand nombre. Notre action vise à prendre en compte les besoins du plus grand nombre et non des intérêts particuliers. Nous voulons faire entendre la voix de tous. Je crois que l?on oublie trop souvent que nous vivons dans une démocratie, ce qui présuppose que l?on doit trouver?définir des buts en commun et trouver des solutions ensemble.

Dans un sens, à Nature Watch, nous faisons de la politique « citoyenne » et non de la politique partisane. Nous ne voulons surtout pas lancer un parti écolo ! Nous sommes et demeurerons un mouvement de citoyens. En tant que citoyens, nous avons voulu faire entendre notre voix, celle de la société civile. Nous estimons que l?Etat ne peut, sur des enjeux si importants comme la destruction de la vallée de Ferney, décider tout seul sans la moindre consultation auprès de la société civile. Nous avons à faire en sorte que la voix du peuple soit entendue et considérée ! Si être antipatriotique c?est cela, alors mes amis et moi de Nature Watch sommes une vraie menace pour la patrie ! (rires)

« Je suis d?une génération en qui coule le sang du mauricianisme »

« À Nature Watch, nous faisons de la politique citoyenne, pas de politique partisane »<.i>

Agé de 25 ans, Alvin Brigemohun, 25 ans, habite Sodnac à Quatre-Bornes. Après des études au collège du Saint-Esprit, il passe quatre ans à l?université de Vancouver, au Canada, où il étudie l?anglais, le français et l?espagnol. Cet amoureux des lettres a remporté deux prix de meilleures nouvelles au Canada.

<B>Propos recueillis par Erick BRELU- BRELU</B>

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