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Génération en colère

Apprend-on encore aux jeunes à être des citoyens ?

20 octobre 2026, 19:00

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Apprend-on encore aux jeunes à être des citoyens ?

■ Les récents événements relancent le débat sur la place de l’éducation civique dans la formation des jeunes Mauriciens responsables et pacifiques.

Les événements de ces derniers jours ont placé les jeunes au cœur de la contestation, mais aussi des débordements. Au-delà des images de colère, de tensions et de dégradations, une question s’impose : comment apprendre à une nouvelle génération à exercer ses droits, à exprimer ses frustrations et à défendre ses convictions sans franchir la ligne de la violence? À Maurice, le débat sur l’éducation civique prend une nouvelle dimension. Éducateurs et professionnels invitent à s’interroger sur la manière dont les jeunes sont préparés à devenir des citoyens actifs, critiques et responsables.

Pour Harrish Reedoy, pédagogue et enseignant, il faut d’abord éviter de réduire la situation à une question de discipline. «Nous devons nous demander si nous donnons suffisamment d’occasions aux jeunes d’apprendre et de pratiquer ces valeurs au quotidien», estime-t-il. À ses yeux, l’éducation à la citoyenneté reste insuffisamment structurée et visible dans le cursus scolaire. Certaines de ses composantes sont abordées à travers diverses matières, et son introduction récente dans le Foundation Programme est une évolution encourageante. Mais il faut aller plus loin, avec une continuité de la maternelle à la fin du secondaire.

L’éducation civique ne peut pas commencer au moment où l’adolescent est confronté aux grandes questions de société. Elle se construit dès le plus jeune âge. Au préprimaire, l’enfant apprend à partager, à respecter les autres, à gérer ses émotions et à résoudre un conflit sans violence. Au primaire viennent les notions de droits et de devoirs, le respect des différences, la protection de l’environnement et des biens publics. Au secondaire, l’apprentissage s’élargit à la démocratie, aux institutions mauriciennes, aux droits humains, à la liberté d’expression et à l’esprit critique.

Surtout, ces notions doivent être vécues. «Il ne suffit pas d’enseigner ces notions dans un manuel», insiste Harrish Reedoy. Débats, conseils d’élèves, projets communautaires ou activités participatives donnent aux jeunes le sentiment d’avoir une vraie place dans leur établissement et dans la société.

Être un bon citoyen ne signifie pas obéir aveuglément. Une démocratie a besoin de citoyens capables de poser des questions, de dénoncer une injustice et de remettre des décisions en question. La frontière se situe dans la manière de le faire. «Il faut leur apprendre à faire la différence entre contester une décision et rejeter toutes les règles, entre exprimer une frustration et porter atteinte aux droits des autres», explique-t-il.

Quand la colère devient collective

Pour la psychologue Zakkiyah Wareshallee, la mobilisation des jeunes répond aussi à des mécanismes psychologiques. La jeunesse est marquée par la construction identitaire, la recherche d’autonomie et une sensibilité particulière à la justice. Lorsqu’un jeune a l’impression de n’être ni entendu ni reconnu, la contestation peut devenir une façon de retrouver un pouvoir d’agir. Les réseaux sociaux amplifient le phénomène : une vidéo ou une publication présentant une situation comme injuste peut susciter colère et indignation en quelques heures. Quand le jeune découvre que d’autres partagent sa frustration, le problème n’est plus vécu comme individuel, mais comme collectif.

La psychologue identifie trois facteurs qui font passer de la frustration à l’action collective: le sentiment d’injustice, le sentiment d’appartenance et l’efficacité collective, c’est-à-dire la conviction qu’agir à plusieurs peut produire un changement. Ce mécanisme ne concerne pas que les mouvements violents : des jeunes se mobilisent aussi, pacifiquement, pour des causes sociales, environnementales ou économiques.

Comment certains en viennent-ils à considérer violences et dégradations comme une forme acceptable de protestation ? Selon Zakkiyah Wareshallee, une forte frustration peut réduire momentanément la capacité à mesurer les conséquences de ses actes. L’émo- tion, le sentiment de provocation ou l’influence du groupe favorisent alors les réactions impulsives. La normalisation de la violence joue aussi : lorsqu’un jeune évolue dans un environnement où certains comportements violents sont présentés comme nécessaires ou héroïques, la pression des pairs peut leur donner une apparente légitimité.

Comprendre n’est pas excuser. La psychologue insiste : la frustration peut expliquer une réaction violente, mais ne la rend pas acceptable. L’enjeu est d’offrir aux jeunes des espaces de dialogue et des moyens d’expression démocratiques, pour que la colère se transforme en revendications constructives plutôt qu’en comportements destructeurs.

Une citoyenneté qui se joue aussi en ligne

Cet apprentissage doit intégrer les réseaux sociaux. WhatsApp, Facebook, TikTok : pour beaucoup de jeunes, ce sont des sources d’information, des lieux de discussion et parfois des outils de mobilisation. Mais une information non vérifiée, une rumeur ou une vidéo sortie de son contexte peuvent attiser les tensions.

Pour Harrish Reedoy, apprendre la citoyenneté, c’est aussi apprendre à prendre du recul avant de partager ou de réagir. Il ne s’agit pas de contrôler les opinions, mais de développer le discernement : vérifier les sources, reconnaître la désinformation, respecter les avis divergents et comprendre que des propos publiés derrière un écran ont des conséquences bien réelles. «La liberté d’expression est un droit important, mais elle s’accompagne de responsabilités», rappelle-t-il. On peut critiquer une décision ou dénoncer une injustice sans humilier une personne, propager de fausses informations ou encourager la violence.

Ne pas condamner toute une génération

L’école n’est pas seule concernée. Pour Pascal Spéville, chef commissaire de l’Asso- ciation des scouts de Maurice, le civisme s’apprend aussi par l’éducation non formelle. Dans le mouvement scout, les enfants apprennent dès six ans à respecter les autres, à travailler en équipe, à s’entraider et à comprendre leur rôle dans la communauté. Mais le travail avec les jeunes exige surtout de les écouter. «Ils sont toujours curieux et avides de savoir le pourquoi des choses», observe-t-il. L’adulte devient alors guide et mentor, et l’éducation civique se traduit par l’expérience plutôt que par la théorie.

Le ministre de l’Éducation, Mahend Gungapersad, a lui aussi insisté sur cette responsabilité collective lors de sa conférence de presse samedi. «L’éducation civique est plus importante que tout», a-t-il déclaré, soulignant qu’elle ne relève pas seulement de l’école : familles, société, médias, chefs religieux et institutions ont tous un rôle à jouer. Selon lui, le système éducatif est en évolution permanente et doit s’adapter aux besoins des jeunes. Il a cité le Foundation Programme et l’accompagnement des élèves de l’Extended Programme après le Primary School Achievement Certificate.

Les récents événements posent une question qui dépasse les seuls débordements : quelle place la société mauricienne veut-elle donner à sa jeunesse ? Pour Harrish Reedoy, il serait trop facile de pointer les jeunes du doigt sans chercher à comprendre leurs préoccupations et leurs attentes. Écouter ne signifie pas justi- fier : il s’agit de créer les conditions pour que les jeunes s’expriment, débattent et contestent dans le respect des autres.

La citoyenneté se construit à l’école, mais aussi dans la famille, les associations, les communautés et à travers l’exemple quotidien des adultes. L’objectif n’est ni une génération qui obéit sans réfléchir, ni une génération qui rejette toute autorité, mais des citoyens capables de respecter les règles nécessaires au vivre-ensemble, tout en questionnant celles qu’ils jugent injustes.

L’enjeu dépasse les examens et les résultats scolaires : préparer les jeunes à vivre ensemble, à exercer leurs droits, à assumer leurs responsa- bilités et à faire entendre leur voix sans étouffer celle des autres. Dans une société aussi diverse que Maurice, cette capacité pourrait bien être l’un des apprentissages les plus essentiels.

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