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Portrait

Amélie Audibert : Offrir gratuitement un espace mensuel pour parler du deuil et honorer le disparu

31 octobre 2026, 19:00

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Amélie Audibert : Offrir gratuitement un espace mensuel pour parler du deuil et honorer le disparu

Amélie Audibert, «grief coach» et cofondatrice de «La Maison des Etoiles».

Le deuil, cette femme de 46 ans, l’a expérimenté dans toute sa dureté. Il y a dix ans, au lendemain de la fête de Noël, son mari, Xavier Audibert, responsable du centre commercial de Riche-Terre et père de leurs deux enfants ayant à l’époque six et quatre ans et du bébé à naître dans deux mois et demi, est mort d’un choc anaphylactique causé par une piqûre de guêpe. Jusque-là, la vie souriait à cette femme de 36 ans, qui était directrice des ressources humaines au sein groupe CIEL. Bien qu’en état de choc, elle a dû se reprendre en main pour mener sa grossesse à terme. «Quand on porte la vie, on doit tenir le coup. Les hormones aident. L’enjeu était de ne pas faire une perte.»

Amélie Audibert s’est alors réfugiée dans le travail jusqu’au mois de juin 2017 où elle n’en pouvait plus. «Ma charge mentale était devenue trop lourde. Mon coping mechanism qui avait marché pendant un certain temps ne fonctionnait plus.» Elle s’est mise alors à se poser des tas de questions : à quoi rimait sa vie ? Quels étaient ses repères ? La perte de son époux s’était accompagnée d’une perte de sens. Une amie l’a alors incitée à suivre une formation en coaching et performance animée par la Belge Anne France Wery. «J’ai réalisé que lorsqu’on est au fond du trou, il y a toujours une personne qui vous tend la main en vous présentant une opportunité et qu’il faut la saisir. J’avais posé l’intention de donner du sens à ma vie dans ma tête. Puis est venue cette proposition de formation que j’ai acceptée. J’ai réalisé que dire ‘oui’ ouvre des portes et entraîne dans des espaces auxquels on ne s’attendait pas.»

Elle prend alors conscience que ce qui lui avait permis de ne pas perdre pied après la mort de son mari et de se sentir vivante, c’était de rencontrer des gens et d’avoir des conversations de cœur à cœur avec eux. Amélie Audibert décide alors de quitter son emploi et de se mettre au service d’autrui et d’accompagner les personnes qui sont en transition, en quête de sens, celles qui ont besoin de plus d’adéquation dans leur emploi, les personnes qui vivent un mal-être, qui manquent de confiance en elles, qui ont perdu l’estime de soi. Elle fonde alors Coalesce’sens dont le siège est à La Nouvelle Usine, Floréal, et propose du coaching en posture de leadership et en dynamique d’équipe en entreprise. L’idée de se lancer dans un accompagnement du deuil lui vient aussi en tête mais elle se dit qu’elle n’a pas la légitimité pour le faire.

Amélie Audibert se renseigne et découvre l’existence du grief specialist américain David Kessler. Elle décide de suivre un cours d’accompagnement du deuil en ligne mais en présentiel avec ce dernier pour devenir une grief educator. La formation dure trois mois. «Cette formation m’a permis de mettre des mots sur mes pensées, de démystifier toutes les croyances que l’on peut avoir à propos du deuil comme par exemple, dire qu’on doit faire son deuil. En réalité, on ne le fait jamais car la personne avec qui on avait un lien d’amour va nous manquer pour toujours. Parfois, ce manque est très présent, à d’autres moments, il l’est moins mais ce lien ne vous quitte jamais. Ce sont des temps qui ne sont pas linéaires et où divers sentiments comme la douleur, le chagrin, la colère, peuvent resurgir n’importe quand. Ce sont des temps où l’on va chercher la personne disparue partout, où l’on va s’abrutir pour ne pas vivre cette réalité. J’ai compris que la société a tendance à minimiser le chagrin, le ressenti avec des ‘il faut que tu l’acceptes car c’est la volonté de Dieu’, ‘il est mieux là où il est’ ou encore ‘tu dois refaire ta vie’. Le deuil est un processus qui permet de survivre. Il faut se laisser sombrer quelque part car ce processus permet d’apprivoiser l’absence.»

Processus de transformation

Elle ajoute que ce temps à durée indéterminée permet d’apprendre à retrouver un équilibre. «On ne guérit pas mais ça cicatrise. A chaque fois qu’une personne chère part, la blessure s’ouvre à nouveau.» Amélie Audibert déclare qu’il n’y a pas une formule qui sied à tout le monde. «Ce qui a marché pour une personne ne va pas forcément fonctionner avec une autre. Le deuil est un processus de transformation. On réalise que la vie d’avant ne reviendra jamais. Cette réalisation impacte tous les aspects de la vie. Il faut alors retrouver une nouvelle manière de vivre. Le fait qu’une personne rende le deuil visible et mette des mots sur ce que l’on ressent permet de se dire qu’on n’est ni fou ni gâteux, et surtout qu’on n’est pas seul à ressentir toutes ces émotions. Il n’y a rien de plus rassurant que de venir dans un espace où des gens mettent des mots sur ce que vous ressentez. En créant un espace pour laisser les gens exprimer leur souffrance, c’est aussi une façon d’honorer la personne disparue. C’est important que les gens sachent que le deuil aura toujours la place qu’ils lui donneront mais qu’il ne prendra pas toute la place et que c’est possible de vivre pleinement malgré un deuil.»

C’est alors qu’elle a décidé de fonder l’entreprise sociale «La Maison des Etoiles» et de réunir une fois par mois «les membres du club dans lequel personne n’a choisi d’adhérer.» Au départ, elle n’est pas seule dans cette entreprise car une de ses cousines dont le fils est mort d’un cancer à 34 ans, la cofonde avec elle. On est alors en 2022. Amélie Audibert invite les personnes endeuillées à venir écouter une causerie de deux heures sur la grief education pour les aider à mieux comprendre ce processus qu’elles vivent. La première causerie a lieu au centre Mary Ward à Curepipe, lieu qui peut accueillir 50 personnes. Au jour dit, elles font non seulement salle comble mais se retrouvent avec une liste d’attente. Si bien qu’Amélie Audibert a décidé d’animer mensuellement cette rencontre gratuite avec une interruption unique d’un mois en août. Et à chaque rencontre, la salle est remplie comme un œuf. Elle alterne le lieu pour toucher le plus grand nombre, un mois c’est au centre Mary Ward et le mois suivant à l’Institut Cardinal Jean Margéot à Rose-Hill.

Même si elle encourage les questions et les partages, ceux-ci sont rares. «Ceux qui le font partagent ce qui a marché pour eux. Mais généralement, les gens viennent s’asseoir sur le banc du deuil et écoutent. Depuis quelques années, deux couples viennent presque tous les mois. Ils apprennent quelque chose et il n’y a personne pour leur dire de passer à autre chose. Un des rares témoignages était celui d’une dame qui a perdu sa mère le jour de son anniversaire. Si bien qu’elle ne savait pas si elle devait le célébrer ou pas. Cette rencontre lui a donné une légitimité pour son deuil.»

Amélie Audibert cite aussi un monsieur qui a perdu ses deux parents et qui a assisté à cette rencontre d’accompagnement du deuil. «Il a pu mieux vivre son deuil à sa manière et cela l’a libéré d’un poids. Il a dit se sentir plus serein. Sa famille l’a d’ailleurs trouvé changé.» Elle précise que ces rencontres d’accompagnement au deuil sont areligieuses. «Il n’y a aucune prière de dite, aucune bougie d’allumée. On offre simplement un espace pour parler du deuil. Il doit y avoir une place pour cela car la perte de personnes chères fait partie de la vie et vivre un deuil va arriver à tout le monde.»

Appelée à dire si ces témoignages ne l’accablent pas davantage, Amélie Audibert répond par la négative. «J’accueille les récits comme une feuille de songe, sans les absorber. Je crois que c’est une question de caractère et aussi que la formation en coaching que j’ai suivie m’a appris à garder une juste distance.» A ce jour, cette rencontre gratuite mensuelle, avec plateau à la porte, a attiré 1 300 personnes. Elle et la psychologue Safia Adamjee font la même démarche auprès des entreprises qui les sollicitent par rapport à la mort d’un.e employé.e. Cet accompagnement en entreprise est payant. Les deux femmes et une bénévole font aussi de l’écoute individuelle payante à The Hive Healthcare.

Elle déplore que l’accent ne soit pas suffisamment mis en société sur les gains du deuil. «On n’en parle jamais alors que c’est un gain. C’est tout ce qu’on a réussi à faire et à comprendre grâce au deuil. Par exemple, il y a des femmes qui à la mort de leur mari ont appris à conduire et d’autres ont trouvé un emploi et gagnent leur vie. Se lever le matin et vivre en conscience, tout en sachant que cela peut s’arrêter n’importe quand, c’est un gain du deuil. Cela aide à vivre en conscience.»

«La Maison des Etoiles» a installé une boîte aux lettres physique et une adresse postale où les personnes endeuillées peuvent déposer une lettre qu’elles auraient écrite à leur cher disparu. «A la fin de l’année, on brûle toutes les lettres. On l’a fait l’an dernier lors d’une cérémonie appelée ‘Faire briller les étoiles’ et c’était très émouvant. Certaines des personnes endeuillées avaient porté des photos, des objets qui appartenaient à la personne disparue qu’on a mis sur une table et c’est une manière de maintenir le lien avec la personne qui est morte. On espère publier un carnet de transmission d’ici la fin de l’année dans lequel les personnes endeuillées peuvent écrire tout ce qu’elles voudraient dire à l’être cher disparu. Ce serait comme un patrimoine immatériel.»

Amélie Audibert aurait très bien pu suivre ce processus et en bénéficier en solo. Mais elle a tenu à le partager avec le plus grand nombre. «C’est mon service, mon cadeau à la société mauricienne. Et lorsque l’on donne, on reçoit…»

Voir ci-dessous le calendrier des prochaines rencontres d’accompagnement du deuil :

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