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Antalya, l’heure de vérité pour les petits États insulaires

8 novembre 2026, 13:36

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Antalya, l’heure de vérité pour les petits États insulaires

Du 9 au 20 novembre, le monde se retrouvera à Antalya pour la trente et unième Conférence des Parties. Pour un pays de 0,01 % des émissions mondiales, la tentation est grande de n’y voir qu’un rendez-vous de plus dans un calendrier saturé. Ce serait une erreur de lecture. Antalya sera la première COP à juger les États sur ce qu’ils ont livré depuis Belém, et non sur ce qu’ils promettent. Pour les petits États insulaires en développement, les PEID, c’est précisément sur ce terrain de la livraison que tout se joue : l’argent qui arrive ou n’arrive pas, le fonds pertes et préjudices qui décaisse ou reste une ligne comptable, le 1,5 °C qui reste un objectif ou devient une épitaphe.

Le gouvernement mauricien, à travers le président de la République, a porté la voix du pays à Funafuti et à Nadi, les 6 et 7 octobre, lors de la Pré-COP du Pacifique. Son intervention mérite d’être lue avec attention, moins pour ce qu’elle dit que pour ce qu’elle laisse de côté à deux semaines d’Antalya.

Un automne qui a changé le droit avant de changer le climat

L’année 2026 restera, pour les îles, une année de droit plus que de carbone. Trois textes se sont enchaînés en moins de deux mois, et aucun n’est tombé du ciel.

Le 24 septembre, à New York, l’Assemblée générale a approuvé par acclamation la première Déclaration politique sur l’élévation du niveau de la mer, formellement adoptée en séance plénière le 12 octobre. Le texte affirme ce que les PEID plaident depuis la Déclaration de Malé de 1989 : les zones maritimes établies conformément à la Convention sur le droit de la mer restent stables, et un État ne cesse pas d’exister parce que la mer monte. Le Forum des îles du Pacifique l’avait dit en 2021 et en 2023, l’AOSIS en 2021 et en 2024, la Commission du droit international l’a confirmé dans son rapport final. C’est un acquis juridique que Maurice, État archipélagique aux 2,3 millions de kilomètres carrés de zone économique exclusive, a tout intérêt à inscrire dans sa pratique.

Le 6 octobre, à Tuvalu, 27 États et entités ont adopté la Déclaration de Taku Pakasoa, du nom d’un ornement traditionnel tuvaluan qui signifie la force dans l’unité. Elle demande de maintenir le 1,5 °C à portée de main, de réformer l’architecture financière internationale pour que les PEID et les pays les moins avancés accèdent à des financements concessionnels et sous forme de dons, et de placer l’océan au centre de l’action climatique. L’UNFCCC l’a enregistrée comme document intersessionnel de la COP31.

En toile de fond, l’avis consultatif rendu par la Cour internationale de Justice le 23 juillet 2025, à l’initiative du Vanuatu, a fixé le cadre : les obligations climatiques des États relèvent du droit international général, et non de la seule bonne volonté. Il est à rappeler qu’en novembre 2024, le nouveau gouvernement s’était retiré des audiences cruciales de la Cour internationale de Justice (CIJ) sur le changement climatique alors que le 22 mars 2024 Maurice avait soumis ses observations écrites.

Le 26 octobre, la Sixième Commission a ouvert, à la demande de l’AOSIS, le dossier le moins mûr de tous, celui de la protection des personnes touchées par la montée des eaux.

Voilà le capital juridique avec lequel les îles arrivent à Antalya. La question est de savoir ce qu’elles en feront dans une enceinte qui, elle, négocie des décisions et des budgets.

Ce qui est réellement sur la table à Antalya

Antalya innove par sa gouvernance : la Türkiye préside et conduit l’agenda d’action, l’Australie, par la voix de son ministre Chris Bowen, préside les négociations. C’est la première fois que les deux rôles sont séparés. Pour les PEID, ce partage est une chance, parce que Canberra a lié sa crédibilité à celle du Pacifique en accueillant la Pré-COP à Nadi et à Funafuti, et un risque, parce qu’une présidence à deux têtes multiplie les interlocuteurs à convaincre. Cinq dossiers comptent.

Le premier est la finance. La COP29 de Bakou a fixé un objectif de 300 milliards de dollars par an d’ici 2035, bien en deçà des besoins, et renvoyé le reste à une «feuille de route de Bakou à Belém» vers 1 300 milliards. Cette feuille de route existe désormais sur le papier. Le combat d’Antalya porte sur sa composition : quelle part de dons, quelle part de prêts, quel accès direct pour des économies dont les projets se chiffrent en dizaines de millions et non en milliards. Le triplement de la finance d’adaptation d’ici 2030, acté à Belém, attend encore ses modalités.

Le deuxième est le fonds pertes et préjudices. Il a commencé à décaisser en juin 2026, avec un peu plus de 800 millions de dollars promis par 27 contributeurs, face à des besoins que les évaluations chiffrent en centaines de milliards par an. Son plancher d’allocation pour les PEID est un acquis à défendre, parce que chaque réapprovisionnement sera l’occasion de le rediscuter.

Le troisième est la sortie des énergies fossiles. Belém n’a pas réussi à inscrire une feuille de route dans sa décision formelle, malgré le soutien de 82 pays. La Colombie et les Pays-Bas ont alors convoqué la Conférence de Santa Marta en avril 2026, 57 États, hors du cadre onusien, et Tuvalu accueillera la deuxième édition en 2027 avec l’Irlande. La présidence brésilienne doit présenter à Antalya une feuille de route dite informelle. Le mot compte : informel veut dire sans valeur décisionnelle, et donc sans contrainte.

Le quatrième est l’ambition. Les contributions déterminées au niveau national de troisième génération, les NDC 3.0, étaient attendues pour février 2025. Plusieurs grands émetteurs tardent encore, et celles qui sont déposées laissent la trajectoire mondiale au-dessus de 1,5 °C. Le rapport de la «Mission de Belém vers 1,5 °C» sera publié avant Antalya et donnera la mesure de l’écart.

Le cinquième est l’océan, et c’est celui où la négociation a le plus bougé en un mois. Il figure, pour la première fois, parmi les dix thèmes de l’agenda d’action d’une présidence, avec le carbone bleu et la résilience côtière, et le Sommet des dirigeants d’Antalya lui consacrera un segment. La coalition des Amis de l’océan et du climat, qui réunit des Parties aussi diverses que l’Union européenne, le Brésil, l’Indonésie, les Maldives, la plupart des États insulaires du Pacifique et le Groupe africain des négociateurs, presse les deux présidences de faire passer l’action océanique de la reconnaissance à la mise en œuvre. Ses demandes, portées depuis des années dans le Dialogue océan et climat, sont précises : intégrer les solutions océaniques dans les NDC et les plans nationaux d’adaptation, relier le Dialogue océan et climat aux travaux de l’organe scientifique de la Convention, et inscrire l’océan dans le deuxième Bilan mondial. Elle s’appuie sur un fait que les Mauriciens connaissent de leurs lagons : le Rapport 2025 sur les points de bascule planétaires identifie l’effondrement des récifs coralliens d’eau chaude comme le premier seuil du système terrestre déjà franchi. Encore faut-il que l’océan quitte l’agenda d’action, qui est volontaire, pour entrer dans les décisions, qui ne le sont pas.

Ce que le gouvernement n’a pas dit à Nadi

L’intervention mauricienne à la Pré-COP a posé quatre demandes : maintenir le 1,5 °C à portée de main, presser les grands émetteurs de déposer des NDC renforcées, concevoir des instruments financiers adaptés aux petits projets, et placer l’océan au centre de l’action climatique. Elle a aussi avancé que les pertes et préjudices devaient constituer un pilier distinct du régime climatique. Ce sont des positions connues, que l’AOSIS porte depuis des années. La question n’est pas de savoir si elles sont justes, mais si elles suffisent à faire exister Maurice dans une négociation où chaque délégation arrive avec des chiffres.

Trois silences pèsent plus lourd que les quatre demandes, et je les nomme parce qu’une position nationale se juge aussi à ce qu’elle tait.

Le premier concerne notre propre contribution. Le gouvernement a rappelé à Nadi l’engagement de la NDC 3.0, une réduction de 40 % des émissions d’ici 2035. Je connais ce chiffre : c’est celui que nous avons déposé en 2021, avec pour horizon 2030, et je sais ce qu’il coûte, parce que nous l’avions assorti d’un besoin de financement que la communauté internationale n’a jamais couvert. La NDC 3.0 reprend la cible et repousse l’échéance de cinq ans, la conditionne à 5,7 milliards de dollars de soutien sur dix ans, et a été déposée sept mois après la date limite. On peut défendre ce report : la crise énergétique de mars 2026 et le poids du charbon dans notre mix électrique sont des réalités que j’ai connues de l’intérieur. Mais on ne peut pas, dans la même intervention, exhorter les grands émetteurs à déposer des NDC renforcées sans dire au monde que la nôtre a gagné du temps plutôt que de l’ambition. La crédibilité d’un petit État se mesure à sa cohérence, parce que c’est le seul levier qu’il possède.

Le deuxième silence porte sur les énergies fossiles. Le ministre tuvaluan Maina Talia a clos le segment de Funafuti en nommant les «fausses solutions», la géo-ingénierie et l’exploitation minière des grands fonds, et en appelant à rejoindre le processus de Santa Marta. La délégation mauricienne a évoqué les Ocean Pioneers et la pause sur l’exploitation des fonds marins, ce qui est juste. Elle n’a pas prononcé le mot «transition» au sens que lui donne Dubaï, celui d’une sortie des combustibles fossiles. Pour un pays qui importe la totalité de ses hydrocarbures et qui vient de subir des restrictions d’électricité, ce mot est pourtant moins un sacrifice qu’une assurance.

Le troisième silence est celui des chiffres. Le gouvernement a demandé des instruments financiers «conçus autour de petits projets». La formule est bonne, mais elle appelle une suite : des dons plutôt que des prêts, un accès direct sans entité accréditée intermédiaire, et un plancher d’allocation pour les PEID dans chaque fonds. La Déclaration de Taku Pakasoa, que Maurice a rejointe, dit «dons et financements concessionnels». Notre discours national devrait au moins dire la même chose.

J’ajoute une précision de forme, parce que le droit vit de précisions. La Déclaration sur l’élévation du niveau de la mer a été approuvée par acclamation le 24 septembre et adoptée formellement par l’Assemblée générale le 12 octobre. Dire «adoptée le 24 septembre» n’est pas faux, mais une délégation qui prétend parler droit a intérêt à distinguer les deux moments, parce que c’est entre les deux que se sont exprimées les réserves, notamment celle de l’Union européenne sur l’absence de référence au changement climatique d’origine humaine.

Ce que Maurice doit porter à Antalya

Cinq propositions, adressées à ceux qui négocieront dans la salle.

Premièrement, négocier dans l’AOSIS et pour le Groupe africain à la fois, et choisir les dossiers où cette double appartenance pèse. Maurice est l’un des rares États à siéger dans les deux. Sur l’accès direct à la finance, les deux groupes disent la même chose ; sur les pertes et préjudices comme pilier distinct, l’Afrique est plus prudente que les îles. C’est là que notre voix a une valeur ajoutée, parce qu’elle peut rapprocher deux groupes dont les intérêts convergent plus qu’ils ne le croient.

Deuxièmement, faire de la stabilité des zones maritimes un argument de finance, et signer en notre nom ce que nous disons à la tribune. La Déclaration de septembre a sécurisé nos droits. Il faut maintenant rappeler que 2,3 millions de kilomètres carrés d’océan sous juridiction mauricienne, c’est aussi un puits de carbone bleu, une responsabilité de surveillance et un coût d’adaptation côtière que personne d’autre ne supportera. Le lien entre le droit de la mer et la finance climatique reste à construire, et personne n’est mieux placé que nous pour le construire. Cela suppose d’être présent là où la demande océanique se formule. Les Maldives, Fidji, Tuvalu et Vanuatu portent cette demande en leur nom propre au sein des Amis de l’océan et du climat ; l’Afrique la porte par la voix de son groupe de négociateurs. Un État qui se définit comme «État océanique» et qui a rejoint les Ocean Pioneers doit y figurer sous sa propre signature, et non par procuration continentale. Si c’est déjà le cas, qu’on le dise ; si ce ne l’est pas, c’est un retard à combler avant Antalya.

Troisièmement, rejoindre Santa Marta. Tuvalu accueillera la deuxième conférence en 2027. Un État qui a mis en pause l’exploitation des fonds marins et qui vise 60 % d’électricité renouvelable peut, sans contradiction, s’asseoir à la table de ceux qui planifient la sortie du charbon et du pétrole. S’en abstenir, c’est laisser penser que notre ambition s’arrête là où commencent nos importations.

Quatrièmement, rendre publique la liste de nos demandes avant le départ de la délégation. Une position connue des citoyens est une position qu’une délégation ne peut plus céder discrètement dans la deuxième semaine. C’est aussi le meilleur moyen de répondre à ceux, nombreux dans le pays, qui demandent ce que Maurice rapporte de ces conférences.

Cinquièmement, faire de la sécurité alimentaire le visage concret de notre demande de financement. La délégation a parlé à Nadi de «moyens de subsistance, de sécurité alimentaire et de logement» menacés par la montée des eaux. La Déclaration de Taku Pakasoa ne mentionne la sécurité alimentaire qu’une fois, comme fonction de l’océan. Or Maurice importe entre 75 et 77 % de ce qu’elle mange, ne produit ni son riz ni son blé, et a vu ses pêcheurs artisanaux rentrer sans prise. Antalya offre une occasion rare : la présidence turque a inscrit la sécurité alimentaire parmi ses dix thèmes, l’océan en est un autre, et notre NDC 3.0 range déjà l’agriculture climato-intelligente et la pêche résiliente dans son volet adaptation. C’est le point où ces trois lignes se rejoignent, et c’est donc là que les «instruments conçus pour de petits projets» que nous réclamons devraient trouver leur premier dossier : des serres résistantes aux cyclones, des aquifères protégés, des récifs restaurés pour les lagons de pêche. Une demande de finance qui se laisse photographier a plus de chances d’être entendue qu’une demande de principe.

Le temps de l’enfant de Berlin

À Nadi, la délégation mauricienne a rappelé qu’un enfant né à Berlin en 1995, l’année de la première COP, a eu trente et un ans cette année. Je voudrais prolonger le calcul. Cet enfant aura quarante ans en 2035, l’année de notre cible de 40 % et de l’objectif financier de Bakou. L’enfant né à Paris en 2015 aura alors vingt ans. Ce sont eux qui jugeront si Antalya a été une conférence de plus ou le moment où les îles ont cessé de demander et commencé d’exiger, avec le droit de leur côté.

Le ministre tuvaluan a conclu son discours de Funafuti par une formule que je reprends volontiers : quand beaucoup de pagaies se meuvent ensemble, même le plus long voyage devient possible. Encore faut-il que chaque pagaie soit dans l’eau. La nôtre y est à moitié. C’est le moment de l’y plonger entièrement.

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