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Interview
Arlette Perrine-Bégué : «Dissoudre l’Assemblée régionale ne peut se faire sans l’acceptation des Rodriguais»
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Interview
Arlette Perrine-Bégué : «Dissoudre l’Assemblée régionale ne peut se faire sans l’acceptation des Rodriguais»
■ Arlette Perrine-Bégué, Première cheffe-commissaire adjointe à la Rodrigues Regional Assembly
L’évocation d’une possibilité de dissolution de la Rodrigues Regional Assembly (RRA) en raison du conflit au sein de l’alliance qui dispose d'une majorité d’une voix a atteint le Canada, où une diaspora rodriguaise est installée. Arlette Perrine-Bégué, première femme cheffe-commissaire adjointe et ancienne commissaire de la RRA, installée au Québec depuis décembre 2015, se veut la voix de cette partie de Rodrigues qui estime qu'il existe une ligne rouge que le gouvernement central ne devrait pas franchir.
■ Vous avez sollicité une rencontre avec «l’express» depuis le Québec, où vous êtes installée depuis décembre 2015 et qui compte un décalage horaire de huit heures par rapport à Maurice. Quelle est donc l’urgence qui a occasionné une telle démarche ?
D’emblée, je dois dire que je suis une autonomiste et non une indépendantiste, fidèle à la lutte que ma famille, parmi d’autres, a menée depuis 1976 aux côtés de Serge Clair. Il y a eu une souffrance atroce de négligence et de domination dans notre histoire, un combat de plusieurs années et ensuite il y a eu l’autonomie, il y a presque un quart de siècle. Rodrigues, c’est ma passion et défendre sa cause, c’est ma mission de vie.
Maurice, c’est ma patrie, une carte d’identité que je brandis fièrement, surtout à l’étranger. Tous mes propos quand je parle de Maurice restent dans lakaz mama, c’est-à-dire dans le cadre de notre politique intérieure. Et il y a urgence. L’heure n’est pas au silence, pour personne. Car on touche à ce qu’on a de plus sacré : notre autonomie, qui est perçue comme un traité de paix et de mutuelle compréhension entre Maurice et Rodrigues à la suite à notre vécu et de notre histoire. Alors quand on y touche, l’heure est de comprendre ce qui se fait et le comment du pourquoi. Toucher à ce que les Rodriguais aimaient qualifier devant le legal-drafter de la RRA Act, Robert Ahnee lors de ses visites – la constitution rodriguaise (ce qui le hérissait automatiquement, mais suivi d’un clin d’œil compréhensif), ne doit pas passer comme une lettre à la poste. Dissoudre l’Assemblée régionale ne peut se faire sans obtenir l’acceptabilité sociale au préalable et que les causes soient documentées et déposées devant le public par voie de consultation.
■ Vous faites sans aucun doute allusion à une déclaration de Paul Bérenger. S’il est vrai que le vicePremier ministre a évoqué la question de dissolution, il a utilisé deux termes qui apportent une nuance non négligeable à sa posture. Il s’agit dans un premier temps du mot justifié «compte tenu de la situation au sein de l’Assemblée régionale» et ensuite que «le gouvernement central procède à une consultation des parties concernées avant de prendre une décision dans une telle direction». Quel mal y a-t-il dans une telle démarche ? Le statut d’autonomie exclut-il une intervention du gouvernement central lorsqu’une situation spécifique le réclame ?
Je ne dis pas qu’il y a une mauvaise intention, ni que la dissolution de l’Assemblée régionale n’est pas possible. On sait très bien que tout en étant protégé par la Constitution, un gouvernement, fruit d’une victoire écrasante de 60-0, peut agir sans opposition. Je suis cependant tombée de ma chaise lorsque j’ai entendu Paul Bérenger, le plus grand ami politique et défenseur de Rodrigues, comme j’ai eu l’occasion de le constater et de le dire plusieurs fois, parler de la dissolution de notre Assemblée. Au contraire, je comptais sur lui pour faire barrage à toute tentative pouvant toucher à notre autonomie dont il est l’un des architectes.
Mais Paul Bérenger mentionne trois raisons pour justifier sa position. Il s’agit d’abord de la mauvaise gestion financière du gouvernement local. À cet effet, le gouvernement central a déjà pris les dispositions requises dans le but justement d’introduire plus d’éléments de contrôle dans la gestion des finances publiques à Rodrigues. Il y a eu ensuite une tentative de Johnson Roussety de renverser la constitution du conseil d’administration de la Rodrigues Public Utilities Corporation, qui tombe d’ailleurs dans son champ de compétence et sur quoi il doit répondre devant la RRA. Mais Paul Bérenger a aussi ajouté que le Deputy Chief Commissioner a déjà été recadré pour cela.
La troisième raison avancée par le vice-Premier ministre concerne le fait que la majorité actuelle à la RRA est de nature chancelante vu qu’elle ne dispose d’une avance d’une seule voix comparée à la composition de l’opposition actuelle. Il a toutefois ajouté la phrase suivante, sa osi mo pa pou dir zot plis ki sa. Que veut-il dire ? Y a-t-il des tractations en cours ? Que doit-on comprendre par cette phrase ?
■ N’est-ce pas la responsabilité du gouvernement central d’intervenir au niveau du fonctionnement de la RRA lorsqu’un facteur est parvenu à bloquer son fonctionnement normal ?
Loin de de moi l’idée de défendre le gouvernement régional en place. Ce qui m’intéresse, c’est l’outil de l’autonomie, où dans le contexte d’une décentralisation de responsabilités, un gouvernement central veut imposer une décision aux Rodriguais en disant les consulter. Mais qui consulte-t-il ? La RRA est constituée de deux tendances après les dernières élections régionales. L’une est au gouvernement. L’autre est dans l’opposition. Toute décision qui sera mise en place sera de facto en faveur de l’une au détriment de l’autre. Cela constituera un dangereux précédent pour n’importe quel gouvernement régional car, dès lors, il se trouvera dans l’obligation de tout faire pour rester dans les bons papiers de tout gouvernement ayant obtenu un résultat électoral sans appel de 60-0, dans le but de conserver sa mandature. Aucun de ceux qui ont lutté pour l’autonomie et travaillé pour l’installer ne veut de cela. On veut que chaque gouvernement régional élu puisse travailler sereinement, dans le respect de ses champs de compétences et en respectant le gouvernement central en place aussi, sans se soucier de se voir éjecter du jour au lendemain.
■ Pour être juste envers Paul Bérenger, ne faut-il pas tenir compte du fait qu’il a précisé les raisons qui ont rendu nécessaire une intervention du gouvernement central dans l’administration des affaires de la RRA ?
Si le constat fait par le gouvernement central rend son intervention inévitable, il faut cependant agir avec prudence. Il y a des enjeux à Maurice et il y en a, même de trop, à Rodrigues. Malgré tout, il faut se garder d’agir avec empressement sans l’acceptabilité sociale des Rodriguais. Avant tout, il faut faire confiance à l’intelligence du peuple de Rodrigues qui est de plus en plus éduqué.
Par contre, une dissolution sera légitime et conforme si le gouvernement régional se disqualifie par le jeu démocratique normal, en perdant sa majorité dans l’ARR à la suite d’une stratégie réussie de l’opposition ou en raison d’une cassure de l’alliance. C’est une situation qui peut surgir à tout moment.
■Le ton employé par Paul Bérenger, qui ressemble plus à un ultimatum qu’à autre chose, est-il perçu comme une indication que les relations entre les gouvernements régional et central sont arrivées à un point de non-retour ?
Je le vois bien. Il y a des invectives de chaque côté de l’océan, quand bien même il ne faut pas qu’au moindre éternuement on crie au Covid et on annonce un lockdown. Il faut que chacun revienne à la raison et que l’entente soit préservée dans l’intérêt des deux îles. Il ne faut pas que l’autonomie soit prise en sandwich par des conflits de personnalités. L’autonomie est le fruit d’une lutte de plusieurs décennies et constitue l’illustration même de l’objet de notre héritage commun. Y toucher par imposition de Port-Louis, c’est toucher à notre écosystème institutionnel et à la colonne vertébrale de notre identité. Dire au peuple de revoter car son choix n’était pas le bon, c’est une posture majeure dans une démocratie.
■ Ne pensez vous pas que le conflit qui secoue le bon fonctionnement de l’alliance au pouvoir au niveau de la RRA justifie amplement la posture adoptée par Port-Louis ?
L’alliance locale n’a qu’à s’en mordre les doigts. Zot finn bliye pou ki rezon ti vot zot! Mais pour autant, est-ce que l’ARR n’est plus workable ? Seule une perte de confiance par le vote des députés peut le prouver. Pour le reste, comme dans toute démocratie parlementaire, s’il y a de l’insatisfaction grandissante, le peuple est seul souverain pour trancher par les urnes lorsque viendront les élections. On se rappellera les manifestations monstres qui ont eu lieu à Maurice, avant les dernières élections. Même Paul Bérenger et Navin Ramgoolam étaient dans la marche, mais le pays a quand même attendu la fin du mandat. Pourquoi un tel principe ne devrait pas être appliqué à Rodrigues également ?
■ La tendance actuelle chez une bonne majorité de Québécois ne dirait pas non si jamais le destin pouvait conférer au Québec le statut d’État souverain qui maintiendrait des liens avec le Canada. Quel impact votre proximité avec l’actualité politique du Canada a-t-elle eu sur votre conception du statut de Rodrigues, d’autant plus que vous avez évolué au sein de l’Organisation du Peuple de Rodrigues et du Mouvement Rodriguais, deux formations qui ont dominé la scène politique pendant des années ?
Le Québec a fait le choix d’avoir un seul parti commun, le Bloc Québécois, pour faire bloc pour la cause québécoise au parlement fédéral. Son rôle et sa seule vocation est de représenter les Québécois et de s’assurer que les intérêts sont pris en compte dans les décisions fédérales. Exemple : le discours programme de l’Alliance du changement n’aurait pas pu se présenter avec une ligne sur le Québec comme on a pu le voir ici, qu’une ligne sur Rodrigues. Les Québécois auraient hurlé à la mort. Il est donc le seul parti fédéral – à Maurice on aurait dit parti national – et ne s’ingère pas dans les affaires locales du Québec, laissant ce travail au parlement québécois, qui comprend les autres partis à vocation provinciales – à Maurice on dirait à vocation régionale.
À la fin de chaque congé parlementaire, ils font un compte-rendu des avancées qu’ils ont pu faire par le biais d’interviews et débats télévisés avec des analystes politiques chevronnés qui les questionnent. Pour moi, c’est une formule très intelligente dégagée par un peuple qui veut des résultats. Est-ce que les partis politiques locaux sont prêts à se spécialiser dans la politique régionale et laisser un bloc rodriguais de tous horizons se spécialiser dans la défense de la cause rodriguaise au niveau national ? Est-on prêt à consentir un tel sacrifice ? Ou chaque parti va-t-il continuer à courir après so stati ek so pos ? Si oui, la participation rodriguaise au parlement national sera souvent une cacophonie.
■ Comment cela se passe-t-il au niveau de la répartition provinciale des fonds du gouvernement central du Canada ?
En tant que pays, le Canada a instauré un système qui s’appelle la péréquation fédérale. Dans les provinces, cette approche est connue comme le principe du dollar pour dollar. Tout en respectant les champs des compétences spécifiques des provinces, le gouvernement fédéral applique un système de transfert de fonds dont le principal objectif vise à réduire les écarts de capacité de prélèvement fiscal entre les provinces canadiennes car certaines provinces sont beaucoup plus riches que d’autres. Le but principal consiste à faire de sorte que tous les Canadiens aient accès à des niveaux de services publics sensiblement comparables.
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